L’économie américaine sous tutelle La fin du capitalisme « cow-boy » Lorsque le président Sarkozy prendra la parole à l’Assemblée nationale, le 17 octobre, quelques heures avant l’ouverture du Sommet de la Francophonie, il insistera sans doute sur les relations historiques qui lient si étroitement la France et le Québec. Mais il pourra aussi témoigner qu’au-delà des beaux sentiments, la France, le Québec et le Canada ont su développer, ces dernières années, des liens économiques exceptionnels. La France est en effet le deuxième plus important investisseur au Québec. Le mouvement s’intensifie aussi du Québec vers la France avec les Bombardier, Power Corporation, SNC-Lavallin, Cascades… De plus, cet automne, plus de 7 200 étudiants français sont inscrits dans nos institutions d’enseignement et universités québécoises. C’est ce contexte exceptionnellement favorable à la construction de ce qu’il appelle le « Pont de l’Atlantique » que le premier ministre Jean Charest avait à l’esprit lorsqu’il a proposé au président Nicolas Sarkozy, à Paris en juillet 2007, de conclure une entente pour reconnaître les compétences et favoriser la mobilité de la main-d’œuvre professionnelle et de métier entre la France et le Québec. Si on ajoute à cette entente qui sera signée le 17 octobre, d’une part celle aux effets semblables à laquelle le négociateur québécois Michel Audet travaille actuellement avec nos voisins de l’Ontario et d’autre part, le début des discussions Canada – Union européenne pour un commerce plus libre, nous avons une première esquisse de ce nouvel espace économique pour le Québec dont le premier ministre Charest s’est fait le promoteur. Ces nouveaux rapprochements avec des partenaires naturels du Québec sont particulièrement significatifs et stratégiques en ces temps économiques si incertains. Triste fin pour l’administration Bush. Mais aussi échec lamentable d’un système capitaliste « cow-boy » amorcé dans les années 1970 et qui a connu son apogée dans les dix dernières années, sous le signe de la déréglementation et des millions de dollars en primes accordés (« bonus ») aux dirigeants en récompense de performances axées essentiellement sur le profit à court terme. Il serait cependant irréaliste d’attribuer la responsabilité de ce gâchis aux seuls banquiers. En fait, nous vivons la fin d’un cycle digne des « années folles » Il est certes choquant de voir ces dirigeants de Merrill Lynch, Lehman Brothers, IAG et autres, partir avec des millions de dollars en primes après avoir piloté le pire fiasco financier américain depuis la « grande dépression ». Mais comprenons bien que ce sont les conseils d’administration, bien sûr trop souvent présidés par les dirigeants (CEO) eux‑mêmes, qui leur ont donné ces « bonus » et primes de départ exorbitants. Et les membres des conseils d’administration nommés sur proposition des dirigeants, ont agi de la sorte pour s’assurer d’obtenir le meilleur rendement possible pour les actionnaires et aussi pour leur propre « portefeuille d’options » (stock options) obtenu à prix d’aubaine. C’est donc toute la gouvernance corporative des « copains d’abord » qui doit être revue et corrigée dans les plus brefs délais. En réalité, c’est l’ensemble du système créé pour pallier à des taux d’intérêt trop bas depuis plus de dix ans qui s’écroule. Personne ne peut se construire un fonds de retraite avec un rendement en moyenne de 2 % sur ses épargnes. Reste la Bourse ou l’immobilier pour espérer faire un peu plus de profit sur ses investissements. Quant aux banquiers, ils ont fait preuve de beaucoup d’imagination pour proposer des montages financiers de plus en plus sophistiqués et risqués afin d’atteindre des rendements de 15 % et plus exigés par les grands fonds d’investissement. Le résultat fut des « bulles spéculatives » qui laissées à elles-mêmes, devaient finir par éclater suivant le laisser-faire et l’autorégulation si chers à nos amis américains – quand tout va bien, évidemment. Et aujourd’hui, tout va plutôt mal. Alors on demande à l’État pompier d’éteindre l’incendie en mettant beaucoup d’eau sur le feu, sans toutefois créer d’inondations chez les voisins. Quand Dominique Strauss-Khan, le directeur général du Fond monétaire international (FMI) a dit au Forum économique international des Amériques / Conférence de Montréal, en juin dernier, que les pertes pourraient s’élever à plus de mille milliards de dollars et qu’on ne pouvait pas prévoir jusqu’où pourrait aller la contagion, certains l’ont trouvé bien pessimiste. Mail il ne faisait que faire écho au président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, qui, à la même tribune, en 2007, était venu nous dire qu’il était très inquiet de l’état des marchés du crédit, qui risquait de former une bulle spéculative dangereuse. Trois mois plus tard survenait la crise des hypothèques et du papier commercial adossé. La crise financière d’aujourd’hui n’est donc pas une surprise. Nos voisins américains nous ont toujours considérés gentiment comme des « curiosités du Nord » avec nos réglementations qui limitent, selon eux, nos possibilités de devenir riches. Mais aujourd’hui, la crise financière américaine confirme la validité du modèle canadien à bien des égards. L’Amérique en a vu d’autres. Son histoire montre qu’elle sait apprendre de ses erreurs. Le plan de sauvetage présenté originalement par Hank Paulson et Ben Bernanke, et modifié considérablement par le Congrès, sera efficace. Sa discussion en plaine campagne présidentielle ne rend pas les choses faciles. Mais peu importe, les modifications apportées par les clans McCain et Obama, il est essentiellement fondé sur cette exceptionnelle mentalité américaine de bâtisseur qui voit dans les situations économiques difficiles l’occasion de faire de bonnes affaires. Le financier Warren Buffett vient de montrer la voie en prenant une participation substantielle dans Goldman Sachs. C’est lancé, les autres suivront. De plus, l’inflation gonflée artificiellement par les coûts de l’énergie devrait demeurer maîtrisée grâce à l’effet de la baisse importante de la consommation. Ce qui donne à la FED la possibilité d’abaisser bientôt les taux d’intérêt pour relancer l’économie. Reste l’instabilité du dollar américain, qui demeure à la merci des prix de l’énergie et aussi de la spéculation. Tant que les Chinois détiendront de 26 à 29 % des obligations (debentures bonds) américaines, les Japonais de 7 à 9 % et les Arabes des Émirats de 4 à 6 %, il demeurera la monnaie de référence mondiale mais dans un système monétaire dangereusement déséquilibré. Comme le disait Fred Bergsten, l’éminent économiste américain spécialiste des monnaies, dans Forces, édition printemps 2008, « le déséquilibre des monnaies est le mal de l’économie internationale » parce qu’il touche directement la capacité de consommer. Il faut y voir au plus tôt, car, comprenons-le bien, la crise financière touchera sérieusement aussi l’économie européenne. Avec un euro trop cher et une mentalité populaire de « bas de laine en dessous du matelas » quand l’économie va mal, l’Europe risque d’être touchée encore plus durement que l’Amérique. Il en va de même pour les pays émergents comme ceux du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), dont les marchés intérieurs ne sont pas encore assez solides pour faire tourner leur économie sans le bénéfice de leurs exportations. Seuls les États-Unis d’Amérique ont cette capacité de se refaire une beauté économique en s’appuyant sur leur marché intérieur. C’est l’avantage qui fait toute la différence. Quant à l’Afrique, la crise risque de toucher considérablement ses efforts de reconstruction par la baisse de la demande des matières premières. Avec cette crise financière sans précédent, il apparaît évident que nous vivons la fin d’un capitalisme « cow-boy » fondé sur une déréglementation « sans foi ni loi » . Oui, certains se sont sauvés avec l’argent des « hold-ups ». Il faut les rattraper. Mais il y a beaucoup plus important. Il nous faut construire sur une base réglementaire solide une économie internationale disposant de moyens efficaces de surveillance et de contrôle. Il faut donner au Fond monétaire international (FMI) ce rôle de grand surveillant du système financier mondial. La francophonie qui se réunit à Québec du 17 au 19 octobre ne pouvait penser à rêver d’un moment plus propice pour prendre son virage économique sans ambiguïté. Elle doit s’imposer comme un forum réunissant des chefs d’état et de gouvernement de tous les continents pour se prononcer sur cette crise financière qui ébranle le monde.
Gil Rémillard, Président et éditeur |