Canada
Société

La Nouvelle Révolution Industrielle

Le moment est venu pour le Canada de se prendre en main. Les baisses d’impôts et la dépréciation de sa devise ne suffiront pas à lui redonner la place qu’il a déjà eue dans l’économie mondiale, prévient Robert Hardt, président de Siemens Canada. Les gouvernements, les entreprises, les écoles et les centres de recherche devront, sans tarder, apprendre à collaborer étroitement.

Le Canada n’est plus dans le coup, et est en train de se faire distancer sans même s’en rendre compte, se désole le président-directeur général de Siemens Canada, Robert Hardt. Certaines industries, par exemple dans les secteurs aéronautique et pharmaceutique, continuent de bien se porter, notamment parce qu’elles ont su investir continuellement dans l’amélioration de leur productivité ; mais elles ne sont pas représentatives de l’ensemble.

« La plupart des autres compagnies, particulièrement celles qui prétendent se faire une place dans les grandes chaînes de valeur mondiales, n’arrivent à réduire leur coût de production que grâce aux faibles impôts, au recul de la valeur du dollar canadien et, dans certains cas, au coût inférieur de la main-d’œuvre. Mais il y a une limite à ce type d’avantages, constate cet Allemand qui a gravi un à un les échelons de sa société et qui est arrivé au Canada en 2007. Aujourd’hui, tous ces facteurs favorables sont en place et les entreprises canadiennes ont amorcé un rattrapage, mais elles n’arrivent pas à retrouver les niveaux de réussite d’il y a seulement quelques années. Compte tenu des conditions actuelles, la reprise de la production canadienne devrait être beaucoup plus forte qu’elle ne l’est en ce moment. D’autres pays dans la même situation que le Canada, comme l’Australie, réussissent d’ailleurs beaucoup mieux que nous. »

La raison de ce manque de souffle n’est pas difficile à trouver. « Nos entreprises n’ont pas consacré suffisamment d’efforts à l’amélioration de leur productivité. Elles n’ont pas suffisamment investi dans l’innovation. Elles ne parviennent pas à offrir une solution de rechange crédible à la production des autres pays, notamment lorsque celle-ci a été délocalisée dans les économies émergentes d’Asie. »

Un géant dans le monde de la technologie

Robert Hardt jouit d’un point d’observation privilégié pour suivre l’évolution de l’économie mondiale. Remontant à 1847, l’allemande Siemens s’est depuis longtemps imposée à titre de géant mondial de la technologie. Elle couvre un nombre et une diversité de secteurs impressionnants, des turbines de génératrice aux éoliennes, en passant par le matériel de transport, des appareils d’examen médical sophistiqués, des systèmes d’automatisation des usines et de contrôle électronique de bâtiments, ainsi que tous les types de services-conseils, même financiers, qui y sont liés. La société comptait l’an dernier un total d’un peu plus de 343 000 employés et a rapporté un chiffre d’affaires de près de 72 milliards d’euros, dont 39 milliards en Europe seulement, 19 milliards dans les trois Amériques, et 14 milliards en Asie.

Siemens Canada, de son côté, a fêté son 100e anniversaire il y a trois ans. Forte d’un chiffre d’affaires de 2,7 milliards de dollars l’an dernier, l’entreprise compte une douzaine d’usines, une quarantaine de bureaux et plus de 4 500 employés au pays, dont environ 1 400 au Québec. Comme sa société mère, elle est active dans une grande variété de secteurs, à commencer par les équipements de production, de transport et de contrôle électriques, mais aussi plusieurs autres, dont les technologies de chauffage, de ventilation et de sécurité des bâtiments, les systèmes d’informatisation et d’automatisation de la production, et les technologies médicales. Siemens a récemment consolidé sa présence au Québec avec l’acquisition des activités de production de turbines au gaz de Rolls Royce, qui avait des installations à Montréal. On la retrouve aussi notamment à Drummondville, où elle produit de la technologie pour les bâtiments, et à Trois-Rivières, où elle fabrique des transformateurs électriques.

Étant présente partout, Siemens Canada n’a pas manqué de ressentir le ralentissement économique du début de l’année au pays qui a amené les économistes à parler de « récession technique ». « La chance que nous avons, c’est que nous offrons une vaste gamme de produits et de services. Aussi, même si nous ressentons le ralentissement dans le pétrole et le gaz, cela est compensé par la reprise dans le secteur manufacturier et dans celui des infrastructures. Et puis, lorsque nos clients réduisent leurs investissements dans nos technologies de production, ils tendent à faire davantage appel à nos services-conseils et d’entretien pour maximiser l’utilisation des équipements dont ils disposent déjà. »

Un monde en changement

Les problèmes de l’économie canadienne sont toutefois loin d’être seulement conjoncturels, note Robert Hardt. Le monde entre petit à petit dans « l’ère industrielle 4.0 », où les consommateurs s’attendront à se voir offrir des biens et services de plus en plus adaptés à leurs besoins et à leurs goûts particuliers. Pour parvenir à ce mariage entre production de masse et sur mesure, les entreprises devront recourir largement aux technologies de l’information, mais aussi, et peut-être surtout, savoir rester agiles, innovatrices et compétitives, autant de qualités qui manquent souvent aux entreprises canadiennes.

« Les Canadiens ne sont pas plus bêtes que les autres. Nous avons de bonnes universités. Nous avons de bons centres de recherche. Nous avons de bonnes entreprises pour nous montrer la voie. Nous avons l’un des meilleurs réservoirs de main-d’œuvre à l’égard de la formation et de la diversité. Ce qu’il nous reste à faire, c’est de mettre tout cela ensemble. C’est de mettre en place les infrastructures et l’environnement qui permettent aux entreprises, aux gouvernements et aux centres de recherche de se regrouper au sein de réseaux et de grappes sectorielles pour investir ensemble dans l’innovation et trouver des moyens de commercialiser leurs idées de la façon la plus efficace possible. C’est alors seulement que le Canada redeviendra le joueur industriel qu’il a déjà été. »

Le Québec s’est déjà engagé dans cette voie, en créant de nombreuses grappes industrielles, dont celles de l’aérospatiale, des sciences de la vie, des technologies de l’information et des communications, de l’aluminium ou encore des services financiers, admet Robert Hardt. « Le Québec montre que ce genre d’approche fonctionne. On a su y avancer de façon stratégique dans plusieurs secteurs, et je sais, pour en avoir parlé avec des entreprises et des centres de recherche québécois, qu’on voudrait que cela aille encore plus vite et plus loin. On voit aussi que ces idées font leur chemin dans les autres provinces depuis un an ou deux et que grandit le sentiment d’urgence d’agir. Ce qui manque, ce sont les moyens de faire travailler tout le monde ensemble. »

Éducation et immigration

Un enjeu important sera de convaincre les entreprises à investir plus et mieux en recherche et développement. Leur effort s’élève actuellement à 1 % à peine du produit intérieur brut, soit moins de la moitié que leurs concurrentes américaines, alors que lorsqu’on les interroge, le tiers est convaincu d’investir plus que les autres, se désole le président de Siemens Canada.

Il faudrait aussi apprendre aux écoles et aux entreprises à mieux se compléter mutuellement pour assurer une meilleure adéquation entre la formation et les besoins du marché, l’intégration professionnelle des jeunes et la formation continue des travailleurs. Robert Hardt cite en exemple le système public allemand, dont il est issu, qui valorise la formation technique et les stages en entreprise tout en permettant aux jeunes qui le désirent de poursuivre plus loin leurs études. Le président de Siemens Canada en est même un exemple parfait, ayant d’abord reçu une formation de technicien en électronique, puis été apprenti dans une mine de charbon avant de retourner sur les bancs de l’école pour passer un diplôme d’ingénieur électrique dans une école de technologie supérieure et entrer chez Siemens. « J’ai beaucoup de plaisir à la haute direction, même si j’avoue avoir parfois du mal à ne pas me mêler des questions plus pointues et pratiques sur lesquelles se penchent nos ingénieurs », confie le technicien devenu pdg.

Cherchant à prêcher par l’exemple, Siemens Canada vient de lancer un projet pilote inspiré du système éducatif allemand. Mis sur pied en Ontario et en Alberta en collaboration avec les différents paliers de gouvernements, des universités, ainsi que Manufacturiers et Exportateurs du Canada, il offre à des étudiants en formation technique ou à l’université la possibilité d’effectuer leurs deux dernières années d’études tout en occupant un emploi salarié à plein temps au sein de l’entreprise, qui paye aussi leurs frais de scolarité. « Nous avons commencé avec un premier groupe d’une trentaine d’étudiants, et c’est un gros succès. Nous souhaitons poursuivre l’expérience et l’étendre à d’autres provinces », rapporte Robert Hardt.

Cette question de la formation et de la productivité des travailleurs est d’autant plus névralgique au Canada que de plus en plus de secteurs risquent d’être aux prises avec un problème de rareté de main-d’œuvre étant donné le vieillissement de la population, fait valoir le quinquagénaire.

Il faudra, pour la même raison, continuer à attirer et intégrer des travailleurs étrangers, tient-il à faire remarquer alors que le débat sur l’accueil des migrants bat son plein. « Il y a toutes sortes de raisons humanitaires, politiques et économiques de vouloir recevoir des étrangers dans son pays. L’une d’elles est que si l’Europe, les États-Unis ou le Canada ont prospéré, c’est parce qu’ils ont su rester ouverts au brassage des populations, des idées et des cultures. Il est impossible de réussir autrement. C’est un fait historique », martèle le pdg, qui puise parfois ses exemples au hockey dans ses discours, mais avoue sans ambages être resté avant tout fan de soccer.

L’autre révolution à réussir

Un autre fait incontestable et incontournable, dit Robert Hardt, est que l’avenir de l’humanité est en jeu dans la lutte contre les changements climatiques. « Je reste plutôt optimiste, parce que je vois que des joueurs importants comme l’Europe, les États-Unis et la Chine bougent. » Sa société étant spécialisée, notamment, dans les éoliennes, les turbines au gaz, les batteries et l’efficacité énergétique des bâtiments et des transports, il se dit également bien placé pour savoir que des technologies existent pour amorcer les changements nécessaires. « Ce dont on a le plus besoin, c’est que les gouvernements nous donnent un cap et des règles claires. On a aussi besoin qu’ils expliquent aux populations l’importance vitale de cet enjeu et les coûts qui s’y rattacheront. »

« J’ai confiance, les choses vont avancer. Ma peur, c’est qu’on n’aille pas assez vite. Beaucoup de technologies restent à trouver et le travail s’annonce long », confie-t-il.

Robert Hardt hésite longtemps et cherche ses mots pour parler de l’action du Canada. « Je me réjouis de voir les provinces en appeler à un changement de cap et annoncer toutes sortes de mesures de lutte, finit-il par dire. Mais là encore, le défi est maintenant de coordonner les efforts de tous. On n’y arrivera pas si chacun agit de son côté. »

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.