Canada

Robert Proulx

En ces temps troubles où toute autorité devient suspecte, réglons tout de suite une question : Robert Proulx, recteur de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), n’a ni cornes ni pieds fourchus. C’est même un homme affable, réfléchi, très soucieux de l’avenir de son institution qu’il a, comme disent les sportifs, « tatouée sur le cœur ». Lui et l’UQAM ne font qu’un.

En ces temps troubles où toute autorité devient suspecte, réglons tout de suite une question : Robert Proulx, recteur de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), n’a ni cornes ni pieds fourchus. C’est même un homme affable, réfléchi, très soucieux de l’avenir de son institution qu’il a, comme disent les sportifs, « tatouée sur le cœur ». Lui et l’UQAM ne font qu’un. Proulx y a fait ses études universitaires, ses trois filles aussi, et depuis ses débuts comme professeur au département de psychologie en 1978, il a gravi tous les échelons administratifs, de doyen des sciences humaines jusqu’au rectorat. Il est si attaché à l’Université que c’est au restaurant de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie, dont l’un des partenaires pédagogiques est l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, qu’il m’a convié pour le repas de midi. Pour ceux qui l’ignorent encore, le restaurant de l’Institut sert une cuisine très correcte, à prix moyen, dans un décor de salle à manger d’hôtel baigné de lumière du our par une abondante fenestration donnant rue Saint-Denis et sur une petite rue transversale. Comble de bonheur, on peut y causer sans élever la voix, un luxe que n’offrent plus la plupart des restaurants, où on a le plafond sur la tête.

Avant même d’examiner le menu, mon invité réitère ce qu’il a répété sur plusieurs tribunes lors des manifestations étudian-tes d’avril. « En mon âme et conscience, je ne pouvais livrer les pavillons de l’UQAM aux quelques casseurs masqués qui se mêlaient aux manifestants. L’Université n’appartient ni aux professeurs ni aux étudiants. C’est un bien public que nous avons l’obligation de protéger, et ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai fait appel aux forces de l’ordre. »

Durant quelques semaines, les associations étudiantes et quelques professeurs ont réclamé la tête du recteur, mais Robert Proulx, se sentant bien en selle, en a fait peu de cas. Avec raison, car au moment de son élection en novembre 2012, les professeurs, les cadres, la commission des études, le conseil d’administration, les chargés de cours, les conseils de diplômés, les syndicats et les associations de l’UQAM lui ont tous donné une forte majorité sur Gérald Larose, l’autre candidat. Les associations étudiantes furent les seules à voter majoritairement pour l’ancien président de la CSN.

« Je suis quelqu’un de fondamentalement collégial, m’assure Proulx, et je n’aurais jamais accepté le rectorat sans l’appui non équivoque de mes pairs. » D’être ainsi lapidé sur la place publique, même par une infime minorité, a sûrement dû lui faire envisager la démission, voire la retraite. « C’est loin d’être la seule fois où l’idée de démissionner m’a traversé l’esprit. Dans une certaine mesure, c’est par accident que je suis devenu recteur. » Il ajoute en souriant qu’il a touché à la biologie, aux mathématiques, fait d’importantes recherches en sciences cognitives et même enseigné l’histoire de l’art, mais que jamais il n’a suivi de cours de gestion. « Je ne crois pas pour autant être un mauvais gestionnaire. Je suis entouré de gens dont la gestion est le métier, et je dois répondre à un conseil d’administration. Je peux m’acquitter honorablement du contrôle des finances et de l’administration d’un budget. Mais surtout, je sais faire bouger les choses. »

L’homme, docteur en psychologie, n’est jamais si loquace que lorsqu’il évoque le temps où il enseignait et faisait de la recherche. En fait, pendant que je savoure un crab cake assaisonné à la perfection, c’est à peine s’il vient à bout de sa vichyssoise tellement ce sujet le rend disert. Pendant plus de 20 ans, seul ou avec d’autres chercheurs, notamment Catherine Garnier, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation, Robert Proulx a poursuivi presque sans interruption d’importantes recherches sur la chaîne des médicaments, la démence sous-corticale et frontale, la neuropsychologie du contrôle attentionnel, le traitement de l’information et les architectures parallèles, en plus de publier des dizaines de papiers scientifiques, de donner des conférences et de contribuer à plusieurs ouvrages collectifs sur divers aspects des sciences cognitives. « On a trop souvent l’impression que la recherche n’a que peu d’applications pratiques. Or, j’ai vu, par exemple, comment des populations autochtones ont amélioré leur niveau de vie, ont appris à gérer leurs ressources hydrauliques grâce à des recherches que nous avons faites à l’UQAM », souligne-t-il.

Après une pause subite pour me signifier qu’il se considère toujours comme un professeur, le recteur de l’UQAM revient sur l’éventualité de la retraite. Déjà dans la soixantaine, Proulx n’est pas très loin de l’âge traditionnel où on quitte la vie active. Il doit bien y songer un peu, car son plan est déjà fait : redevenir professeur durant au moins deux ans, animer un séminaire au cycle supérieur et accompagner des doctorants. « C’est en qualité de professeur que je veux quitter l’université », souligne-t-il. Mais que ceux qui souhaitent son départ ne se réjouissent pas trop vite, car il affirme, dans la foulée, qu’il n’amorcera pas de préretraite avant que tout soit rentré dans l’ordre, que les malaises actuels soient résorbés et que l’UQAM puisse enfin reprendre son élan.

Issu d’une famille modeste – son père était employé du Canadien National –, Proulx sait très bien l’importance de son université pour le Québec. Elle rend accessible le savoir universitaire et permet à tous ceux qui en ont les moyens intellectuels de poursuivre des études supérieures. Jusqu’à sa création, nos universités étaient plutôt élitistes. « Ce n’était pas facile, par exemple, d’entrer à McGill », rappelle-t-il. En plus de démocratiser les études supérieures, Robert Proulx croit que l’Université du Québec a incité McGill et l’Université de Montréal à une plus grande ouverture.

L’Université du Québec n’est pas une institution comme les autres. Proulx fait un parallèle avec Concordia, université avec laquelle l’UQAM a beaucoup en -commun. Concordia est issue du célèbre collège Loyola, comme le collège Sainte-Marie fut le berceau de l’UQAM. « Chez nous, on fait les choses autrement, on ose, on créé des départements et des cours qui peuvent faire sourciller tout d’abord, mais qui deviennent des modèles que d’autres veulent copier ou adapter. Jamais un département de sexologie n’aurait pu voir le jour dans une université traditionnelle. Il aurait été encadré jusqu’à mourir d’asphyxie ! » s’exclame le recteur. S’il est une initiative qui a donné lieu à toutes les blagues salaces imaginables, c’est bien celle-là. Aujourd’hui, plus personne n’ose se moquer de ce département hors norme, et chacun reconnaît son importance et le rôle qu’il a joué dans l’enseignement de la sexualité, sans parler des recherches qu’il a instruites sur cet aspect fondamental de la nature humaine. Mon interlocuteur en profite pour me dire que Véronique, sa fille aînée, est diplômée du département de sexologie. Quant à Catherine, elle est réalisatrice de documentaires, et Geneviève est docteure en histoire. Le sujet de sa thèse : la place de la femme dans la Grèce antique, recherche qui aurait sûrement captivé Sophocle !

« La Clinique internationale de défense des droits humains qu’a fondée chez nous le juriste Bernard Duhaime aurait-elle été possible ailleurs ? Peut-être, mais c’est à l’UQAM qu’elle a vu le jour », poursuit-il. Ce n’est pas sans fierté que Robert Proulx me rappelle la nomination de Duhaime comme membre du Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. « Sa nomination montre à quel point notre université prend à cœur ses responsabilités sociales. Et si le phénomène des changements climatiques est aujourd’hui sur toutes les lèvres, le physicien René Laprise y est pour beaucoup. » Laprise, qui fait partie du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC, qui a reçu le Nobel de la Paix conjointement avec Al Gore en 2007), est professeur titulaire au Département des Sciences de la Terre et de l’atmosphère à l’UQAM. Il y a créé un baccalauréat avec concentration en météorologie, qui donne aux bacheliers une solide base en mathématiques et en physique.

« C’est ce genre d’initiative qui m’allume, dit Proulx avec enthousiasme. L’innovation, c’est l’image de marque de l’UQAM, tout comme notre désir de développer une science citoyenne. L’université doit aider les jeunes à acquérir une pensée critique, les inciter à remettre sans cesse en question leurs connaissances. » Cette liberté d’expression qu’on laisse aux étudiants serait-elle en partie responsable des manifestations anarchiques du printemps ? S’il admet que plusieurs étudiants sont allés trop loin dans leurs revendications, que certains ont profité de la situation pour faire du saccage, Proulx n’est pas prêt pour autant à réduire l’espace de liberté que doit offrir une université comme la sienne ou à renoncer à ancrer fermement l’université dans la société.

Je m’inquiète subitement pour le filet de canard qui refroidit dans l’assiette de mon commensal pendant que j’avale un fish & chips qui ne fait pas spécialement honneur à la tradition des pubs d’Écosse et d’Irlande. Après un court répit, je lui demande sans gêne s’il n’est pas agacé d’être l’un des recteurs les moins bien rémunéré parmi ses pairs. En effet, il gagne 217 106 dollars par an, alors qu’à Laval, Sherbrooke, McGill, Concordia et l’UdeM, les recteurs touchent jusqu’à plus de deux fois cette rémunération. « Les salaires qu’on paie aux autres recteurs ne m’impressionnent pas. Ils me laissent même indifférent. »

Par contre, Robert Proulx ne l’est pas lorsqu’il s’agit du salaire des professeurs et des chargés de cours. « Ils ne sont pas les enfants gâtés qu’on voudrait laisser croire. On comprend mal le rôle du prof, qui n’est pas seulement d’enseigner. Il lui appartient aussi de justifier ses projets, de chercher des subventions et de former des étudiants à la maîtrise et au doctorat. C’est un énorme investissement en temps. Compte tenu de leurs années de formation, de leur engagement personnel auprès des étudiants et dans la communauté, leurs salaires sont plus que raisonnables. En fait, à qualifications égales, ils gagnent peu en regard des employés de l’entreprise privée. »

Puisqu’on parle de gros sous, parlons aussi du financement des universités. Le verdict de Proulx ne se fait pas attendre : « Elles sont sous-financées » ! Il explique qu’à l’heure actuelle, l’UQAM a un manque à gagner d’environ 20 millions de dollars, ce qui n’est pas facile à combler, 85 % du budget étant affecté aux salaires, difficilement compressibles. « Le premier message que j’ai eu du Ministère à mon entrée en poste, c’est qu’il me fallait réduire les dépenses de 12 millions. Les coupes sont gérables quand on peut les voir venir, mais des coupes brutales, parfois rétroactives, créent d’énormes bouleversements. Elles démotivent le personnel et alarment les étudiants. Par ailleurs, on ne peut se permettre d’accumuler des déficits dont on ne pourra jamais s’extirper. »

Un recteur devrait-il être capable de résoudre la quadrature du cercle ? Proulx croit plutôt que les élus devraient cesser de considérer les universités comme une dépense et les voir plutôt comme un investissement. « Les diplômés gagnent plus d’argent, paient plus d’impôt, créent des entreprises et de la richesse. Quand le gouvernement a fondé l’Université du Québec, c’est qu’il avait le désir de rendre les études supérieures accessibles à l’ensemble des Québécois. L’État est responsable de créer les outils qui permettent à la population de se développer. Avant même de parler de culture, l’université, c’est un investissement économique !»

Après ces deux heures passées en compagnie du recteur de l’UQAM, ce n’est surtout pas sa démission que je voudrais demander, mais plutôt le renouvellement anticipé de son mandat. Malheureusement, je ne fais pas partie du collège des votants.

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