Culture

Après la Syrie, découvrir Montréal. Et la vie. voici Le nouveau monde de George.

Début septembre 2015. Sur une plage turque, le corps inerte et détrempé d’un bambin de trois ans est recraché par les eaux d’une mer Méditerranée devenue « maudite » pour des milliers de personnes en quête d’un espace où vivre en paix.

Cadré seul sur l’image, le jeune Alan Kurdi porte un t-shirt rouge, des culottes courtes bleues. Son visage, face contre sol, le rend anonyme, donc universel. Il n’est pas un migrant, un réfugié, un déporté : il est l’empreinte d’une civilisation. La nôtre.

Début septembre 2015. Sur une plage turque, le corps inerte et détrempé d’un bambin de trois ans est recraché par les eaux d’une mer Méditerranée devenue « maudite » pour des milliers de personnes en quête d’un espace où vivre en paix.

Cadré seul sur l’image, le jeune Alan Kurdi porte un t-shirt rouge, des culottes courtes bleues. Son visage, face contre sol, le rend anonyme, donc universel. Il n’est pas un migrant, un réfugié, un déporté : il est l’empreinte d’une civilisation. La nôtre.

Au lendemain de la diffusion planétaire de cette photo, l’une des plus emblématiques du 21e siècle, plusieurs leaders européens se mobilisent. L’onde de cette vague atteint graduellement les rives du Canada. 

Si son cœur a cessé de battre en mer, le jeune enfant a donné vie à une image qui a changé le cours de l’existence de milliers de personnes. Comment ? En activant des mécanismes qui allaient mener plusieurs familles en direction d’un ailleurs meilleur.

Au-delà des images spectaculaires – celles de la guerre, des mi-grants, perdus en mer ou encore nouvellement arrivés, sourires radieux dans les aérogares –, le quotidien s’est maintenant installé dans plusieurs familles arrivées au Québec depuis la fin de l’année 2015. Le cycle des saisons est complété, l’administratif est coché, les mots se libèrent.

L’atterrissage

Ce nouveau quotidien n’est ni idyllique ni triste. Il est, il bat. Comme le cœur, comme la vie. Chez George Chabo, ce cœur est particulièrement actif.

Le soir du 19 février 2016 – il se rappelle cette date –, George, ses parents, son frère cadet et sa jeune sœur sont à bord d’un avion qui atterrit sur le tarmac de l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau à Montréal. « Ce que je connaissais du Canada, c’est le froid, la neige, que c’était loin de chez moi et tout près des États-Unis. Dès le début de la guerre, l’idée d’immigrer est arrivée. Mes parents ne voulaient pas quitter leur travail mais, au fur et à mesure que la situation devenait dangereuse, ils ont voulu nous protéger. Ils voulaient assurer notre avenir. »

Parrainée par la famille Audet, la famille Chabo migre du Plateau-Mont-Royal à Laval en juillet dernier. Avant son départ de Syrie, le père de George était propriétaire d’une station-service et d’un garage de pièces de rechange, alors que sa mère enseignait l’anglais. Ici, son père travaille chez Adonis et sa mère chez Fripe-Prix Renaissance.

Le retour

Le père de George aimerait retourner à Qamichli, histoire de reprendre son commerce. George se rappelle : « À Qamichli, il n’y avait pas trop de combats. Pas comme à Alep…, qui était une ville superbe, mais qui est désormais complètement dévastée. Petit, j’allais souvent à Alep avec mes parents. Ce qui s’y passe là-bas me dérange beaucoup. »

Revu un an après une première rencontre dans un événement, George est doté maintenant d’un aplomb aussi solide que son français, devenu quasi impeccable. S’il ignore le sens d’un mot, il demande : « Douillet ? Ça veut dire quoi ? »

En comparaison à d’autres villes de Syrie, Qamichli, que George décrit comme jadis un modèle de coexistence, a été « épargnée ». Mais « étudier là-bas devenait difficile. On ne savait jamais si on allait nous attaquer ».

Difficile, oui, d’imaginer un quotidien plombé par la crainte des kamikazes, des ceintures d’explosifs ou des véhicules piégés. « Parfois l’État islamique était à 10 kilomètres de la maison. Aujourd’hui, ce sont les Kurdes [NDLR Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)] », ce qui ne semble guère le réjouir. Il parle le geste large, trace des mains des scènes devant ses yeux.

Dans les bras de Montréal

Si le passé reste vif à l’esprit de George, les images de Syrie – ranimées chaque jour par l’actualité – n’ont pas réussi à prendre le dessus sur les nouvelles expériences positives, qu’il explique avec la même effervescence.

C’est que, en plus de tenter de « rattraper » les cours pour obtenir les correspondances scolaires avant d’entrer au cégep pour pouvoir étudier en pharmacologie, George est devenu, l’espace de quelques mois, plus montréalais que plusieurs de ses résidents.

À Montréal, au même moment où il passait de l’adolescence à l’âge adulte, son histoire a rencontré l’Histoire en se jetant la tête la première, comme bénévole, dans la programmation des célébrations du 375e anniversaire de la ville. 2017 aura été pour lui l’année de toutes les fêtes, et dans tous les quartiers !

« J’ai travaillé au parc Jean-Drapeau, à la Place des Arts, sur la rue Saint-Denis, dans le Quartier latin… Durant les trois jours de la parade des géants, on assistait les artistes et on répondait aux questions des gens. On a fait la même chose au quai de l’Horloge pour l’illumination du pont Jacques-Cartier. Il y a eu aussi Montréal symphonique au pied du mont Royal où il y avait 70 000 personnes. L’événement était diffusé dans tous les arrondissements, aux parcs Lafontaine, Jarry et Angrignon. Nous sommes allés au Parc-Nature du Cap-Saint-Jacques, à l’île Bizard aussi. Je rencontrais les gens pour leur parler des activités à venir dans leur quartier. Montréal, ça n’arrête jamais ! Quand je voyais les affiches des célébrations dans le métro, ça me faisait vibrer parce que je savais que j’en faisais partie. » Il continue sur sa lancée en faisant de plus grands gestes encore, avant de finir en prononçant les mots « fierté », « bonheur » et « joie ». Durant notre rencontre, il arbore d’ailleurs un t-shirt rouge, sur lequel on peut lire « Vive 375 ». Sur Facebook Messenger, quelques jours plus tard, il demande : « Est-ce que c’est possible d’ajouter que j’ai aussi travaillé au Vieux-Port pour Voiles en Voiles durant l’été ? Aux patinoires durant l’hiver ? Que j’ai fait le Grand défi Pierre Lavoie ? » 

L’apprentissage

S’il en a appris sur Montréal, il a surtout appris sur lui : « La persévérance, le dépassement de soi, la solidarité, l’entraide, j’ai découvert ces choses-là en moi. »

Rencontré après ses cours, George devait ensuite se rendre au centre Pierre-Charbonneau pour s’entraîner en vue de son prochain objectif : courir les 42 kilomètres du Marathon de Montréal en 2018, dans le cadre du programme Étudiants dans la course, qui propose des maillages avec des mentors-coureurs.

Ayant récemment emménagé à Laval, étudiant dans une école du nord de Montréal et devant désormais se rendre près du stade olympique pour l’entraînement, le défi est déjà de taille. Le froid de l’hiver est bien présent et, comme bien des jeunes montréalais, ses vêtements sont plutôt légers : « Depuis que je suis arrivé à Montréal, je m’exerce à avoir froid ! »

Pour le prochain marathon, George y voit l’occasion de faire des rencontres tout en réalisant quelque chose d’exceptionnel : « C’est important de connaître la communauté. On doit foncer dans la vie, s’aventurer pour découvrir nos goûts. Si on ne s’investit pas, on ne va pas savoir ce qui nous plaît ou pas. »

L’avenir

Durant les mois précédant son départ de Syrie, George raconte que les « gens étaient plus inquiets, soucieux, stressés. Personne ne voulait rester. On se disait tous au revoir : les élèves s’en allaient. Dans chaque classe leur nombre diminuait. Chacun partait dans un pays différent. Nous sommes tous un peu partout désormais.  On va laisser tomber le sujet, c’est interminable », annonce George à un certain moment en cours d’entretien, visiblement fatigué de parler du passé. Il ajoute cependant : « Les médias changent les images et défigurent la réalité. Quand on regardait les chaînes télé étrangères, on voyait que les nouvelles n’étaient pas toujours cohérentes. […] Ce n’est pas juste le gouvernement, il ne faut pas oublier les rebelles, les grandes puissances et l’État islamique. […] Même si avant c’était autoritaire, il y avait la paix. […] Je ne sais pas comment ça s’est passé… C’est tellement bizarre… Je suis sûr que personne ne voulait ça. »

S’il demeure prude et prudent, il juge important de raconter son histoire : « Ça fait partie de notre vie. On ne doit pas oublier les traditions et les coutumes. Nous allons toujours garder nos racines, dire que l’on vient de Syrie et montrer que c’était un lieu positif, beau, inoubliable. La mauvaise image que l’on voit, avec la guerre, les conflits, les combats, je ne suis pas d’accord avec ça. La Syrie, c’est aussi un bel exemple de coexistence entre les religions et les cultures. Cela n’a jamais cessé, malgré le conflit. Et même si ma sœur n’a que six ans, c’est important de lui raconter son passé et de lui rappeler ses souvenirs. On lui montre des images de la maison. On garde vivants les beaux souvenirs de Syrie. » George aimerait bien y retourner, revoir ses amis et sa famille, mais parmi les risques, celui de se faire enrôler est beaucoup trop grand. Il a 18 ans.

L’espoir

Et l’espoir ? « Que ça s’arrête. Que tout redevienne normal, sans les mauvaises images, déformées, que l’on voit toujours et qui ne montrent pas les lieux plus paisibles. C’est sûr que ça va s’arrêter un jour. On espère tous voir le nuage sombre partir. »

Si George envisage de devenir pharmacien « parce que ça permet d’aider les patients et de parler avec eux », celui qui a construit un igloo pour y dormir l’hiver dernier lors d’une activité dans les Laurentides n’exclut pas de participer à la reconstruction syrienne : « On ne peut pas oublier ou éviter. On doit aider et faire partie de la résolution des problèmes. »

Pour ce faire, il faut agir, être dans l’action. D’où lui vient cette énergie ? « Il y avait une autre élève en classe d’accueil, Maria Paola, de Colombie. Elle était toujours impliquée, faisait du bénévolat au Grand défi Pierre Lavoie. Elle participait à tout. C’est elle qui m’a inspiré à m’aventurer, à ne pas rester à la maison, mais à découvrir la vie. » On la salue.

Par Yann Fortier

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