Culture

Wilder Plus on est de fous, plus on danse !

  

Depuis son inauguration officielle en septembre dernier, une nouvelle adresse se fixe comme objectif de regrouper le meilleur de la danse à Montréal. L’Édifice Wilder Espace Danse, place des Festivals, a ouvert ses portes au terme de plus de trois années de travaux de rénovation et de construction. Le Quartier des spectacles accueillait déjà un éventail de disciplines artistiques, mais la danse voulait sa propre vitrine au centre-ville de Montréal. Et quelle vitrine ! Un lieu unique de création, production, formation et diffusion, qui accueille quotidiennement 400 professionnels de la culture. « C’est un grand atout pour nous, l’arrivée du Wilder. Ce lieu engendre une synergie magnifique en regroupant des institutions par lesquelles plusieurs danseurs, comme moi, sont passés », affirme José Navas, danseur, chorégra-phe et directeur artistique de la Compagnie Flak, qu’il a créée.

Un des aspects innovants de cet espace est en effet d’avoir réuni sous un même toit quatre institutions de la danse à Montréal : les Grands Ballets Canadiens de Montréal, Tangente, l’École de danse contemporaine de Montréal et l’Agora de la danse – en plus d’héberger les nouveaux bureaux du ministère de la Culture et des Communications (MCC) et du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), une première dans le milieu culturel au Québec.

Dans les coulisses

« Le Wilder nous a donné l’occasion de mettre en place notre vision élargie, consistant à promouvoir tous les bienfaits que procure la danse, de quelque nature qu’ils soient », explique Alain Dancyger, directeur général des Grands Ballets Canadiens de Montréal. En plus de promouvoir la danse, le Wilder vise le mieux-être, en abritant le centre national de danse-thérapie qui offre des services adaptés aux besoins des danseurs. « Le centre nous permet de dévoiler cet aspect holistique très important pour nous, qui met en évidence l’utilité des arts et de la danse dans la société d’aujourd’hui », poursuit Alain Dancyger.

La concrétisation de ce projet ambitieux, en gestation depuis une dizaine d’années, a été possible notamment grâce à l’appui des gouvernements fédéral et provincial ainsi que de la Ville de Montréal, auquel s’est ajoutée une importante collecte de fonds menée conjointement par les quatre organismes de danse, sous la présidence de nulle autre que Danièle Henkel. Les travaux auront permis à l’Édifice Wilder de se doter d’infrastructures et d’équipements adaptés aux normes internationales, confortant ainsi le positionnement de Montréal à titre de pôle mondial de création et d’innovation dans le domaine. Et pour cause : au Québec, plus de 80 % de la danse est produite à Montréal, et près de 50 % des créations sont exportées. Ce centre est donc plus que bienvenu dans la métropole.

Pour Anne-Flore de Rochambeau, interprète et chorégraphe, « l’arrivée du Wilder marque une forte centralisation de la danse au centre-ville. Il peut sembler regrettable de tout mettre au même endroit ; mais cela permettra une plus grande visibilité de la danse à Montréal et peut-être une meilleure prise de conscience des Montréalais par rapport à la forte activité de création qu’abrite leur ville ».

Au Québec, le milieu est à l’image de la danse : toujours en mouvement, avec des danseuses et danseurs qui « représentent à la fois sa force et sa faiblesse », selon Zab Maboungou, artiste-chorégraphe-interprète et fondatrice de la compagnie de danse Nyata Nyata. « Les enjeux sont nombreux, un lieu en soi peut paraître une belle chose, mais nous savons, en danse, que la beauté ne suffit pas. Ce lieu annonce-t-il une dynamique nouvelle dans le sens d’une plus grande inclusion ? » s’interroge Zab Maboungou, également professeure de philosophie. Pour Alain Dancyger, ce lieu nouveau genre est aussi « une manière de toucher davantage la population, en lui offrant de multiples possibilités de découvrir le monde de la danse qui enrichiront son expérience. »

Entre prestige et précarité

Les créateurs québécois sont reconnus pour leur excellence dans l’art de mettre en scène le corps, ce qui leur a valu une solide réputation à l’international. Et s’ils sont plus nombreux aujourd’hui, les conditions socioéconomiques des artistes demeurent difficiles. Par exemple, en 2016, le salaire moyen des danseurs au Québec est de 558 dollars par semaine, alors que la moyenne québécoise est de 856 dollars, ce qui pousse ceux qui font de la danse leur carrière à combiner plusieurs emplois pour gagner leur vie.

« Aux Grands Ballets, nous offrons beaucoup d’avantages recherchés par des danseurs : un environnement créatif et stimulant, des conditions et installations adéquates pour danser, et un rayonnement. Quand vous conjuguez tout ça, ça rend les gens heureux », se réjouit Alain Dancyger. Même si tous les danseurs professionnels à Montréal, qu’ils soient travailleurs autonomes ou salariés, ne jouissent pas des mêmes avantages, les conditions demeurent plus attrayantes au Québec, avec une structure du métier qui permet de donner une place aux danseurs. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la ville attire énormément de danseurs, de l’intérieur comme de l’extérieur du Canada.

Il s’agit certes d’un métier exaltant, mais être danseur professionnel demande rigueur, persévérance, force physique et créativité artistique, pour faire sa place et se faire un nom. Le rythme d’entraînement, le risque de blessures, la pression psychologique et les investissements financiers pèsent lourdement face à des chances très faibles de réussir. Ce qui en fait une discipline de peu d’élus : « Le pourcentage de celles et ceux qui font carrière en danse est très peu élevé, surtout par rapport au nombre de personnes qui sortent de l’école », souligne José Navas. Et pour ces danseuses et danseurs qui doivent en plus composer avec un univers compétitif, c’est la brièveté de la carrière qui est le plus difficile à vivre. « Il est très rare qu’un danseur poursuive sa carrière au-delà de 35 ans », tranche José Navas. C’est pourquoi détenir un diplôme peut être un atout indéniable lorsque la carrière se termine ou prend une autre direction. Beaucoup deviennent enseignants, animateurs ou encore gestionnaires culturels après leur retrait de la scène.

« La danse est liée à la jeunesse, à la grâce, à la force. Et c’est un sacrifice immense de consacrer une grande partie de notre vie à la danse, en sachant que ce n’est pas une carrière qui va nous suivre jusqu’à la retraite », rappelle José Navas.

Pour Zab Maboungou, c’est parce qu’il s’agit « d’un métier dans lequel le corps est engagé comme nulle part ailleurs ». Et pour le danseur, il s’agit de son moyen d’expression et outil de travail. « C’est une évidence : on paie avec le corps. On en est conscient quand on entre en école de danse, mais c’est une chose contre laquelle on n’est pas protégé de façon financière ou structurelle. » À noter que des discussions sont en cours, notamment avec l’Union des artistes, pour que l’État accompagne mieux les danseuses et danseurs jusqu’à la fin de leur vie, et que des solutions ont déjà été mises en place par le Regroupement Québec Danse, depuis 2006, à travers son programme de soutien actif.

Danse ta vie

En dépit de ce côté sombre, le métier continue de faire rêver, malgré les sacrifices qu’il impose. « Moi, j’ai tout sacrifié, mon pays, ma culture, ma famille, pour devenir danseur. Mon travail dans la vie, c’est de danser, mon talent, c’est de danser », confie José Navas, natif du Venezuela vivant au Québec depuis les années 1990.

Engagés corps et âme pour leur renommée ou celle des autres, les danseurs sont habitués à dépasser la douleur, quitte à la taire, car il faut toujours être le plus performant. « Au-delà de l’entraînement physique très exigeant, le plus gros handicap, selon moi, c’est le manque de soutien financier. Cela complique la dynamique de travail pour les créateurs qui doivent créer dans des conditions précaires », se désole Anne-Flore de Rochambeau. Trouver sa place et comprendre les rouages du milieu pour avancer sereinement font partie des plus grands enjeux auxquels font face les jeunes danseurs comme elle. « C’est important de trouver un équilibre entre la pratique et le temps pour soi, car l’enseignement qu’on reçoit nous pousse toujours à nous dépasser et à en faire plus pour y arriver ».

Mais un enjeu fondamental reste de trouver son style, et de définir comment on devient artiste en 2017, en plus d’être un danseur. « Moi, si j’étais jeune aujourd’hui, ce serait mon plus grand défi. Dans mon cas, je fais de ma vieillesse le “sujet” de ma carrière, j’en parle et je “danse ma vieillesse”, explique José Navas. Pour cet artiste dans la cinquantaine qui danse encore, « il y a un intérêt à voir quelqu’un qui a dansé toute sa vie ; d’une certaine façon, le fait que je continue à danser est perçu comme quelque chose d’héroïque ».

Technique et technologie

Aujourd’hui, grâce aux progrès des techniques, les styles se sont diversifiés. Les chorégraphies exigent des compétences et des techniques plus élevées. La tendance est à former des « méga-danseurs » capables de tout faire, du ballet au flamenco en passant par le breakdance. Et la compétition avec la technologie est immense, car cette dernière « donne l’impression d’avoir tout vu. Comment danse-t-on, si tout a déjà été fait ? Certes, il y aura toujours des gens qui danseront, mais je pense que cela demeurera une vocation ».

Vocation, technique et histoire semblent lier le bâtiment industriel devenu lieu culturel aux danseuses et danseurs qui le fréquentent. Initialement construit en 1918, l’immeuble de 10 étages a d’abord appartenu au fabricant et commerçant de meubles montréalais H. A. Wilder. Il est devenu plus tard un véritable centre de diffusion et de création, regroupant sur 235 000 pieds carrés 12 studios de danse, 4 salles de spectacle, un grand atrium pour des événements publics et privés, un espace de création pour les résidences d’artistes, un café-bar, et bientôt un restaurant. « À chaque visite, les gens s’émerveillent », s’enorgueillit Alain Dancyger.

« C’est un espace historique, et je souhaite que ce soit un succès, mais je suis curieux de savoir si, dans l’avenir, tout le monde y sera heureux », conclut José Navas.

On se donne donc rendez-vous dans dix ans, sur les marches de la place des Festivals. 

Par Déborah Cherrenfant

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