Les États peuvent-ils vivre durablement avec d’énormes déficits budgétaires ?
À cette question, le bon sens populaire répond non. Personne ne peut longtemps dépenser plus qu’il ne gagne.
Par Alain Juppé
Les gouvernements, eux, font preuve de moins de vertu. Washington a pris l’habitude de faire financer ses doubles déficits, budgétaire et commercial, par ses fournisseurs, au premier rang desquels se trouve la Chine. Quant à l’Europe, elle a riposté à la crise en mettant en œuvre des plans de relance qui ont fait exploser les critères de Maastricht, notamment la règle du « pacte de stabilité et de croissance » qui limite à 3 % du PIB le montant global des déficits publics. Et la Grande-Bretagne, qui échappe aux contraintes de la zone euro, a carrément lâché la bride.
Pour une redéfinition des relations économiques
Sans doute était-ce inévitable. Ministres et économistes n’ont pas voulu répéter les erreurs commises par leurs prédécesseurs qui, face à la « grande crise » de 1929, appliquèrent des politiques déflationnistes désastreuses. Nous avons appelé Keynes à la rescousse pour justifier l’augmentation des dépenses publiques, en oubliant peut-être que le keynésianisme bien compris fait de la politique budgétaire une arme contra-cyclique : le déficit est admis en cas de récession, mais l’excédent est souhaitable quand la croissance revient. Or, il semble bien que la croissance redémarre, fortement dans les pays émergents, lentement mais sûrement dans les économies matures. La question de la résorption des déficits deviendra donc prégnante.
Les États-Unis et la Chine sont en première ligne dans la recherche d’un nouveau modèle de relations économiques. On voit bien que les premiers devraient rééquilibrer, chez eux, la part faite à une consommation excessive de produits importés à bas prix et une tendance à ne pas épargner suffisamment. Symétriquement, la Chine devrait recentrer sa croissance sur une meilleure satisfaction des besoins de sa population, quitte à diminuer ses gigantesques excédents commerciaux.
De tels mouvements en sens contraire ne se décrètent pas aisément. Ils dépendent davantage des changements de comportement des citoyens que des décisions des gouvernements. Ces derniers peuvent trouver plus facile et plus rapide de céder d’un côté à la tentation protectionniste – comme viennent de le faire les États-Unis en taxant les pneus importés de Chine – ou de tabler sur les manipulations monétaires, comme le fait la Chine en conservant un renminbi sous-évalué. Il est de l’intérêt de tous que cette forme de confrontation ne s’aggrave pas et que les deux protagonistes trouvent le chemin d’un nouveau partenariat, dont le récent voyage du président Obama se proposait sans doute de jeter les bases.
Le pacte de stabilité écope
Du côté européen, la marge de manœuvre des gouvernements est faible. La Commission de Bruxelles leur adresse des admonestations répétées pour qu’ils se remettent d’ici 2013 dans les clous du pacte de stabilité, c’est-à-dire qu’à cette date, ils aient ramené leurs déficits publics sous la barre des 3 %. Le déficit français se situe entre 8 et 9 % ; celui de l’Allemagne devrait atteindre 6 % l’an prochain, et son nouveau gouvernement annonce une baisse des impôts de l’ordre de 24 milliards d’euros, ce qui ne facilitera pas le travail du ministre des Finances de ce pays. Il est vrai que, simultanément, l’Allemagne adopte une règle constitutionnelle de retour à l’équilibre des finances publiques avec un déficit réduit à 0,35% du PIB à l’horizon 2016 pour le gouvernement fédéral. La France y songe… mais sans passer à l’acte.
Pourtant, la remise en ordre de nos finances publiques s’impose si nous voulons éviter des risques sérieux. Un risque pour notre capacité à conduire une politique budgétaire active, qui conserve notamment une marge de manœuvre pour investir dans des dépenses d’avenir. Un risque pour l’équité intergénérationnelle, car les générations futures supporteront un poids d’endettement qui pourrait devenir écrasant. Un risque, enfin, de tensions au sein de la zone euro, en cas de divergence durable dans les trajectoires des finances publiques des grands États de la zone.
Retour obligé à l’équilibre budgétaire
Michel Rocard, ancien premier ministre, et moi-même avons clairement décrit ces risques dans le rapport que nous avons remis récemment au président de la République française. Nous y proposons un plan d’investissement de 35 milliards d’euros, ciblant pour l’essentiel la recherche et l’innovation. Mais nous soulignons l’absolue nécessité d’accompagner ce plan d’un effort résolu de diminution du déficit courant des administrations publiques, de façon qu’au minimum, les intérêts de l’emprunt qui sera contracté pour financer les nouveaux investissements soient gagés par des économies équivalentes. Nous avons par ailleurs veillé à choisir des investissements qui pourront générer un rendement positif pour les finances publiques, le plus souvent possible en partenariat avec des fonds privés.
Quoi qu’il en soit, le retour à l’équilibre budgétaire exigera un courage politique hors du commun. Je ne vois en effet que quatre pistes à suivre. D’abord, la croissance, bien sûr ! C’est la baguette magique qui permet de redynamiser les rentrées fiscales – sans augmenter les taux d’imposition – et de juguler certaines dépenses (par exemple, l’indemnisation du chômage). Mais pour que ses effets soient notables, il faut qu’elle atteigne un rythme de 3 %, ce qui paraît aujourd’hui bien ambitieux.
Deuxième piste : l’inflation qui, pendant des années, a été notre drogue, mais dont les dommages collatéraux sont pervers, notamment pour les citoyens aux revenus modestes. En outre, la Banque centrale européenne, qui dispose désormais des outils de la politique monétaire, ne tolérera aucune dérive. Troisième piste : l’augmentation des impôts. Notre président de la République l’a solennellement écartée. Reste donc à réduire les dépenses publiques, ce qui est possible et même souhaitable dans un pays où elles atteignent 53 % du PIB – un record, je crois, parmi les pays industrialisés. L’expérience montre qu’en France, en tout cas, il faut déployer une énergie hors du commun pour remettre en cause les habitudes, surtout les habitudes de dépenses. Mais à cœur vaillant, rien d’impossible…
Alain Juppé est coprésident de la Commission sur le grand emprunt.