15.12.2009
Par : Jocelyn Coulon
06 - Afghanistan - Changement de stratégie
Par Jocelyn Coulon
Le président américain Barack Obama a finalement choisi d’envoyer 30 000 militaires de plus en Afghanistan. Cette option lui avait été suggérée par ses conseillers afin de donner aux États-Unis – et, de ce fait, à l’OTAN – des moyens militaires accrus pour soutenir une nouvelle stratégie proposée par le commandant en chef sur place, le général Stanley McChrystal, et destinée à contrer l’influence grandissante des talibans en Afghanistan par des actions visant à gagner le cœur et l’esprit de la population.
Pourtant, compte tenu du peu d’enthousiasme des Occidentaux à engager une vraie guerre dans ce pays, il n’y aura jamais suffisamment de personnel sur le terrain pour « vaincre » militairement l’insurrection. Tout au plus, les Occidentaux, leurs alliés et les pays de la région devront créer les conditions nécessaires pour isoler les talibans afin de permettre aux Afghans de consolider les acquis des huit dernières années et de reconstruire, à leur rythme, un pays traumatisé par plus d’un quart de siècle de guerre. Le nouveau plan d’Obama va dans cette direction.
Toute stratégie de pacification repose sur le long terme, la connaissance des hommes et du terrain, et la protection des populations. Et l’intervention en Afghanistan ne fait pas exception à ce constat. Cependant, même si ces paramètres étaient suivis à la lettre, le succès serait loin d’être assuré. Deux universitaires américains, Andrew J. Enterline et Joseph Magagnoli, ont récemment compilé des données sur 66 conflits du XXe siècle dans lesquels une puissance étrangère avait investi d’imposantes ressources afin de combattre une insurrection et de protéger l’autorité du gouvernement central. De manière générale, « les militaires réussissaient dans environ 60 % des cas. Après la Deuxième Guerre mondiale, ce taux de réussite a fléchi à 48 % ».
Toutefois, si on modifiait la stratégie militaire en cours de route afin de mettre l’accent sur une intervention visant à gagner « le cœur et l’esprit » de la population, alors les taux de réussite étaient de 75 % et 66 % respectivement. À première vue, le jeu en vaut donc la chandelle et la nouvelle stratégie proposée par le général McChrystal au président Obama devrait fonctionner. « Pas si vite », écrivent les deux auteurs. Les données compilées indiquent que le moment où le changement stratégique est effectué est aussi important que la stratégie elle-même : « Notre analyse indique que tous les États étrangers qui ont opté pour la stratégie “cœur et esprit” après huit années de contre-insurrection n’ont pas réussi à mater les insurgés. Voilà qui est de mauvais augure pour l’Afghanistan. Les Américains et leurs alliés auraient dû changer de stratégie plus tôt durant le conflit », écrivent-ils.
Si cette analyse est, à première vue, décourageante, faut-il pour autant baisser les bras et quitter rapidement l’Afghanistan ? Les talibans ne pourront sans doute pas être vaincus facilement, mais ils peuvent être marginalisés au point où ils pourraient disparaître ou décider de faire la paix avec un gouvernement afghan en mesure de les absorber.
À cet égard, l’effacement progressif des Khmers rouges au Cambodge offre une piste de réflexion. Après plusieurs années de guérilla, les Khmers rouges prennent le pouvoir en 1975 à la faveur de la débâcle américaine au Vietnam. Leur règne de terreur durera cinq ans. Ils seront chassés du pouvoir à la suite de l’invasion du Cambodge par le Vietnam. Commence alors pour les Cambodgiens une longue marche d’une quinzaine d’années, ponctuée de combats et de négociations, qui aboutira à la signature d’un accord de paix, au déploiement d’une force de paix de l’ONU et à l’organisation d’élections générales en avril 1993. Autant de gestes destinés à permettre au Cambodge de retrouver sa stabilité et de réintégrer la communauté internationale.
Durant tout ce processus, les Khmers rouges ont dressé de nombreux obstacles avant de finalement céder. Les pays de la région et les grandes puissances engagés en ont profité pour les marginaliser petit à petit. Sur le terrain, le gouvernement reconnu, les factions intégrées au processus de paix et la mission de paix de l’ONU ont fait de même en réduisant au minimum la capacité de nuisance des Khmers rouges. Ces derniers ont alors quitté le processus de paix et refusé de participer aux élections, ce qui a accéléré leur isolement. Ce scénario à la cambodgienne est bien ce que Henry Kissinger avait à l’esprit lorsqu’il a suggéré au début d’octobre, dans un article publié dans Newsweek, le lancement d’une grande initiative diplomatique visant à régler la question afghane.
Sans mentionner explicitement le Cambodge, l’ancien secrétaire d’État des États-Unis y propose une démarche presque similaire. Henry Kissinger est convaincu que tous les pays de la région – le Pakistan, l’Inde, la Chine, la Russie et l’Iran – sont menacés, d’une manière ou d’une autre, par la reconstitution en territoire afghan d’une base pour le terrorisme international. Selon lui, un sommet réunissant les États de la région, des membres de l’OTAN et certains autres pays permettrait d’adopter un instrument international dont l’objectif serait de transformer l’Afghanistan en État non terroriste. L’ancien secrétaire d’État reconnaît la difficulté de l’entreprise, mais pense que la situation actuelle favorise cette option : « Elle profiterait d’un facteur positif : la guérilla, contrairement à ce qui s’est passé au Vietnam et en Irak, ne jouit pas d’appuis très importants. Il se pourrait que ce soit la voie vers l’avènement d’un gouvernement national efficace », écrit-il.
Certes, le Sud-Ouest asiatique n’est pas l’Indochine, et les forces déstabilisatrices en Afghanistan, au Pakistan et dans la région sont encore puissantes et dangereuses ; les pouvoirs en place sont fragiles et contestés, et les populations locales sont de plus en plus réticentes à voir des étrangers dicter leurs volontés.
En Occident, les gouvernements semblent avoir perdu la bataille de l’opinion publique dans cette guerre, ce qui marque souvent la première étape vers l’échec d’une telle entreprise. Nous sommes dorénavant placés devant une alternative dans laquelle le choix dépasse la simple question de l’Afghanistan et porte sur la stabilité d’un ensemble plus vaste : soit nous poursuivons la stratégie actuelle, soit nous optons pour le plan McChrystal appuyé par une vigoureuse initiative diplomatique. La première nous a conduit là où nous sommes, et le deuxième, qui arrive bien tardivement, exige patience et persévérance (en avons-nous ?) et ne garantit pas le succès.
L’auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix affilié au Centre d’études et de recherches de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
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