Gil Rémillard
Président-éditeur
Magazine FORCES

NOUS NE SERONS PLUS LES MÊMES

Le début de la première décennie du nouveau millénaire a été marqué par les attentats terroristes de New York du 11 septembre 2001, que certains ont comparés à l’attaque japonaise de Pearl Harbor (qui avait anéanti une grande partie de la flotte américaine du Pacifique en 1941), et cette période se termine avec la fin – du moins, nous l’espérons – de la pire récession depuis la crise des années 1930, résultat de l’éclatement de la plus importante bulle spéculative de tous les temps. Quelle décennie !

Une chose est certaine : après cela, nous ne serons plus jamais les mêmes.

En effet, parmi les statistiques et les résultats économiques qui semblent confirmer que nous nous engageons dans la voie d’une reprise, trois facteurs sont particulièrement importants à retenir pour bien comprendre la suite des choses :

            1. Le chômage demeure toujours très élevé dans tous les pays industrialisés et les États-Unis, qui demeurent le moteur économique du monde, affichent un taux réel de quelque 20 % de sans-emploi. La planète compte aujourd’hui quelque 40 millions de chômeurs de plus qu’en 2007 ;

            2. Les pays industrialisés se sont lourdement endettés (avec des déficits de 10 % du PIB) pour soutenir leur économie et éviter une catastrophe comme celle des années 1930 ; et

            3. Une région, l’Asie, a été moins touchée par la récession et en a même profité pour se développer fortement : près de 7 % pour l’Inde et de 8 % pour la Chine.

Ces trois conséquences de la crise économique donnent à croire que le retour à la croissance se fera probablement plus lentement que prévu. Tout d’abord, en raison de la crise, beaucoup d’emplois perdus, parmi les mieux rémunérés, ne reviendront pas. En effet, nombre d’entreprises ont modifié leur gouvernance et éliminé des postes de direction pour faire face à la crise sans réduire leur productivité. De plus, des secteurs d’activité liés au développement technologique seront aussi particulièrement touchés.

Ces dirigeants et ces spécialistes en quête de travail deviendront dans la prochaine décennie des « migrants du travail », tandis que la recherche de talents deviendra le grand enjeu des économies industrialisées. C’est en particulier le défi du Québec et la raison d’être de l’entente sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles, signée le 17 octobre 2008 par le président de la France, Nicolas Sarkozy, et le premier ministre du Québec, Jean Charest.

Quant à l’endettement des États, il ne laisse pas beaucoup de choix aux gouvernements quant à la nécessité de revenir à l’équilibre budgétaire. Comme l’écrit dans sa chronique l’ancien premier ministre de la France, Alain Juppé, qui vient de rendre au président Sarkozy son rapport sur la dette publique, « […] revenir à l’équilibre budgétaire exigera un courage politique hors du commun ».

Au Québec, nous savons qu’il sera nécessaire d’augmenter les tarifs des services publics, entre autres ceux de l’énergie et de l’enseignement universitaire. Nos dépenses dans le domaine de la santé nous interpellent également : ils représentent plus de 45 % du budget de l’État. Comme nous le rappelle Dr Gaétan Barrette dans son entrevue avec Isabelle Porter, « il n’y a rien de gratuit ».

Nous n’avons pas le choix. Dans ces grands moments qui engagent la nation pour les décennies à venir, comme ce fut le cas lors des négociations pour le libre-échange avec les États-Unis dans les années 1980 ou de la grande réforme du Code civil en 1992, le Québec a cette grande qualité de savoir être solidaire au-delà des partisanneries politiques. Le moment est à nouveau venu de le montrer clairement.

Cette solidarité doit aussi se manifester au moment d’établir fermement nos positions à la table de consultation fédérale-provinciale portant sur les négociations en vue d’un libre-échange Canada-Europe, où nous représente avec une grande compétence doublée d’expérience l’ancien premier ministre péquiste du Québec, Pierre Marc Johnson.

Nous jetons actuellement les bases de ce nouvel espace économique de l’Atlantique dont le premier ministre Charest s’est fait le grand promoteur. Un nouveau marché global, où l’on trouve en toute première ligne les pays émergents d’Asie, telles la Chine et l’Inde, dont la croissance pourrait être de quelque 10 % l’an prochain. Voilà qui donne à ce partenariat Canada-Union européenne en cours de négociation une toute nouvelle dimension, faisant du Québec et de la France les deux têtes de pont transatlantique d’un nouveau marché Europe-Amérique capable de faire contrepoids à un marché asiatique de plus en plus intégré. N’oublions pas que le Canada et la France ont été des alliés dans le refus de la guerre en Irak – parce que cette intervention n’avait pas l’approbation de l’ONU –, mais que ces deux pays se sont engagés au sein de l’OTAN en Afghanistan.

Nos échanges commerciaux avec l’Europe sont certes encore modestes, mais nous ne partons pas de rien. La France, en particulier, est un des plus importants investisseurs européens au Québec et au Canada. À l’inverse, nous indique clairement, dans un entretien avec Michel Nadeau, Gautier Dirckx, président et chef de la direction de BNP Paribas (Canada), les entreprises québécoises sont de plus en plus actives en France, comme Bombardier en a témoigné dernièrement. La faiblesse du dollar américain et du « huard » canadien face à l’euro favorise nos exportations de produits manufacturiers vers l’Europe ainsi que les investissements européens au Canada. Toutefois, comme l’écrit fort justement Bernard Landry, nous ne pourrons pas nous appuyer indéfiniment sur des monnaies dont la valeur est essentiellement basée sur la spéculation.

La question que nous avons tous en tête est évidemment celle-ci : existe-t-il un risque de rechute ? Selon Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI et professeur à Harvard, qui vient de publier un ouvrage sur le sujet, la réponse est qu’une rechute est possible mais fort improbable, surtout si nos entreprises savent tirer les leçons qui s’imposent de la crise et résister, entre autres, à la tentation des rémunérations exagérées, comme l’écrivent Yvan Allaire et Mihaela Firsirotu.

Oui, c’est une fin d’année disons pour le moins stimulante. Le conte de Noël de Guy Fournier est là pour nous rappeler cette « magie de Noël » qu’il nous faut entretenir… par exemple, en offrant une bande dessinée québécoise. Notre « bédé de haut niveau », comme notre théâtre et notre cinéma, participe de plus en plus à la riche expression de notre identité québécoise.

L’année 2010 sera « un grand cru » pour le Québec. Une année de décisions cruciales qui guideront l’évolution des prochaines décennies. Une année marquée par le développement du Grand Nord qui se fera dans le respect des droits des peuples autochtones, comme le dit à Ismaël Houdassine le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

Il s’agit, pour le Québec, de construire les fondements d’un nouvel espace économique qui nous permettra de tirer profit de notre situation géographique, devenue stratégique avec l’émergence d’un nouveau marché global et la naissance d’un nouvel ordre politique mondial, le G20, dominé par les États-Unis et la Chine. Décidément, nous ne serons plus les mêmes.

Bonne lecture et bonne année 2010 !

Montréal, le 22 décembre 2009

Gil Rémillard, président-éditeur

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