Énergie

Changements climatiques et assurances Les nouvelles règles

Pour l’industrie mondiale de l’assurance, les changements climatiques ne représentent plus un vague risque futur : il s’agit d’une menace immédiate et bien réelle. Face à la multiplication d’événements météorologiques extrêmes, elle tente d’adapter ses produits et d’accompagner ses clients, lesquels finiront malgré tout par éponger la facture.

Par Karl Rettino-Parazelli

 

ors des grands rassemblements internationaux, les hauts dirigeants du monde entier ont pour habitude de discuter des changements climatiques en utilisant des calendriers aux échéances si lointaines que cela semble une abstraction. Mais pour l’industrie mondiale de l’assurance, le moment d’agir, c’est maintenant.

« Les assureurs vivent déjà avec les conséquences des changements climatiques chaque année, lance Pierre Babinsky, directeur des communications et des affaires publiques au Bureau d’assurance du Canada (BAC). Même si on parle des répercussions futures du réchauffement de la planète, il y a des effets qui s’observent déjà depuis près d’une décennie. Pour les assureurs, cela se traduit par une augmentation des réclamations liées aux catastrophes naturelles ou aux événements météorologiques extrêmes. »

Vents violents, pluies diluviennes, grêle, épisodes de sécheresse prolongée causant des feux de forêt : ces événements météorologiques extrêmes sont plus intenses et plus fréquents depuis le début des années 2000, ce qui cause des maux de tête aux propriétaires immobiliers et aux compagnies qui les assurent. « Notre industrie en particulier doit s’adapter aux réalités du terrain », affirme le porte-parole du BAC, lequel représente la majorité des assureurs de dommages au Canada.

Selon les chiffres rapportés en 2016 par l’association, les coûts économiques annuels des catastrophes naturelles dans le monde ont été multipliés par cinq en l’espace de vingt ans, passant d’environ 25 milliards de dollars dans les années 1980 à 130 milliards dans les années 2000.

Au Canada, les dépenses annuelles engagées par le gouvernement fédéral pour venir en aide aux sinistrés ont suivi une trajectoire semblable : la moyenne était de 40 millions de dollars dans les années 1970, alors qu’elle atteint actuellement plus de 600 millions.

Inondations en cause

« En incluant 2017, les demandes concernant des pertes liées à des catastrophes naturelles au Canada ont dépassé le milliard de dollars par an pour huit des neuf dernières années, alors qu’avant 2009, ces demandes variaient entre 250 et 500 millions de dollars annuellement », renchérit Blair Feltmate, le directeur du Centre Intact d’adaptation au climat, rattaché à l’Université de Waterloo, en Ontario.

Les exemples récents les plus marquants sont les feux de forêt survenus en 2015 à Fort McMurray (plus de 5 milliards de dollars en dommages) et les inondations monstres de 2013 en Alberta et dans la région de Toronto (plus de 3 milliards).

« Les coûts les plus élevés, et de loin, sont dus à la présence d’eau au mauvais endroit », souligne Blair Feltmate : les dégâts les plus importants sont causés par des inondations, qui représentent un coût moyen d’environ 40 000 dollars par réclamation.

« La situation est telle qu’il existe au Canada une catégorie de propriétés qui ne sont pas assurables. Dans différentes collectivités du pays, de Victoria à Halifax, des propriétaires ne peuvent plus être couverts par une assurance si de l’eau pénètre dans leur sous-sol, observe-t-il. Il y a une croissance du marché de l’habitation non assurable, parce que le prix de certaines primes d’assurance devient tellement exorbitant que personne ne peut se les payer. »

Trouver des solutions

Il est vrai que certains propriétaires peuvent avoir du mal à assurer leur demeure si les risques auxquels ils sont exposés sont trop grands, admet Pierre Babinsky du BAC. Toutefois, la majorité des gens peuvent obtenir une couverture permettant de faire face aux événements météorologiques extrêmes s’ils sont prêts à payer le prix, affirme-t-il.

« Avec les événements météo de plus en plus extrêmes, de plus en plus de personnes se retrouvant avec des sinistres à répétition pourraient avoir un accès limité à certains produits d’assurance, explique le porte-parole des assureurs canadiens. Dès que la probabilité d’un type de sinistre devient une certitude chez un particulier, ce risque ne peut plus être couvert par l’assurance. Cette règle est la même depuis toujours, en dehors des changements climatiques. »

Happées par cette nouvelle réalité, les compagnies d’assurance cherchent avant tout à améliorer leurs produits et à offrir des conseils de prévention à leurs clients pour leur permettre de réduire leur prime d’assurance, insiste-t-il.

« Avant qu’un assureur décide de se retirer d’un marché ou de ne plus offrir une gamme de produits, il faut que survienne quelque chose de majeur qui peut persister à long terme. Parce que la raison d’être de l’assureur, c’est d’assurer des risques. Les assureurs n’ont pas peur du risque : ils le calculent, ils l’évaluent, ils le quantifient et ils établissent une tarification en conséquence. »

Le BAC fait par exemple remarquer qu’avant le début de l’année 2017, il n’existait pratiquement pas d’assurances couvrant un sinistre causé par le débordement d’un cours d’eau. Depuis lors, certaines compagnies ont commencé à proposer des produits répondant aux craintes exprimées à la suite d’importantes inondations.

Nouvelle couverture

C’est notamment le cas de Desjardins, troisième assureur de dommages en importance au Canada, qui a lancé en mars 2017 une nouvelle protection inondations offerte gratuitement aux propriétaires dont la résidence est située dans une zone à faible risque d’inondation. Les clients dont la demeure se trouve dans une zone à risque moyen doivent quant à eux payer un supplément. Desjardins soutient que 95 % de ses assurés peuvent ainsi être admissibles à ce type de protection.

Pour arriver à offrir ce produit, les actuaires de Desjardins ont établi des profils de risque détaillés à partir de données concernant, par exemple, les différents cours d’eau du Canada et le niveau de dénivellation des terrains entourant les propriétés. C’est grâce à cette analyse que la compagnie est en mesure de calculer la prime d’assurance à payer.

« On calcule deux choses, explique le premier vice-président Assurance de dommages chez Desjardins, Denis Dubois : la fréquence, donc la probabilité qu’un accident survienne, et le coût anticipé. À partir de ces deux facteurs, nous sommes en mesure d’établir une prime ; si nous décidons de ne pas offrir d’assurance, c’est que la prime qui en découle serait tout simplement trop élevée. »

Denis Dubois soutient que seules les propriétaires situés dans des zones à haut risque sont susceptibles de se retrouver le bec à l’eau et qu’il s’agit de « cas d’exception ». « Notre mission est de répondre aux besoins des gens, d’être là pour eux », dit-il.

Les nouvelles options offertes par les compagnies d’assurance ne sont cependant pas le fruit de leur générosité, soutient Philippe Grégoire, titulaire de la Chaire d’assurance et de services financiers L’Industrielle-Alliance de l’Université Laval. « À cause de la mauvaise publicité que les grosses inondations leur procurent, les assureurs sont obligés d’assurer certaines personnes face aux risques d’inondations. Plusieurs ont mis des équipes en place pour étudier les zones inondables et voir s’il serait possible d’offrir un produit abordable. La fréquence des événements météorologi-ques extrêmes augmente celle des moments où l’assureur paraît mal, même s’il a tenu ses promesses, ajoute Philippe Grégoire. Ça les oblige malgré tout à réfléchir à des produits qui soient adaptés aux changements climatiques. »

Priorité à la prévention

Si la probabilité que des événements météorologiques causent des dommages importants aux propriétés canadiennes augmente, tout le monde a intérêt à prendre les moyens nécessaires pour minimiser les risques : les clients qui veulent réduire leur prime d’assurance et les assureurs qui veulent limiter le nombre de réclamations.

La clé, c’est donc la prévention, estime Blair Feltmate, du Centre Intact d’adaptation au climat. Son centre de recherche, qui travaille en collaboration avec plusieurs assureurs, a, par exemple, lancé un projet pilote en août 2017 dans la ville de Burlington, en Ontario, afin de mieux comprendre les facteurs de risque liés aux inondations. « Nous découvrons graduellement les problèmes les plus fréquents et nous trouvons le moyen d’y remédier », souligne-t-il.

En collaboration avec le Conseil canadien des normes, une société d’État fédérale, Blair Feltmate, et son équipe ont également élaboré des lignes directrices qui établissent les mesures concrètes à prendre pour réduire les probabilités d’occurrence d’une inondation.

Cela peut être aussi simple que de couvrir les puits placés devant les fenêtres du sous-sol, ou de s’assurer que la pompe est fonctionnelle et que des piles de rechange sont à portée de main. « En mettant ces mesures en place, plusieurs personnes qui n’avaient pas accès à une couverture ou qui avaient des primes d’assurances très élevées pourront rendre leur maison assurable à un coût raisonnable », dit-il, faisant remarquer que sur une période de dix ans, un dollar dépensé en prévention permet d’épargner près de 13 dollars en coûts de dommages évités.

« Plusieurs choses peuvent être faites autour de la maison pour la protéger, pour l’équivalent d’un souper pour quatre au restaurant, poursuit-il. Ce qui me surprend, c’est que plusieurs personnes consacrent plus d’argent et d’énergie à préparer leurs vacances qu’à protéger leur maison, alors que, pour la majorité d’entre eux, ce sera le principal investissement de leur vie. »

Le troisième champ d’action du centre dirigé par Blair Feltmate concerne la formation d’inspecteurs en bâtiments. « Nous voulons mettre sur pied une petite armée d’inspecteurs qualifiés qui pourront rencontrer un propriétaire pour évaluer le risque auquel est exposée sa maison et proposer des moyens de le réduire », espère-t-il.

Éponger la facture

Même si la prévention peut permettre de limiter les dégâts, la hausse attendue du nombre d’événements météorologiques extrêmes, et donc de la quantité de réclamations, devrait avoir une incidence sur les coûts à défrayer. Et au bout du compte, tout indique que la facture sera transmise au consommateur.

« Il est certain que ça met une pression sur les coûts, concède Denis Dubois, de Desjardins. Quand on couvre financièrement plus de sinistres parce qu’il y a plus d’événements, nécessairement, si cette tendance-là se poursuit dans l’avenir, il est certain que ça va mettre une pression sur les primes d’assurance. »

En cas de sinistre majeur, les compagnies d’assurance peuvent à leur tour faire des réclamations auprès de ce qu’on appelle des compagnies de réassurance, c’est-à-dire les « assureurs des assureurs », comme Swiss Re et Munich Re. Mais ce jeu de domino dans lequel l’assurance de l’un couvre l’assurance de l’autre n’est pas sans conséquence.

« Ces compagnies de réassurance assument aussi les coûts associés aux changements climatiques et aux événements météorologiques extrêmes. Si une inondation ou un incendie majeur se produit quelque part au pays, les assureurs achètent une réassurance, note Blair Feltmate. Les gens vont dire que les assureurs peuvent se fier aux réassureurs, mais cette réassurance n’est pas gratuite. Tout revient donc au propriétaire. C’est lui qui va payer au bout du compte. » 5

 

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