Énergie

Le Québec dans le collimateur

Le 5 octobre dernier, TransCanada annonce à l’Office national de l’énergie (ONE) sa décision d’abandonner son mégaprojet Oléoduc Énergie Est, au moyen duquel l’industrie pétrolière comptait acheminer quotidiennement 1,1 million de barils de pétrole albertain jusqu’à la côte Est. L’entreprise y avait pourtant englouti des centaines de millions de dollars. Les groupes écologistes applaudissent. Les regroupements d’affaires protestent.
Les acteurs politiques se querellent.

D’un océan à l’autre, les acteurs politiques ont exprimé leur étonnement – tantôt sincère, tantôt feint ; tantôt ravi, tantôt navré – devant l’échec de ce projet de pipeline de plus de 4 500 km – dont 625 km au Québec.

« C’était la décision à prendre », fait valoir le maire sortant de Montréal, Denis Coderre, se disant « très fier » de cette « victoire majeure du monde municipal » québécois. Ni une ni deux, il se retrouve dans le collimateur des candidats à la chefferie du Parti conservateur uni (PCU) de l’Alberta. « Un maire verse huit milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent, profite des milliards de dollars de l’Alberta et célèbre l’importation de pétrole des dictatures », a ironisé l’ex-chef du parti Wildrose, Brian Jean, qui a représenté la circonscription de Fort McMurray – à la Chambre des communes de 2004 à 2014. « Dégoûtant », a ajouté le meneur de la course, Jason Kenney.

Offusqué de voir des élus québécois « célébrer » l’abandon du projet Énergie Est et Réseau principal Est, évalué à 15,7 milliards de dollars, l’ancien ministre fédéral évoque l’idée d’exclure du calcul de la péréquation les revenus tirés de l’exploitation des ressources naturelles. « Ça diminuerait la contribution de l’Alberta d’environ 10 milliards de dollars », dit-il sur les ondes de la station de radio de Québec FM93. « Les Albertains aiment les Québécois. Ils veulent la réussite du Québec. Ils se réjouissent que le Québec ait une économie forte actuellement, une situation fiscale actuellement meilleure que celle de l’Alberta, mais nous ne comprenons pas pourquoi ils refusent le pétrole canadien et préfèrent le pétrole étranger », a-t-il lancé.

La sortie de Jason Kenney n’était pas sans rappeler celle du chef du gouvernement québécois, Philippe Couillard, sur le même sujet trois ans plus tôt. « Le gouvernement fédéral dépense 16 milliards de plus que ce qu’il perçoit au Québec et […] une grande partie de cette richesse provient de l’exploitation des hydrocarbures dans l’ouest du pays », a-t-il souligné devant l’Assemblée nationale le 25 septembre 2014. Le premier ministre répondait alors à l’inquiétude suscitée par le passage de superpétroliers chargés de pétrole issu des sables bitumineux sur le Saint-Laurent. « Nous devons participer à l’économie canadienne », avait-il plaidé devant les élus de l’opposition dans le Salon Bleu. À ses yeux, le Québec doit, dans cet esprit, faciliter l’exportation du pétrole canadien en autorisant son transit sur le territoire québécois. « Il est clair que, si le pétrole au Canada peut circuler d’est en ouest – c’est le cas depuis des décennies –, il faut également qu’il circule d’ouest en est. » Toutefois, sous certaines conditions. 

Le gouvernement du Québec a imposé sept conditions « minimales » à l’approbation du projet Énergie Est, dont l’examen environnemental, y compris les émissions de gaz à effet de serre (GES), de la portion québécoise de la canalisation (625 km). Grincements de dents au QG de TransCanada, dans le centre-ville de Calgary.

Évoqué publiquement pour la pre-miè-re fois en 2012, l’oléoduc Énergie Est devait – selon les plans de Trans-Canada – être approuvé à la fin de 2014, et être opérationnel à la fin de 2018. Mais les retards se sont accumulés, en raison notamment de l’abandon des travaux de construction d’un port pétrolier dans une zone prisée des bélugas à Cacouna, ainsi que de la mise au jour de rencontres secrètes entre l’ex-premier ministre québécois Jean Charest – à l’époque consultant pour TransCanada – et les -commissaires de l’ONE chargés de passer au peigne fin Énergie Est. Pendant ce temps, les opposants de tout poil ont fait monter les enchères, repoussant la perspective de voir ce projet controversé jouir de l’acceptabilité sociale.

«Pas la faute du Québec»

D’ailleurs, plusieurs chroniqueurs se sont empressés de casser du sucre sur le dos du Québec après l’annonce de l’abandon du pipeline. « [Le Québec] n’a pas manqué une chance de le saboter », « Après la mort d’Énergie Est, il est temps de mettre fin au [programme d’]avions de Bombardier », pouvait-on notamment lire dans les pages du Financial Post.

Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, a banalisé le ressentiment anti--Québec dont se nourrissaient des -com-mentateurs politiques de l’Ouest. « Beau-coup de commentateurs disent qu’au fond, ce qui a nui au projet, c’est l’économie, ce sont les finances, c’est la structure même du projet, c’est le Nouveau Monde dans lequel nous sommes. Regardez la demande de pétrole au cours des prochaines années, je ne suis pas sûr qu’elle va continuer d’augmenter. Les changements technologiques, l’électrification des transports, ça change les choses », a-t-il affirmé dans une mêlée de presse à Montréal, à la mi-octobre. « Je -comprends que les gens de l’Ouest s’en inquiètent, mais ce n’est pas la faute du Québec, c’est le monde qui change », a-t-il ajouté.

Le ministre responsable des Relations canadiennes, Jean-Marc Fournier, a néanmoins pris soin de répliquer dans une lettre ouverte publiée aux quatre coins du Canada : « À ceux qui souhaitent que nous reprenions un exercice de dénigrement mutuel qui sème la division, je réponds : voulons-nous voir nos échanges passer de 16 à 25 milliards de dollars ou de 16 à 5 milliards de dollars ? » Pour raffermir les liens entre les deux provinces, « il faut mieux se comprendre », a insisté l’élu québécois dans un point de presse improvisé dans l’Hôtel du Parlement.

Une «décision d’affaires»?

TransCanada s’est abstenu d’attribuer au Québec la faillite du projet Énergie Est. La société pipelinière a plutôt montré du doigt « une grande incertitude quant à la portée, le calendrier et les coûts associés à l’examen réglementaire » pour justifier d’y avoir mis fin.

Le ministre fédéral des Ressources naturelles, Jim Carr, s’est quant à lui dit persuadé que le processus d’évaluation d’Énergie Est n’a pas constitué un facteur déterminant dans l’abandon du projet. Il s’agit d’une « décision d’affaires, a-t-il martelé. Nous reconnaissons les difficultés que connaît le marché du pétrole en raison du bas prix des matières premières ». Selon lui, la décision de TransCanada – qui exploite 91 500 km de gazoducs et 4 300 km d’oléoducs – n’est pas étrangère non plus à l’approbation surprise par les États-Unis de son autre projet d’envergure : Keystone XL. Jim Carr a cherché à dissiper l’impression selon laquelle l’équipe du premier ministre canadien, Justin Trudeau, serait aveuglée par un fort préjugé défavorable aux investissements dans le secteur de l’énergie. Pour preuve, le gouvernement fédéral a approuvé, il y a un an, l’accroissement de la capacité des pipelines Trans Mountain et Ligne 3. « Le Canada demeure un pays où on peut brasser des affaires », a-t-il fait valoir. Cela dit, les promoteurs de ces deux projets, Kinder Morgan Canada (Trans Mountain) et Enbridge (Ligne 3), ne sont pas tirés d’affaire. Ils sont toujours aux prises avec d’importantes difficultés.

Obstacles sur tous les fronts

Les constructeurs et exploitants de pipelines se heurtent à des obstacles à l’Est, mais également à l’Ouest et au Sud.

Kinder Morgan pestait cet automne contre la municipalité de Burnaby, en Colombie-Britannique, l’accusant de ne pas délivrer les permis nécessaires au coup d’envoi des travaux de construction d’infrastructures clés de son projet d’agrandissement du pipeline Trans Mountain.

Malgré une opposition citoyenne vigoureuse, le gouvernement Trudeau avait donné, à l’automne 2016, sa bénédiction au projet de 7,4 milliards de dollars visant à faire passer de 300 000 à 890 000 barils de brut la capacité quotidienne du pipeline actuel reliant Edmonton et la banlieue de Vancouver. Menaçant de saborder son projet grevé par des retards, Kinder Morgan a réclamé fin octobre une autorisation spéciale auprès de l’ONE pour reprendre au plus vite ses travaux, mais en vain. Une bataille juridique s’est engagée. Les gouvernements britanno-colombien et albertain ont sauté dans la mêlée. « Une autorité gouvernementale n’a pas le droit de faire obstruction à un projet d’une importance nationale. C’est pourquoi nous allons prendre toutes les mesures légales possibles pour nous assurer de protéger les intérêts de l’Alberta en veillant à ce que ce pipeline soit terminé », a déclaré la chef du gouvernement albertain, Rachel Notley, d’un ton martial.

Pour sa part, Enbridge est engagé dans un bras de fer avec l’État du Minnesota, pris cet automne d’un nouveau doute sur le projet d’expansion de sa canalisation 3, qui relie l’Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba et le pays de l’Oncle Sam.

Solutions de rechange

La mise au rancard d’Énergie Est et le blocage de Trans Mountain et de la Ligne 3 coïncidaient cet automne avec la concrétisation de projets d’exploitation pétrolière. Après avoir annoncé une production record de 739 900 barils par jour, Suncor Énergie s’apprêtait, au moment où nous écrivons ces lignes, à amorcer la récupération du pétrole enfoui dans le sol de Fort Hills dans la région de l’Athabasca, mais également celui du bassin Jeanne-d’Arc, grâce à la plate-forme pétrolière Hebron érigée au large de l’île de Terre-Neuve. « L’industrie est passée d’une pénurie de ressources à une abondance de ressources », a souligné le grand patron du géant pétrolier, Steve Williams. Du coup, l’industrie doit être obsédée non plus par la croissance, mais plutôt par les profits, a-t-il insisté. « Cela signifie réduire continuellement nos coûts et notre empreinte environnementale, tout en exerçant une discipline financière implacable. »

Au pays, la production s’accélérera pour atteindre 5,1 millions de barils de pétrole en 2030, y compris 3,7 millions provenant des sables bitumineux, selon l’Association canadienne des producteurs pétroliers. 

La consommation de combustibles fossiles plafonnera au Canada vers 2019 avant de décroître légèrement pour se stabiliser pour les 20 années subséquentes, précise l’ONE dans son rapport annuel L’avenir énergétique du Canada. Malgré cette baisse de la consommation, la production de pétrole brut au Canada continuera d’augmenter en raison d’une demande soutenue de l’étranger, fait remarquer l’organisme de régulation.

L’optimisme revient au sein de l’industrie pétrolière, durement malmenée par les soubresauts du marché depuis 2014. Pour cause, les prix du pétrole – West Texas Intermediate (WTI) et BRENT – ont grimpé, tirés notamment par l’augmentation de la demande mondiale, ainsi que par la perspective d’un accord entre les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et d’autres États producteurs en vue d’un ralentissement de la production.

L’industrie pétrolière canadienne cherche des solutions de rechange aux monstrueux pipelines pour écouler sa production croissante d’or noir sur les marchés mondiaux. Dans l’immédiat, la production supplémentaire est expédiée en grande partie par train. Selon la firme Genscape, les exportations canadiennes de pétrole brut acheminé par rail ont bondi, passant de 50 000 barils par jour en juillet à 66 000 barils par jour en septembre.

Après une campagne durant laquelle il a carburé au pétrole albertain, Jason Kenney a été élu facilement à la tête du PCU le 25 octobre dernier. « Nous venons de franchir un pas de plus vers un gouvernement qui va se lever pour défendre notre province contre les attaques grandissantes envers nos ressources et notre économie », a-t-il déclaré à moins de deux ans des prochaines élections générales en Alberta. D’ici là, le nouveau chef de la formation politique née de la fusion du Parti progressiste-conservateur et du Parti Wildrose entend bien canaliser la frustration et la colère engendrées au sein de l’électorat par les obstacles qui entravent l’exportation du pétrole issu des sables bitumineux. S’il est élu, la taxe sur le carbone instituée par le gouvernement Notley passera à la trappe, a-t-il promis. Le reste du Canada n’a qu’à bien se tenir. 

Par Marco Bélair-Cirino

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