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L’avenir de l’Europe

Par Adam Steinhouse

Les métaphores désignant le Brexit sont multiples. Ma préférée du jour est celle de la crème brûlée : dure à l’extérieur, douce à l’intérieur. Le Brexit « dur », ce sont les contrôles rigides de la libre circulation des personnes de l’UE, des contributions britanniques limitées au budget de l’UE et la fin de l’assujettissement du droit britannique à la Cour de justice européenne. La partie « douce » fait référence au maintien de l’accès au marché unique de l’UE pour bon nombre de secteurs de l’économie britannique, en particulier les services financiers, l’industrie automobile et l’aviation. Cependant, tout cuisinier vous dira qu’il est rare de réussir une crème brûlée sans défaut. Qu’il s’agisse de sa stratégie de négociation avec l’UE ou de la campagne électorale en cours au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur dirigé par la première ministre Theresa May ne met de l’avant que les éléments « durs ». Or, à Bruxelles et dans les capitales de l’UE, jusqu’ici, on constate unanimement que le Royaume-Uni ne sera pas en mesure d’obtenir les concessions impliquées par un Brexit « doux » à moins de respecter la liberté de circulation des personnes au sein de l’UE, de contribuer au budget de l’UE de façon substantielle et de reconnaître la compétence de la Cour de justice européenne, au moins durant une période transitoire.

Autre écueil pour les négociations de sortie : les droits des citoyens de l’UE au Royaume-Uni et ceux des citoyens britanniques au sein de l’UE. Je connais personnellement au Royaume-Uni un certain nombre de ressortissants de l’UE que leur statut de résidence incertain inquiète de plus en plus. Dans le parc de mon quartier, j’ai rencontré une Italienne qui, bien que vivant à Londres depuis trente-deux ans, ne sait pas dans quelles conditions elle sera autorisée à y rester. La première ministre May a certes déclaré que « l’absence d’accord est préférable à un mauvais accord », mais l’absence d’accord risque de maintenir le destin de ces citoyens de l’UE dans les limbes et de rendre leurs entrées et sorties plus compliquées à planifier.

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la France a galvanisé les partisans d’une approche dure envers les Britanniques. Angela Merkel, chancelière allemande, a déclaré dans un discours tenu au Bundestag le 27 avril que les politiciens britanniques vivaient toujours sous l’« illusion » que le Royaume-Uni conserverait la majeure partie de ses droits et privilèges une fois sorti de l’UE. En février dernier, lors d’un séjour londonien durant sa campagne électorale, Macron, en visite à Downing Street, a déclaré à Theresa May que le Royaume-Uni ne devrait pas avoir accès de manière sélective au marché unique après le Brexit. La priorité de Macron, dans les négociations avec les Britanniques, sera de maintenir un front commun avec Merkel ainsi que l’unité de l’UE.

Le Brexit n’est qu’un des facteurs qui amènent nombre de membres de l’UE à envisager divers scénarios pour l’avenir. La Commission européenne a publié en mars un livre blanc sur l’avenir de l’Europe et organise actuellement sur ce thème une série de débats invitant les citoyens à dialoguer avec les commissaires européens. L’élection de Macron pourrait entraîner un nouveau scénario, celui d’une Europe renouvelée, où une volonté plus forte d’intégration pourrait se manifester dans certains domaines. Deux des enjeux politiques les plus pressants pour l’avenir sont la crise de la zone euro et la crise des réfugiés : pourrait-on se doter de politiques macroéconomiques plus intégrées dans la zone euro, ainsi que de politiques migratoires plus intégrées au sein de l’UE, pour s’attaquer à la crise des réfugiés ?

La crise de la zone euro se traduit en un taux de chômage très élevé chez les jeunes en France, au Portugal, en Italie, en Espagne et, en particulier, en Grèce, où une personne de moins de vingt-cinq ans sur deux est au chômage, selon les derniers chiffres d’Eurostat. La politique macroéconomique devra tenir compte des préoccupations sociales dans l’ensemble de l’UE et viser un équilibrage plus uniforme de la solidarité européenne et de la solidité fiscale. La pénurie de demande qui existe dans de nombreuses économies de la zone euro pourrait être résolue au moyen d’une politique budgétaire plus souple, d’un certain assouplissement de la politique de l’euro et d’un allégement de la dette par l’Allemagne, qui apporte la plus grande contribution au budget du Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de sauvetage de la zone euro. Les prochaines élections nationales qui se tiendront en Allemagne en septembre pourraient intensifier la pression sur ce pays en faveur d’une politique macroéconomique moins rigide si le SPD, le Parti social-démocrate allemand, augmente sa part électorale ou son poids au sein d’une coalition gouvernementale potentielle. L’élection d’Emmanuel Macron en France amène également la possibilité d’établir une capacité budgétaire pour la zone euro, même si les divisions des États membres au sein du bloc entraînaient l’imposition de conditions strictes pour tout nouveau financement.

La crise des réfugiés dans l’UE a conduit à la réintroduction des contrôles aux frontières dans certains États membres appartenant à l’espace Schengen (où le passeport n’est pas nécessaire). Dimítris Avramópoulos, commissaire européen pour la Migration, les Affaires intérieures et la Citoyenneté, a déclaré le 2 mai que l’Autriche, l’Allemagne, le Danemark et la Suède doivent « éliminer graduellement les contrôles temporaires des frontières intérieures » au cours des six prochains mois. L’élection de Macron stimulera les efforts visant à améliorer l’efficacité de l’espace Schengen. Macron, dans sa campagne, a appuyé la poursuite de la libre circulation des personnes à travers les frontières de la France tout en proposant un renforcement des contrôles de police aux frontières.

Dans un article du Monde publié le 2 janvier, Macron a fait l’éloge des actions de la chancelière Merkel et de la société allemande pour avoir accueilli des centaines de milliers de réfugiés. Il y écrivait : « La chancelière Merkel et la société allemande dans son ensemble ont été à la hauteur de nos valeurs communes ; elles ont sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant. » La France, pour sa part, n’a pas respecté son engagement, en vertu de la législation de l’UE, de prendre en charge environ 20 000 réfugiés stationnés en Grèce et en Italie ; à la fin de février, elle avait accepté moins de 3 000 personnes. Il reste à savoir si Macron mettra pleinement en œuvre ce programme. Durant sa campagne, Macron a également appelé à des sanctions de l’Union européenne contre les États membres accusés de violation des principes de l’UE. La Hongrie et la Pologne, notamment, ont refusé toute participation au programme de relogement des réfugiés.

L’image d’une Europe renouvelée est apparue de la manière la plus éclatante le 7 mai, dans la cour du Louvre, dans les premiers pas victorieux d’Emmanuel Macron devant ses partisans brandissant les drapeaux français et européens, au son puissant de l’hymne de l’UE, l’Ode à la joie de Beethoven. Une telle image aurait été inconcevable au Royaume-Uni même durant son adhésion à l’UE ; toute référence européenne aurait nécessité une traduction en son équivalent britannique. Selon certains auteurs, même le terme « crème brûlée » tirerait son origine de l’Angleterre du 17e siècle, de « burnt cream ». Cependant, Jane Grigson, la célèbre auteure d’ouvrages gastronomiques, note que « les crèmes faites à partir d’œufs et de crème fraîche étaient courantes dans toute l’Europe » à l’époque. Encore une fois, l’exception britannique s’avère impossible à séparer de la règle européenne.

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