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Vers une démondialisation de l’économie | Magazine FORCES
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Économie

Vers une démondialisation de l’économie

Le thème de la mondialisation des échanges n’a jamais été autant ostracisé. En Europe, le Brexit a confirmé le désaveu de la population ; aux États-Unis, en pleine campagne présidentielle, l’opposition au libre-échange galvanise tant les démocrates que les républicains. Le Canada doit-il craindre pour la pérennité des accords commerciaux auxquels il est signataire ? Oui, disent les spécialistes.

En ce qui concerne l’accord Canada – Union européenne (Accord économique et -commercial global, AECG), « déjà qu’on éprouvait quelques problèmes, le Brexit introduit une nouvelle dimension dans les négociations ». Les compétences de Bruxelles et de la Commission européenne sont fragilisées tandis que les gouvernements nationaux et les groupes de pression obtiennent plus de poids, note Christian Deblock, professeur titulaire au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur de recherche au Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation.

La question n’est pas « si », mais plutôt « quand » l’AECG sera appliqué et si ce sera provisoire ou non, et à 90 ou à 100 %, nuance Richard Ouellet, professeur titulaire de droit -international économique à la Faculté de droit de l’Université Laval, rappelant l’appui unanime des ministres du Commerce de l’Union européenne formulé le 23 septembre dernier, un soutien préalable à la signature par l’Europe des 28 (la ratification par les Parlements de tous les pays pourrait cependant s’étendre sur quelques années). Par ailleurs, non seulement le Brexit accaparera l’attention de la Commission européenne, mais « le Canada devra aussi renégocier avec les Européens en raison du Brexit. En outre, n’oublions pas que les Britanniques sont les principaux partenaires européens du Canada ».

L’onde de choc du Brexit

Angelo Katsoras, analyste géopolitique à la Banque Nationale, Marchés financiers, évoque une onde de choc, « l’exemple le plus éloquent de la montée du nationalisme et du protectionnisme à l’échelle mondiale qui complexifiera inévitablement les négociations autour de l’AECG ». De même pour le TTIP, l’accord entre l’Union européenne et les États-Unis. D’ailleurs, les ministres européens du Commerce, réunis le 23 septembre dernier à Bratislava, n’envisageaient plus que le TTIP soit conclu sous l’administration Obama.

Angelo Katsoras, peu optimiste, entrevoit beaucoup d’embûches d’ici 2017, d’autant que l’agenda européen comprend plusieurs rendez-vous électoraux, notamment en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. Et l’analyste rappelle qu’en dernière analyse, les négociations à Bruxelles autour de l’AECG reposent au final sur une ratification pays par pays.

À cela s’ajoute la diabolisation de ces grands accords commerciaux qui accompagne la campagne présidentielle aux États-Unis, tant et si bien que l’opposition au libre-échange est aujourd’hui « un des rares sujets fédérateurs d’un électorat américain par ailleurs profondément divisé ». Sondage après sondage, l’adhésion populaire au libre-échange a nettement diminué, même chez les grandes puissances exportatrices.

L’opposition croissante au libre-échange se nourrit aussi du vieillissement démographique. D’après un sondage récent de YouGov, ce sont les Américains de plus de 45 ans qui ont une vision plus négative du libre-échange. En effet, ils ont vécu plusieurs décennies sans augmentation de salaire, et, en dollars constants, le revenu médian des ménages américains est en recul depuis 1999. Or, « pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, [les 45 ans et plus] représenteront la majorité du corps électoral, fait ressortir Angelo Katsoras. De plus, l’inégalité de la croissance des revenus, de lourds déficits commerciaux avec de grands partenaires ainsi que les séquelles persistantes de la crise financière de 2008 ont contribué à éroder l’adhésion du public. »

Christian Deblock d’ajouter : « Bernie Sanders a exprimé clairement l’opposition de la gauche aux accords. Hillary Clinton a été rattrapée par sa gauche. Elle est confrontée au même débat que le fut son mari avec l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ». Quant à Donald Trump, « il a donné dans la dérive, voire dans le délire. Il a sorti le vieil épouvantail de la peur, les emplois menacés, le creusement du déficit commercial, la Chine qui manipule ses taux de change… ». Un discours domine : le libre-échange ne profiterait qu’aux entreprises américaines et aux pays émergents, mais pas aux Américains.

Montée du protectionnisme

Angelo Katsoras est plus catégorique : peu importe qui gagne les présidentielles, il y aura plus de protectionnisme. « Et même si Donald Trump ne passe pas, ses idées perdureront, tandis que Hillary Clinton devra se tourner vers sa base. »

Croit-il à une renégociation de l’ALENA par le nouveau président américain, tel qu’évoqué par Donald Trump ? « Il faut passer par le Congrès, ce serait trop compliqué de défaire l’ALENA. Mais beaucoup de tarifs peuvent être mis en place unilatéralement, hors Congrès, en invoquant l’intérêt public face à une concurrence déloyale. Il y a beaucoup de protectionnisme à l’acte. »

L’analyste de la Banque Nationale cite l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui estime que, entre octobre 2010 et octobre 2015, les pays du G20 ont imposé 1 441 mesures restrictives au commerce de marchandises alors qu’ils n’en ont éliminé que 354. Les mesures protectionnistes – tarifs douaniers, quotas d’importation, subventions gouvernementales, clauses sur le contenu local et diverses autres barrières réglementaires – qui demeurent en place représentent près de 6 % des importations combinées du G20, soit 851,8 milliards de dollars américains.

Le thème du protectionnisme enflamme Christian Deblock. « Comment se protège-t-on contre Netflix ? Comment peut-on envisager de sanctionner la Chine ? Le contenu asiatique n’est-il pas très présent dans les voitures fabriquées à Détroit ? » En effet, selon de nombreuses études, il y aurait 10 % d’intrants américains dans les biens importés du Canada par les États-Unis, près de 40 % dans ceux provenant du Mexique. « Les chaînes de valeur traversent les frontières. C’est ce qui motive les États-Unis », insiste l’analyste.

Il martèle : « Le véritable leadership vient des Apple, Amazon et autres grands des communications. Il vient du commerce électronique avec Walmart, Netflix… »

Plutôt qu’une question de protectionnisme, on assiste à une affaire d’incompréhension des enjeux actuels des accords, selon Angelo Katsoras, qui relève notamment que l’ALENA a ouvert de nouveaux champs de négociations dont il est difficile de prendre la mesure. Auparavant, tout se jouait entre les États-Unis, l’Europe et le Japon. De nouveaux acteurs sont apparus depuis, Chine en tête, un important bloc asiatique multipliant les accords à la recherche de cohésion. Cela suscite une inquiétude manifeste davantage perceptible aux États-Unis. « Nous évoluons dans un monde de communication rapide et d’interconnexion, devenu transfrontalier, qui court-circuite les États. Le PTP en est un exemple. On met en interconnexion des espaces économiques différents, soumis à des considérations ou à des enjeux géostratégiques spécifiques, proposant des chaînes de valeur distinctes. On assiste à des déplacements des pôles. »

Accords compromis

Il n’empêche que, et la campagne présidentielle en fait ses choux gras, AECG, PTP et TTIP apparaissent tous compromis. L’opposition de la gauche démocrate aux accords s’est clairement exprimée. Et chez les républicains, pour qui ils étaient traditionnellement vus comme une source de prospérité, l’érosion de l’appui est criante depuis la plateforme électorale de 2012. « Sans doute, dit Christian Deblock. Ils n’en sont pas moins fondamentaux. »

Angelo Katsoras le rappelle : il y a 20 ans, les Occidentaux menaient le bal dans un modèle unipolaire, largement sous influence des États-Unis. Le monde multipolaire d’aujourd’hui fait apparaître plusieurs centres de puissance ; et l’automatisation, l’impression 3D, changent aussi la face de la mondialisation. En 2013, le président Barack Obama avait déjà affirmé que la maîtrise de l’impression 3D était stratégique et permettrait aux États-Unis de se réindustrialiser. Dans un dossier de mars dernier, le quotidien Le Monde soulignait que « de la pièce d’avion aux chaussures en passant par les automobiles, tout peut désormais s’imprimer. Une révolution qui fera sentir ses effets sur toute la chaîne industrielle, de la conception à l’après-vente ». L’aérospatiale est le secteur où l’impression 3D est la plus répandue. Mais on imagine déjà des applications concrètes dans la fabrication de véhicules de transport et de biens de consommation, en dentisterie, en pharmacie, dans la joaillerie, ou encore dans la fabrication de chaussures.

Ainsi, le coût de l’électricité deviendra plus important que le coût de la main-d’œuvre. Les grandes chaînes d’approvisionnement se régionaliseront. Il y aura « démondialisation », ajoute Angelo Katsoras. « Les accords commerciaux ne sont plus l’affaire de tarifs douaniers. Et sur la question des technologies et des données électroniques, la Chine et l’Inde restreignent l’accès à leur marché pour des questions de sécurité ou d’intérêt national. »

Richard Ouellet, de la Faculté de droit de l’Université Laval, ne croit cependant pas à la mise à mort de ces vastes ententes. « Ces accords et partenariats s’inscrivent dans les intérêts mondiaux de toutes les parties. » Mais face à la mobilisation des populations, pour survivre, ces ententes devront être redessinées. « Il faudra tenir compte des préoccupations et des enjeux exprimés par la société civile », en prévoyant des mécanismes de compensation, dit-il.

Quant au PTP, « les grands gagnants sont les États-Unis, désireux de contrer ou de contrebalancer la montée de l’influence d’une Chine devenue puissance régionale qui impose de plus en plus son modèle, notamment dans l’Asie du Sud-Est. Et surtout, les États-Unis ne veulent pas perdre leur influence de leaders dans la conceptualisation et la rédaction des grands accords. Et ils ne voudraient pas accréditer le discours, dominant en 2007-2008, affirmant que l’avenir réside dans les BRICS. »

Sources de tension

Ainsi, la plus grande source de tension vient-elle de la Chine, devenue principal partenaire commercial des États-Unis, dont le déficit de la balance commerciale avec le géant asiatique atteignait toutefois 275 milliards de dollars en 2015. Angelo Katsoras rappelle que « les salaires réels n’ont pas augmenté dans le monde industrialisé. Et, aujourd’hui, l’économie chinoise ralentit, faisant apparaître un excédent de capacité qui lui attire une pluie d’accusations de dumping ». Il accuse l’élite américaine d’avoir troqué la protection de la classe ouvrière pour des retombées de court terme. « Pour qu’il y ait un appui politique, il faut davantage de filet social. Il y a plus de tension avec la Chine qu’avec le Mexique. Microsoft, LinkedIn, Google, Apple en sont tous, en définitive, bannis. L’enjeu : l’accès au marché », résume Angelo Katsoras.

L’approche par les grands accords est-elle dépassée pour autant ? « Aucunement, répond Christian Deblock. On l’a vu avec le PTP. » Les pays sont prêts à faire des concessions, des compromis, même sur des « vaches sacrées », pour conclure des accords bilatéraux. C’est surtout le cas des pays d’Asie, qui ont cependant davantage recours à des formules empruntant aux partenariats.

Dans ce contexte tourmenté, Pékin et Ottawa en font le pari. Ces deux pays au poids économique asymétrique ont annoncé le 22 septembre, lors de la visite du premier ministre chinois au Canada, leur décision d’entamer des discussions pouvant mener dans l’avenir à un accord de libre-échange.

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