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Énergie

Quand l'eau montera

par Pierre Lortie

 

À la fin du mois d’août, la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a rapporté que les années 2016 et 2017 ont été, jusqu’à ce jour, les années les plus chaudes depuis que l’on recueille ces données, soit 1880. Conséquence majeure du réchauffement climatique, le niveau des océans s’élève principalement sous l’effet de la dilatation de l’eau causée par le réchauffement des océans et la fonte des glaces terrestres. Cette hausse du niveau des mers s’accélère à un rythme probablement le plus rapide depuis au moins 2 800 ans, notamment à cause de la fonte des glaciers du Groenland. 

Dans son rapport de 2012, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a prédit que d’ici 2100, la hausse moyenne du niveau de la mer se situera dans une fourchette variant de 0,28 m à 0,98 m, selon les scénarios des émissions de gaz à effet de serre. Les prévisions de la NOAA, publiées en début d’année, vont de 0,3 m à 2,5 m. Ces nouvelles prévisions tiennent compte des données récentes qui montrent que la contribution de la fonte de l’Arctique au gonflement des océans sera beaucoup plus importante que prévu du fait que l’inlandsis de l’Antarctique occidental n’est pas aussi stable qu’on avait supposé. À lui seul, l’effondrement du réservoir intérieur immobilisé sous la calotte glaciaire occidentale de l’Antarctique entraînerait une élévation supplémentaire du niveau de la mer de 5 à 6 mètres.

Même si les océans communiquent entre eux, la surface de l’« océan mondial » n’est pas uniforme et son niveau n’est pas homogène. Par exemple, par rapport à l’océan Atlantique, le niveau de l’océan Pacifique est plus élevé d’environ 40 cm en moyenne ; les parties nord des océans Atlantique et Pacifique sont respectivement plus élevées d’environ 14 cm et 17 cm que leur partie sud. Aux extrémités du canal de Panama, le niveau de la mer du côté du Pacifique est en moyenne plus haut de 20 cm que du côté de l’Atlantique. On observe également des différences régio-nales im-portantes, le niveau de la mer étant modulé par plusieurs paramètres locaux tels les vents, les courants marins, les marées, la pression atmosphérique, la densité et salinité de l’eau, le champ gravitationnel, leur latitude et l’effet de Coriolis. Les nouvelles projections de la NOAA suggèrent qu’en 2100, l’élévation du niveau de la mer sur presque toutes les côtes américaines, à l’exception de celles du nord-ouest Pacifique et de l’Alaska, devrait être de beaucoup plus élevée que la moyenne globale – jusqu’à un mètre au-dessus de la moyenne le long des côtes mi-Atlantique et du Golfe.

Au Québec, les régions les plus à risque sont les îles du golfe du Saint-Laurent, la Gaspésie et la Côte-Nord. Le consortium de recherche Ouranos a estimé que l’augmentation du niveau relatif de la mer dans le golfe du Saint-Laurent, qui est menacé par l’érosion et la submersion, serait de 30 à 75 cm. Ces estimations, fondées sur les scénarios du GIEC et non sur les données et projections plus récentes, sont susceptibles d’être révisées à la hausse.

L’élévation du niveau de la mer est un phénomène observé plusieurs fois sur l’échelle de temps géologique. Pendant les périodes glaciaires, le niveau des océans descend parce que les précipitations s’accumulent sur la terre sous la forme de glaciers terrestres. Lors des périodes de réchauffement climatique, ces glaciers terrestres fondent et glissent vers la mer, provoquant une augmentation du niveau des eaux. Depuis la dernière grande période de glaciation, entre 18 000 ans et 6 000 ans avant notre ère, le niveau de la mer a augmenté d’environ 120 mètres, ce qui a radicalement transformé la topologie de la terre. Entre autres effets, la hausse du niveau des océans causée par la fonte des glaciers terrestres de l’hémisphère nord, notamment le glacier Laurentien, a entraîné une augmentation considérable du niveau de la mer Méditerranée.

Le déluge biblique

En 2000, William Ryan et Walter Pitman, deux océanologues de l’université Columbia, ont publié un ouvrage fondé sur leur thèse selon laquelle l’origine de la formation de la mer Noire est le cataclysme qui sous-tend le récit biblique du déluge1. Le fait que le récit du Livre de la Genèse de la Bible – initialement celui de la Torah, également repris dans le Coran – trouve des antécédents dans des textes de l’ancienne Mésopotamie – notamment dans la version assyro-babylonienne de l’Épopée de Gilgamesh retrouvée sur des tablettes d’argile vieilles de 4 500 ans, qui relate un déluge dans des termes semblables à ceux de la Genèse – ainsi que dans la littérature rabbinique juive, suggère qu’il est inspiré par un phénomène naturel majeur survenu à une époque ancienne.

Selon des études scientifiques, le territoire aujourd’hui couvert par la mer Noire était, il y a environ 8 000 ans, constitué d’un lac d’eau douce beaucoup plus petit, le lac Euxine, alimenté par le Danube, le Dniepr, le Dniestr et le Don. Située au nord de la Turquie, dans le contre-bas du plateau de l’Anatolie, cette région bénéficiait de terres fertiles et de conditions climatiques favorables à l’agriculture et à l’élevage du bétail.

À l’époque, le lac Euxine se situait à environ 150 mètres au-dessous du niveau de la mer Méditerranée, situation possible du fait que le détroit du Bosphore n’existait pas encore. Ainsi, la vallée entourant le lac Euxine se trouvait nettement en dessous du niveau de la Méditerranée.

La fonte de l’épaisse calotte glaciaire du nord de l’Amérique survenue il y a des millénaires a déclenché une telle montée du niveau de la Méditerranée que ses eaux ont franchi la barrière rocheuse du Bosphore en un courant qui a rapidement érodé la barrière rocheuse, creusant un canal de plus en plus important par lequel s’est déversé une colossale quantité d’eaux salées de la mer Méditerranée via la mer de Marmara dans le lac Euxine. Les recherches indiquent que ce déversement massif a inondé environ 100 000 km2 de terres fertiles adjacentes au lac Euxine à raison d’environ un kilomètre par jour pendant deux années. Ce territoire submergé, équivalent à celui de la Floride, porte aujourd’hui le nom de mer Noire.

L’intérêt suscité par la thèse des professeurs Ryan et Pitman a conduit à la mise en œuvre d’importantes missions de recherche de part et d’autre du Bosphore visant à découvrir les secrets de la mer Noire. Dans l’ensemble, la recherche corrobore la thèse que la mer Noire a été formée à la suite d’un véritable cataclysme. La découverte, à l’aide d’images sismiques et de sondages multifaisceaux, d’un ancien cordon littoral à 168 mètres sous la surface de la mer a été la première preuve visuelle qu’une forte inondation a eu lieu à une époque lointaine. L’étude des sédiments fournit d’autres éléments de preuve, révélant la présence d’espèces marines typiques des eaux salées de la mer Méditerranée et de l’eau salée dans des couches supérieures alors que les couches antérieures contiennent des fossiles d’espèces qui ne se trouvent qu’en eau douce.

Plus récemment, une mission de recherche de l’université de Pennsylvanie a trouvé les fondations d’une construction rectan-gulaire mesurant 12 mètres de long sur 4 mètres de large à 100 mètres sous l’eau au large de la péninsule de Sinop, en Turquie, confirmant de façon définitive la présence ancienne de populations sur le territoire situé entre les berges du lac Euxine et la surface actuelle de la mer Noire2.

L’hypothèse selon laquelle le cataclysme qui a mené à la création de la mer Noire serait celui du récit du déluge et de Noé relaté dans le Livre de la Genèse enflamme l’imagination. Cette hypothèse plausible, demeure néanmoins spéculative ; toutefois, les conséquences pour l’habitat et les populations des régions vulnérables devant la montée annoncée des eaux, elles, ne le sont pas.

Pierre Lortie, C.M., FCAE

Conseiller principal, affaires

Dentons Canada s.e.n.c.r.l.

 

1 Noah’s Flood, The New Scientific Discoveries About the Event That Changed History, William Ryan et Walter Pitman, Simon & Schuster, 2000.

2 Le chef de cette expédition de recherche sous-marine était Robert D. Ballard,
celui qui a découvert l’épave du Titanic.

 

 

Pendant la période post-glaciation, la croûte terrestre antérieurement déprimée sous la charge des glaciers terrestres rebondit, et celle des régions qui étaient périphériques à la calotte glaciaire s’affaisse, tout cela à l’échelle du temps géologique. Ce phénomène s’explique par un exemple familier : lorsqu’une personne s’allonge sur un lit, le matelas s’enfonce sous sa masse corporelle tandis que le contour se soulève légèrement.  Lorsque la personne se lève, il y a rebond de la partie qui se trouvait sous celle-ci et le contour surélevé s’affaisse. 

Ce phénomène d’ajustement isostatique est important au Québec, car la calotte glaciaire recouvrait la majeure partie de la province.  On observe que ce vaste territoire se soulève encore, alors que c’est l’inverse pour la région du golfe du Saint-Laurent et d’une partie de la péninsule gaspésienne, lesquelles s’affaissent peu à peu.

Dans son rapport de 2015, Ouranos indique que d’ici la fin du siècle, la côte de la baie James se sera soulevée d’environ 1,4 mètre, tandis que l’affaissement sera d’environ 30 à 45 cm le long de la Côte-Nord et de 10 cm pour la péninsule gaspésienne.

 

Groenland

Depuis 2002, on estime que le Groenland perd en moyenne 215 milliards de tonnes de glace par an. Les glaciers du Groenland pourraient faire augmenter le niveau des océans d’environ 7 mètres s’ils fondaient -complètement. Au pôle Sud, la fonte de l’inlandsis de l’Antarctique produirait une élévation du niveau des eaux d’environ 61 mètres. Leur emplacement géographique fait en sorte que le dégel de ces deux inlandsis devrait se produire sur quelques millénaires.

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