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2017 : une année tumultueuse

Le début de l’année 2017 en Europe a vu des commentateurs inquiets de la montée possible de l’extrême droite dans de nombreux pays ainsi que de l’exacerbation des tensions sociales. À la fin de l’année, nombre de ces craintes s’avéraient justifiées, notamment en Allemagne et en Autriche. Plusieurs pays connaissaient également une polarisation sociale accrue, par exemple entre partisans et opposants du Brexit au Royaume-Uni ou encore entre forces en faveur du gouvernement de Pologne ou contre lui.

Le début de l’année 2017 en Europe a vu des commentateurs inquiets de la montée possible de l’extrême droite dans de nombreux pays ainsi que de l’exacerbation des tensions sociales. À la fin de l’année, nombre de ces craintes s’avéraient justifiées, notamment en Allemagne et en Autriche. Plusieurs pays connaissaient également une polarisation sociale accrue, par exemple entre partisans et opposants du Brexit au Royaume-Uni ou encore entre forces en faveur du gouvernement de Pologne ou contre lui. Pourtant, sous ces répercussions politiques, ce qui a été le plus perceptible en Europe en 2017, c’est l’augmentation continue de l’inégalité à l’égard de la richesse et des revenus.

L’inégalité prend de multiples formes, celles de l’inégalité à l’égard du revenu, de la richesse, du contexte régional, de la classe, du genre, de la race, entre autres. Au Royaume-Uni, l’inégalité à l’égard de la richesse est deux fois plus grande que celle à l’égard du revenu, selon un rapport publié en octobre 2017 par l’Institut de recherche sur les politiques publiques (IPPR), un groupe de réflexion britannique indépendant. Les 10 % de ménages les plus riches possèdent 45 % de la richesse de la nation, tandis que les 50 % les moins riches n’en possèdent que 9 %. Le rapport indique clairement que les faibles taux de -croissance des revenus freinent l’accumulation de richesse pour les ménages. Au cours de la dernière décennie, au Royaume-Uni, les revenus médians des ménages ont connu une quasi-stagnation, en raison des taux plus élevés de travail indépendant et de la précarisation du marché du travail, ce qu’on appelle l’« ubérisation » de l’économie. La main-d’œuvre britannique compte maintenant près de cinq millions de travailleurs indépendants, mais ceux-ci gagnent moins en moyenne qu’il y a vingt ans, note le rapport de l’IPPR. Près de 3 % de toutes les personnes occupant un emploi sont désormais sous contrat zéro heure, ce qui signifie qu’elles ont des conditions salariales imprévisibles et qu’elles font face à des obstacles importants à l’accumulation de la richesse.

En Allemagne aussi, des inquiétudes se manifestent devant l’inégalité. Lors de la campagne électorale allemande, en septembre 2017, les électeurs ont classé l’inégalité sociale au second rang des problèmes majeurs du pays, après les politiques gouvernementales sur les réfugiés, selon un sondage télévisé de l’ARD. Pour ce qui est de l’inégalité à l’égard de la richesse, l’Allemagne affiche une situation sensiblement moins bonne que la plupart des autres pays de l’UE. Marcel Fratzscher, directeur de l’Institut allemand pour la recherche économique (DIW), a déclaré au Financial Times : « Les 10 % [des Allemands] les plus riches ont une forte mainmise sur la richesse ; les 40 % d’en bas n’ont rien. »

Les plus riches sont également le plus à même de se soustraire à l’impôt : la publication des Paradise Papers en novembre 2017 – une fuite de 13,4 millions de fichiers – révèle des procédés agressifs d’évitement fiscal de la part de certaines parmi les plus grandes entreprises et les personnalités les plus connues à l’échelle mondiale. En 2014, on estimait que la somme d’environ 170 milliards de livres sterling d’actifs du Royaume-Uni était détenue à l’étranger, principalement par les 5 % les plus riches. Comme le note le rapport de l’IPPR, la croissance des avoirs extraterritoriaux des très riches fait augmenter encore davantage les inégalités, car ces actifs sont soumis à une imposition faible, voire nulle, comparativement à celle de la majorité des ménages.

L’exemple le plus flagrant et le plus poignant de l’inégalité a été illustré cette année au Royaume-Uni par l’incendie de la tour Grenfell, à Londres, lequel a entraîné en juin dernier la mort de 71 personnes, principalement des personnes à faible revenu. Emma Dent Coad, la députée locale, a rédigé en novembre un rapport très critique intitulé L’après Grenfell – Logement et inégalité à Kensington et Chelsea : « Le quartier roi de l’inégalité en Grande-Bretagne», qui a révélé que dans le secteur où l’incendie a eu lieu, le revenu moyen peut « tomber de 10 fois juste de l’autre côté de la rue ». L’incendie de la tour Grenfell est survenu immédiatement après les élections législatives britanniques, à l’issue desquelles le Parti travailliste a surpris en raflant une trentaine de sièges – un résultat surprenant qui, pour de nombreux commentateurs, révèle les vives préoccupations de la société britannique. Ailleurs en Europe, cependant, c’est l’extrême droite qui a effectué des gains électoraux dans certains pays.

En Allemagne, le parti nationaliste d’extrême droite, Alternative für Deutschland (AfD), a remporté 13 % des voix et obtenu 94 sièges aux élections de septembre. Le revenu médian net des électeurs de l’AfD était le plus bas, tous électeurs confondus, y compris ceux du parti de gauche (Die Linke), selon le DIW. Un autre institut allemand, la Hans Böckler Foundation, a mené au début de l’année 2017 une enquête en ligne à grande échelle qui a révélé que le mécontentement des électeurs face à leur situation économique constituait le principal moteur du soutien à l’AfD. Celle-ci a également mobilisé de nouveaux électeurs : environ 25 % de ses partisans de cette année n’avaient pas voté lors des élections précédentes.

En Autriche, le Parti de la Liberté (FPÖ), un parti d’extrême droite, s’est classé troisième aux élections législatives d’octobre, juste derrière le Parti social-démocrate (SPÖ), et devrait se joindre à une coalition gouvernementale. Bien que la montée du FPÖ reflète des éléments particuliers à l’Autriche – ce parti a déjà siégé au gouvernement, de 2000 à 2005 –, ses politiques xénophobes et anti-immigrés ressemblent à celles de beaucoup d’autres partis dits « populistes » d’extrême droite, tel le Front national en France. Le FPÖ a également réussi à façonner le débat politique principal lors des élections autrichiennes. Le Parti populaire autrichien (ÖVP) vainqueur, dirigé par Sebastian Kurz, s’est particulièrement tourné vers la droite et a fait campagne sur une plateforme de restriction de l’immigration, à tel point que le FPÖ l’a même accusé de maraudage politique.

En France, Emmanuel Macron a montré qu’il n’était pas nécessaire d’imiter les politiques d’extrême droite pour gagner une élection. Cependant, il reste à voir dans quelle mesure le gouvernement de Macron s’attaquera aux problèmes de longue date du chômage de masse et aux inégalités régionales enracinées. Bien que l’on estime que les taux d’inégalité des revenus en France seraient inférieurs à ceux du Royaume-Uni et de l’Allemagne, l’universitaire Thomas Piketty dénonce le « grand mythe national d’une France égalitaire » et souligne des disparités croissantes, autant à l’égard des revenus que de la richesse.

Le groupe de réflexion britannique IPPR a publié en septembre le rapport provisoire de sa commission sur la justice économique, qui a conclu qu’aujourd’hui, l’économie britannique ne génère pas de prospérité croissante pour la majorité de la population. Le rapport indique que la croissance économique n’entraîne plus une augmentation des salaires : la période de 2008 à 2021 aura été la plus longue période de stagnation des revenus au Royaume-Uni depuis environ 150 ans.

Ces disparités de revenus et de richesses au Royaume-Uni et dans d’autres pays européens conduisent, de la part des laissés-pour-compte, à une activité politique et à un activisme social croissants, dont des retombées politiques nationales de plus en plus déstabilisantes. Le tumulte économique et politique observé en Europe en 2017 ne cessera pas en 2018 ni dans les années à venir. 

Par Adam Steinhouse

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