Culture

À table avec... Robert Dépatie

Robert Dépatie ne doute pas une seconde du succès de l’incursion de Vidéotron dans le sans-fil. Sans me dévoiler de chiffres, il mentionne avec un sourire entendu que les résultats du premier trimestre d’exploitation dépassent les objectifs.

Robert Dépatie ne doute pas une seconde du succès de l’incursion de Vidéotron dans le sans-fil. Sans me dévoiler de chiffres, il mentionne avec un sourire entendu que les résultats du premier trimestre d’exploitation dépassent les objectifs.

Robert Dépatie, PDG de Vidéotron, l’une des plus importantes sociétés du Québec – et « la plus admirée », selon Léger Marketing – avec un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards de dollars et 6 000 employés et sous-traitants, me donne rendez-vous au Bis Ristorante, rue de la Montagne. Alors que mon hôte est décontracté, hyper contemporain et chaleureux, le lieu est plutôt guindé, kitsch comme le sont maints restos italiens, et ce midi, comme la clientèle se fait rare, l’ambiance serait assez froide sans l’accueil bienveillant du propriétaire, Aldo Mazzaferro. Mais je ne vais pas casser du sucre sur le resto que fréquente George Clooney lorsqu’il séjourne à Montréal !

Sitôt assis confortablement, nous nous mettons à l’eau. Robert Dépatie, qui s’est juré de perdre cinq kilos et de reprendre l’exercice physique, en boira tout au long du repas, en plus du Coca qui accompagnera son mérou al forno. Avec ses cheveux bouclés, ses lunettes de corne encadrant un regard bleu allumé comme celui d’un ado, le PDG ne fait pas ses 52 ans. Sa feuille de route est impressionnante : à 20 ans, il impose aux épiciers les mérites du jus d’orange Old South, puis, en poste aux Conserveries canadiennes, il leur vante les produits Nabisco, Aylmer et Del Monte. Il réussit si bien qu’Heinz en fait son directeur national des ventes à 30 ans, et son vice-président ventes et marketing trois ans plus tard.

Il arrive chez Vidéotron à titre de vice-président principal, en plein lock-out, et peu de temps après, Pierre Karl Péladeau le nomme président et chef de la direction. Pourquoi abandonner la vente pour la gestion quand on connaît une telle réussite ? « Parce que je connaissais désormais les conditions et les structures à mettre en place pour qu’une entreprise grandisse, et que c’est uniquement au poste de gestionnaire que je pouvais imposer ma vision. » Une fois les deux mains sur le volant, Robert Dépatie lance à grande vitesse le véhicule un peu poussif de Vidéotron. Dans cinq ans, promet-il à son boss, notre téléphonie par câble aura gagné 300 000 abonnés ! L’homme qui, dans la vie, conduit une Ferrari, une Aston Martin, une Mercedes et quelques motos ne se contentera pas de cet objectif : cinq ans plus tard, Vidéotron compte 1 million d’abonnés à son service téléphonique.

Une réussite phénoménale dont Robert Dépatie ne s’arroge pas tout le mérite. Le lock-out des employés du Journal de Montréal que le grand patron a eu le courage de décréter a dégrippé les rouages de l’entreprise et permis au PDG de la faire passer d’une société repliée sur elle-même à une société toute axée sur le service à la clientèle. Il tombe pile, car les Québécois ont beau téléphoner, Bell ne répond plus tant elle a tenu pour acquise sa clientèle si longtemps captive.

Tout en dégustant, de concert avec mon convive, une salade verte assaisonnée comme en Italie, je demande à Robert Dépatie s’il serait possible de répéter cet exploit avec la téléphonie sans fil. car Bell n’est plus le seul concurrent : le sans-fil de Rogers est bien implanté, et d’autres frappent à notre porte. En téléphonie IP, Vidéotron disposait déjà d’une infrastructure, mais pour le sans-fil, le réseau est à bâtir (en fait, il est déjà très avancé…) et il a fallu dépenser la somme de 555 millions de dollars pour acquérir auprès du gouvernement fédéral le spectre nécessaire au déploiement d’un réseau.

Robert Dépatie ne doute pas une seconde du succès de l’incursion de sa société dans le sans-fil. Sans me dévoiler de chiffres, il mentionne avec un sourire entendu que les résultats du premier trimestre d’exploitation dépassent les objectifs. Car Vidéotron s’appuie sur toute la machine de Quebecor pour s’imposer. « Illico mobile », qui admet sur le cellulaire et sur Internet les mêmes avantages que l’enregistreur numérique personnel de la maison, n’est pas le moindre des avantages offerts aux abonnés. On peut, par exemple, visionner un film sur son cellulaire, interrompre le visionnement, le reprendre sur son ordinateur là où on l’avait laissé, puis le terminer à la maison sur son téléviseur – sans parler des chaînes de télé et de la vidéo sur demande, toujours accessibles. Seule ombre au tableau : Vidéotron n’offre pas le iPhone, mais Robert Dépatie est confiant que la gamme de téléphones intelligents en vitrine dans les clubs Vidéotron et dans la spectaculaire boutique du 1192, rue Sainte-Catherine peut rivaliser avec le populaire téléphone d’Apple.

Le moment venu de commander le plat principal, mon commensal, qui tient mordicus à perdre des kilos, insiste pour qu’Aldo ordonne à son chef de lui préparer du saumon poché. Comme j’ai mangé du saumon la veille et que le patron nous vante le mérou et sa sauce légère, le chef finit par acquiescer à la demande de Dépatie : une cuisson vapeur pour les légumes. Nous ne le regretterons pas ; la portion de mérou est généreuse, la sauce est goûteuse et les légumes vapeur sont frais et al dente.

Maintenant qu’il existe au pays trois grands groupes intégrés, Bell et CTV, Shaw et Global, et Quebecor et TVA, comment Robert Dépatie envisage-t-il l’avenir ? Avec confiance, de toute évidence : la seule mention de la concurrence le met en appétit…

Côté télé, il réitère la position de Quebecor, qui souhaite que le CRTC rééquilibre les redevances consenties jusqu’à maintenant aux seules chaînes spécialisées. En termes simples, il s’agirait d’allouer aux généralistes ce qu’on rognera aux spécialisées de manière à ce que le consommateur n’ait pas à payer davantage chaque mois. Quant à l’avenir du câble, il est confiant. Même si les téléviseurs qu’on peut brancher directement sur Internet deviennent un jour la norme et que se popularisent l’Apple box et autres gadgets permettant de voir sur son téléviseur la télé relayée par Internet, il faudra bien un « tuyau » pour acheminer tout ce contenu. Robert Dépatie, qui voit l’utilisation de la bande passante doubler chaque année, s’inquiète par contre du modèle d’affaires actuel. On ne pourra indéfiniment utiliser pour rien ou presque un réseau construit à grands frais, et qui n’est pas la machine à imprimer des billets que l’on prétend.

Quoi qu’il en soit, il est trop grisant de diriger une société en plein essor pour que Robert Dépatie se contente de ralentir la course. « C’est merveilleux, quand une société est prospère : le personnel est de bonne humeur, la confiance règne, les salaires et tous les avantages s’améliorent… les miens comme ceux des autres ! » De toute évidence, Robert Dépatie ne serait pas heureux s’il lui fallait gérer la décroissance. Le bien-être du personnel lui tient à cœur autant que la qualité du service à la clientèle, sa marque de commerce. Chez Vidéotron comme dans la plupart des sociétés, les appels des clients sont enregistrés. Vous vous demandez sans doute qui prend le temps de les écouter ? Robert Dépatie lui-même ! Pas tous, bien entendu ; il en écoute religieusement 12 à 15 chaque semaine, pour s’assurer que son « évangile » est suivi à la lettre.

Même s’il parle abondamment, Robert Dépatie sait aussi écouter. Toutefois, il fera la sourde oreille à Aldo, qui nous propose une liste des desserts alléchants. Je les refuse aussi, et on nous apporte une assiette de succulents biscotti. Je les mange presque tous, arrosés d’un espresso. Mon invité les contemple… résiste, et se contente d’un café filtre !

Fou de technologie, de voitures, de montres et de tout mécanisme de pointe qu’engendre le génie humain, Robert Dépatie ne saurait être plus heureux que dans une « ­­­­télécom » dont l’avenir repose sur l’innovation. Se voit-il à la tête de Vidéotron jusqu’au jour de la retraite ? Ma question le prend un peu par surprise. Il est heureux, il travaille 60 heures par semaine, il déborde d’idées et de projets… et c’est seulement le fait de devenir grand-père au printemps qui risque de lui faire penser à la retraite. Pour l’instant, rien ne presse plus que les objectifs qu’il s’est donnés. Entre autres, pour sa femme, Christiane, qui l’a soutenu beau temps mauvais temps, il souhaite devenir plus présent et plus attentionné.

J’ai dépassé de plus de 20 minutes le temps qu’il m’avait alloué… Le PDG de Vidéotron se lève, me serre la main, salue Aldo comme s’il s’agissait d’un vieux copain, et disparaît, souriant et détendu. Je ne sais pas si ce gestionnaire est difficile à suivre avec ses bottes de sept lieues, mais il est si dynamique et si persuasif qu’on est malgré soi entraîné par son élan !

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