Culture

À table avec : Paul Arcand

Le journaliste, animateur radio et documentariste Paul Arcand me donne rendez-vous au Bistro Apollo. Il a l’œil malin et un sourire accueillant, et son affabilité contraste avec le ton cassant qu’il a parfois avec ses invités du matin… surtout s’ils sont politiciens.  

C’est Giovanni Apollo lui-même qui a conçu ce restaurant insolite ultra contemporain – qui aurait pu être dessiné par Philippe Starck – exclusivement à partir d’objets recyclés : capots d’automobile, pièces d’avion et canettes de Coca-Cola… et même des chaises des loges du vieux Forum ! Paul Arcand semble être un habitué des lieux.

Pendant des années, Arcand a été à CKAC l’animateur du matin le plus écouté à Montréal. En janvier 2004, quand il plie bagage pour participer à la création de la station 98,5 du groupe Corus, le premier « FM parlé » du Québec, beaucoup ne donnent pas cher de sa peau. Paul Arcand conçoit de toutes pièces l’émission Puisqu’il faut se lever, et redevient rapidement l’animateur numéro un du matin. Son succès fait envie ; ce n’est pas pour rien que son vis-à-vis de la grande tour de Radio-Canada se lève encore plus tôt que lui et s’annonce en gros plan sur de grands panneaux routiers.

Je connais Paul depuis l’époque du poste CJMS, dans les années 1980, mais c’est notre premier tête-à-tête depuis plus de trois ans. Cette fois, c’est moi qui suis l’intervieweur. Un verre d’eau du Saint-Laurent en guise d’apéro, je sors calepin et stylo et lui demande pourquoi, en début de saison, il a apporté à son émission quelques changements majeurs. « Il est plus facile de prendre de bonnes décisions quand tout va bien que lorsque tout va mal », répond mon invité. Ce sage axiome devrait inspirer le maire Gérald Tremblay et même le premier ministre Jean Charest – qui refuse d’ailleurs toute entrevue à l’émission d’Arcand, que ne boudent pourtant aucun de ses ministres ou députés. Si le frère de mon commensal, Pierre Arcand, nouveau titulaire du ministère de l’Environnement, n’y participe pas non plus, c’est qu’ils estiment l’un et l’autre que leur crédibilité et leur indépendance sont à ce prix.

L’animateur vedette n’est complaisant ni avec les politiciens ni avec personne d’autre. Il a déjà mis fin abruptement à une entrevue avec Guillaume Depardieu, qui fumait devant la caméra et répondait par un oui ou un non méprisant à chaque question. Arcand prépare avec soin les entrevues délicates, anticipant parfois les réponses. Lors de son dernier entretien avec Pierre-Elliott Trudeau, il demande à ce dernier s’il n’a pas été trop dur envers son successeur en le traitant publiquement de « pleutre ». « Savez-vous ce que ce mot signifie ? » demande Trudeau, rarement pris au dépourvu. « Un homme lâche et sans courage ». « N’est-ce pas exactement ce qu’est Brian Mulroney ? » Arcand raconte en s’esclaffant qu’il avait pris soin de relire la définition exacte du mot dans le Petit Larousse !

Tout en attaquant son entrée, un tartare de saumon – j’ai commandé des légumes tempura, aussi parfaits qu’à Tokyo –, Arcand explique le concept de son émission. L’auditeur de Puisqu’il faut se lever  reçoit une bonne ration de nouvelles locales, nationales et même internationales, et Arcand et ses collaborateurs ne sont pas avares de commentaires qui l’aideront à se faire une opinion. Après 9 heures, lorsque les postes de province se détachent du 98,5, Arcand mène de longues entrevues et tient une ligne ouverte durant plusieurs minutes sur un sujet qu’il a choisi. « Cela me donne le pouls du Québec et me permet d’orienter mon émission. » La dernière heure du vendredi est en bonne partie consacrée à l’humour, arme qu’Arcand a bien aiguisée au fil des ans.

Ce qui le frappe le plus chez les Québécois ? « Nous sommes devenus tout à fait indifférents, qu’il s’agisse de religion, de politique ou de comportements individuels ou collectifs. » La spiritualité, pense-t-il, doit également rester une préoccupation de l’être humain. Notre indifférence à l’égard des vieillards l’exaspère particulièrement, et les jeunes qui jouent les casse-cou sur nos routes sont le sujet de son troisième documentaire (produit par Denise Rober), qui sera sur nos écrans en 2011.

Arcand croit qu’on exagère l’influence des médias. « Ce n’est pas si facile de changer l’opinion publique, à moins que le troupeau ne s’y mette, lorsque les journalistes et les commentateurs se comportent en moutons et partent tous dans la même direction. Cela peut faire avorter le plus valable des projets ou démolir n’importe quelle personnalité. » Le cas échéant, la vigilance est de mise pour ne pas foncer avec le troupeau.

Avec mon plat de seiche à l’américaine – plus de sauce que de seiches… rien n’est parfait ! –, je demande un verre de vin. Paul, qui a commandé un risotto aux pétoncles, continue à l’eau. Il ne boit jamais le midi, car même s’il se lève à quatre heures du matin pour être en ondes de 5 heures 30 à 10 heures, sa journée se poursuit dans l’après-midi. Amateur du Web, il fréquente en particulier les sites du New York Times, de Libération, du Figaro et du Guardian. À part le Globe & Mail, les quotidiens canadiens le déçoivent. 

En grande partie à cause d’Internet, les médias ont beaucoup évolué. L’animateur de radio  connaît désormais instantanément les réactions de son auditoire. S’il est inquiet de l’avenir des journaux quotidiens, Paul Arcand n’a pas vraiment de craintes en ce qui concerne la radio. Et même si l’on pourra bientôt se brancher par le Web à n’importe quelle station du monde, le besoin d’une radio de proximité – surtout une « FM parlée » comme la nôtre – sera toujours là. 

Pendant que nous sirotons le café, je demande à Paul s’il est aussi intraitable avec ses patrons qu’on le raconte parfois. « Pas du tout, mais j’ai une idée très précise de mon émission et assez de sens critique pour reconnaître ce qui ne va pas. Et à moins qu’on ne me le demande, je ne commente jamais les émissions de mes collègues. Par contre, je prête volontiers l’oreille à l’opinion des personnes qui m’entourent. »

Après une chaleureuse poignée de main, Paul Arcand m’avoue dans un sourire qu’il est « workaholic ». D’ailleurs, il doit me quitter pour aller... travailler !

Lunch pour deux au BISTRO APOLLO
6422, rue Saint-Laurent
514 276-0444
Ouvert tous les jours, sauf
samedi midi et dimanche.

tartare de saumon      8,00 $
légumes tempura       5,00
risotto aux pétoncles  9,00
seiche à l’américaine 9,00
1 verre de Pinot noir    7,00
1 expresso allongé  3,25
2 expressos serrés  5,50
taxes    6,52
pourboire   7,50

TOTAL     60,27 $

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