Économie

Adieu l’ami !

En ce mois de mai 1989, le Bâtonnier du Québec m’avait invité, à titre de ministre de la Justice, à venir présenter à l’assemblée générale annuelle du Barreau mon projet de rédiger un nouveau Code civil plus conforme aux réalités et aux besoins du Québec contemporain. Le Bâtonnier me l’avait dit clairement : « Il vous faudra de très bons arguments, monsieur le Ministre, pour convaincre des avocats de retourner sur les bancs d’école apprendre un nouveau Code civil. » J’étais attendu de pied ferme.

En ce mois de mai 1989, le Bâtonnier du Québec m’avait invité, à titre de ministre de la Justice, à venir présenter à l’assemblée générale annuelle du Barreau mon projet de rédiger un nouveau Code civil plus conforme aux réalités et aux besoins du Québec contemporain. Le Bâtonnier me l’avait dit clairement : « Il vous faudra de très bons arguments, monsieur le Ministre, pour convaincre des avocats de retourner sur les bancs d’école apprendre un nouveau Code civil. » J’étais attendu de pied ferme.

Je fais donc de mon mieux cet après-midi-là pour présenter mon projet avec conviction. Arrive la période de questions. Une première personne se présente au micro : « Philippe Casgrain, Barreau de Montréal ». Avec cette présence imposante, cette voix unique et ce mouvement d’épaule pour rajuster sa toge même lorsqu’il n’en porte pas... Philippe tient les propos suivants : « Monsieur le Bâtonnier, le Ministre vient nous dire aujourd’hui que notre Code civil n’est plus bon et qu’il faut le changer. Monsieur le Bâtonnier, il serait plus facile de changer ce ministre, qui se prend pour Napoléon !  Il veut se faire ériger une statue, je dirais même une statue équestre. » Sous les éclats de rire de l’assemblée, Philippe faisait alors référence à notre sport favori à tous les deux, l’équitation, qui nous avait permis de nous connaître et – jusqu’alors, me dis-je – de nous apprécier mutuellement. Inutile de souligner alors ma profonde contrariété devant l’attitude de Philippe à mon égard…

Philippe Casgrain aimait beaucoup les chevaux, qu’il montait comme il plaidait ses causes : avec conviction et détermination. Si Philippe ne contournait pas les obstacles, il arrivait que le cheval, lui, le fasse, parfois avec comme résultat une certaine perte d’équilibre pour le cavalier. Philippe aimait dire que « tout ce qui est monté est porté à descendre ». Mais cet après midi-là, c’était moi qui étais déstabilisé par toutes les interventions qui suivirent et qui, en substance, demandaient ma démission comme ministre de la Justice. Finalement, avant que le Bâtonnier mette fin à la période de questions, Philippe se lève à nouveau : « Monsieur le Bâtonnier, dit-il solennellement, avec ce sens du théâtre qu’il affectionnait, je crois que je résumerai toutes les interventions qui ont été faites cet après midi en disant au Ministre que nous approuvons la rédaction d’un nouveau Code civil, mais à la condition que le Ministre nous justifie chaque changement qu’il voudra y inclure. » Surpris, après les applaudissements, je prends immédiatement la parole pour remercier le Barreau de sa précieuse collaboration et dire aux avocats que la publication du projet d’un nouveau Code civil sera accompagnée d’explications pour chacun des changements apportés, afin que l’on puisse en discuter.

À la sortie, Philippe vient me voir et me dit : « Alors, mon beau Gil, t’es content ? Tu as vu comment ça se “pacte”, une assemblée ? Tu vas l’avoir, ta statue ! Appelle ça “Les commentaires du ministre”. » Ainsi était Philippe. On ne le voyait pas toujours venir, on ne savait pas toujours où il allait, surtout s’il y avait une jolie femme dans les parages… Mais quel homme de cœur ! Quel homme de culture et de conviction !  Quel avocat ! Et quel ami !

Adieu, Philippe.

Gil Rémillard, à titre de ministre de la Justice de 1988 à 1994, a présidé la réforme qui a produit le nouveau Code civil du Québec. « Les commentaires du Ministre » ont été déposés à l’Assemblée nationale du Québec en même temps que le nouveau Code civil pour attester de l’intention du législateur.

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