Culture

Phyllis Lambert : un héritage pour Montréal

Photographe : Maxyme G. Delisle

Phyllis Lambert est l’une des femmes les plus influentes de Montréal et sans conteste l’une des personnalités les plus marquantes du Québec moderne. À 82 ans, la fondatrice du Centre Canadien d’Architecture (CCA) et héritière de l’empire Seagram a encore un regard d’acier et une structure béton !

FORCES l’a rencontrée dans l’espace de la maison Shaughnessy, un bâtiment aujourd’hui enveloppé par les locaux du CCA. Par la fenêtre de la salle lumineuse où se déroule notre rencontre, on aperçoit les installations sculpturales et surréalistes du jardin du CCA, œuvre de l’artiste-architecte montréalais Melvin Charney, musée à ciel ouvert et matérialisation des ambitions de défense et de mise en valeur du patrimoine urbain. Tout comme cette maison Shaughnessy, jadis vouée aux pics des démolisseurs, qui abrite aujourd’hui l’une des plus importantes collections mondiales consacrées à l’architecture. « Jean Drapeau voulait construire un poste de police à cet endroit », dit Phyllis Lambert, d’une voix dont le timbre légèrement altéré est le seul indice du passage du temps.

Du haut de sa taille modeste, Phyllis Lambert impressionne par sa volonté, qui prend appui sur un parcours remarquable, sa fortune, son charisme, son indéniable autorité morale et intellectuelle. 

MADE IN MONTRÉAL

Circuler à Montréal, c’est suivre le parcours des 40 dernières années d’activité et d’activisme de Phyllis Lambert. Et s’entretenir avec cette architecte, auteure, photographe, entrepreneure et mécène, c’est remonter le cours de l’histoire récente de Montréal.

Elle a habité Paris, New York et Chicago. Montréal était trop étroite pour que père et fille s’y voisinent, évoque Phyllis Lambert dans le documentaire Citizen Lambert. Ce père, Samuel Bronfman, l’a mise au monde une deuxième fois lorsqu’il lui a confié la réalisation du mythique Seagram Building, à New York, dont l’envergure est le fruit de l’esprit visionnaire d’une jeune femme alors âgée de 27 ans.

Elle a choisi Montréal au milieu des années 1970, décidant de s’y établir à la suite de ce monument qu’était son père.

Comment s’exprime-t-elle en français ? Fort bien, pour une anglophone née à Westmount dans les années 1920. En fait, beaucoup mieux que la majorité des francophones ne maîtrisent l’anglais. Est-elle aussi intransigeante qu’on le prétend ? L’auteur de ces lignes la verra souriante, affable et franche. Au début de l’entrevue, entrant dans la salle, elle sursaute : « Pas d’entrevue sur des fauteuils ! » La patronne exige des chaises droites et une table. Exécution ! Le mobilier spartiate est planté dans ce grand espace blanc et lumineux. Phyllis Lambert lance, clin d’œil dans la voix : « Vous allez sûrement rapporter ce qui vient de se passer ? »

Vêtue sobrement, elle arbore pour seul bijou une bague de pacotille pour enfants, sertie d’un dôme de plastique transparent dans lequel tourbillonnent des brillants de couleur. « J’ai acheté cette bague à New York. J’en avais une autre qui m’avait coûté 4,50 dollars. Celle-ci était plus chère, à 7,50 dollars. »

BÂTIR, DÉFENDRE, PROMOUVOIR

Le Centre Canadien d’Architecture, inauguré en 1989, illustre les passions de Phyllis Lambert, tant par son apport architectural que par son financement et par la richesse de ses archives, parmi les plus importantes du monde dans le domaine. Le Centre Saydie-Bronfman, qui porte le nom de sa mère, est aussi son œuvre. Ainsi, elle a autant contribué à bâtir qu’à préserver : une partie du paysage visible de Montréal lui est attribuable, tout comme celui qui ne verra jamais le jour, un Montréal défiguré par un modernisme fonctionnel sans égard à son impact au sein des collectivités présentes et futures.

Toutefois, bonne nouvelle, c’est que Montréal va plutôt bien : « Si vous la comparez à ce qu’elle était dans les années 1960 et 1970, c’est une ville formidable. L’Expo a évidemment été un événement marquant, mais ensuite, nous avons assisté à une chute. Le maire Drapeau avait l’impression d’être le roi Midas, convaincu que tout ce qu’il touchait se transformait en or ». Selon Phyllis Lambert, le prochain maire se devra de « développer une structure qui arrime les arrondissements, les résidents et la ville. Parce qu’en ce moment, c’est désastreux. Nous devons doter Montréal d’un plan global intégrant une vision de la ville et de ses espaces, faire naître des lieux qui insufflent de la fierté ».

« Fierté ». Si des familles peuvent aujourd’hui habiter des coopératives à valeur patrimoniale dans le secteur Milton Parc, c’est en bonne partie grâce à son opposition au développement de certains projets immobiliers et à son militantisme, suivis de la mise en chantier d’un projet de rénovation de l’habitat coopératif. Ce projet, un des plus importants d’Amérique du Nord, a touché entre 1979 et 1989 des bâtiments construits au tournant du siècle, où 1 500 personnes résident aujourd’hui. « C’était mon rêve de pouvoir contribuer au développement de tout un quartier. La ville est faite de quartiers, et qui les connaît mieux que les gens qui y habitent ? »

PORTE-VOIX

Fondatrice d’Héritage Montréal (en 1975), organisme dont la mission est de promouvoir et de protéger le patrimoine de sa ville, elle en est depuis le porte-voix auprès d’autres organismes, dans les médias, chez les politiciens, aux tables de concertation. Discrète sur le plan personnel, Phyllis Lambert manifeste toujours haut et fort ses opinions, parfois amorces d’une nouvelle croisade.

Parmi ses récents chevaux de bataille, le projet de développement immobilier sur le site de l’ancien collège Marianopolis, juché sur le flanc du mont Royal, la privatisation du mont Orford, le changement de nom de l’avenue du Parc en avenue Robert-Bourassa, le projet de développement de Griffintown. Son mantra ? La consultation. Elle est d’avis que les collectivités sont de plus en plus sensibles à l’importance de l’architecture. « Surtout depuis les années 1970, où on a commencé à démolir des bâtiments à droite et à gauche. »

Selon Phyllis Lambert, tout projet ne devrait voir le jour qu’avec la caution de toutes les parties concernées. Il faut sauvegarder, protéger, valoriser, au nom du patrimoine et de l’esthétique, mais surtout pour préserver ou renforcer le tissu social. Le projet est-il viable à long terme ? Comment influe-t-il sur le mode de vie des habitants ?

Celle qui dénonce sait aussi reconnaître les bons coups, tels la revitalisation du Vieux-Port, le réaménagement de la rue McGill et le Quartier international de Montréal (QIM), où se nichent notamment le siège social de la Caisse de dépôt (Centre CDP) et la place Jean-Paul-Riopelle. « Certains disent que Montréal ne finit jamais… Pourtant, le QIM s’est fait en sept ans, Milton Parc en dix ans. »

Elle a créé le Fonds d’investissement de Montréal (FIM), le seul fonds privé au Canada qui appuie la revitalisation de quartiers défavorisés et de bâtiments résidentiels favorisant l’accès à la propriété aux résidents à faibles revenus dans des secteurs ciblés. « C’est un projet qui fonctionne vraiment bien ! Il est important pour les familles, les étudiants et la qualité de vie des citoyens. J’aimerais toutefois amener davantage d’entreprises à y contribuer. » La mécène est également active à la Table de concertation du centre-ville Ouest, un regroupement qu’elle a lancé en 2005 et qui vise à redorer le blason d’un secteur montréalais de plus en plus négligé.

Elle qualifie le Quartier des spectacles et sa nouvelle place de « magnifiques ». Dans cette même zone, le projet du Quadrilatère Saint-Laurent est sur la sellette en raison de constructions en hauteur et de l’éventuelle démolition de commerces du boulevard Saint-Laurent. « Les groupes concernés n’ont pas été suffisamment consultés. Pourquoi les gens au pouvoir ne comprennent-ils jamais rien ? Nous voulons tous que Montréal soit riche, mais il faut d’abord mettre tout le monde autour de la table, et ensuite passer à l’action ! »

Pas d’amertume chez Phyllis Lambert, mais une indignation palpable, par exemple à l’évocation des plans des promoteurs concernant le secteur négligé de Griffintown. « On aurait pu faire quelque chose de tellement bien ! Des architectes internationaux auraient pu se pencher sur le quartier. Il aurait fallu penser au transport, à l’environnement, à l’éclairage, à la lumière naturelle, même aux vents ! Ce projet parachuté est lamentable. »

Est-elle surprise de l’accumulation de soupçons de corruption à la mairie de Montréal ? « Je ne sais pas ! répond-elle. Je ne connais pas tous les détails. Dès qu’il y a rencontre entre le pouvoir et l’argent… Chose certaine, on ne peut pas laisser les choses ainsi. »

DE BRONFMAN À LAMBERT

Fille de Samuel et de Saidye Bronfman, Phyllis Bronfman naît le 24 janvier 1927, à Montréal. Son père, originaire de Russie, fait fortune dans le commerce et la distribution d’alcool, profitant notamment de la période de prohibition aux États-Unis pour établir les assises de l’empire Seagram.

À l’étroit dans le moule familial, la jeune fille de Westmount qui s’intéresse aux arts et s’essaie à la sculpture se considère déjà comme en marge du clan. Elle épouse le banquier français Jean Lambert dans les années 1950 ; cette union durera quelques années.

NAISSANCE DU SEAGRAM BUILDING

« C’était merveilleux, fantastique, j’ai adoré cette expérience. » Au moment de notre rencontre, Phyllis Lambert se consacrait entièrement à la rédaction des derniers chapitres d’un ouvrage consacré au Seagram Building et qui, remarque-t-elle a posteriori, reflétera l’évolution globale du New York des années 1950 à 1970. Qualifié d’« immeuble le plus cher du monde » à l’époque, le Seagram Building doit sa création à Phyllis Lambert. « Au début des années 1950, on construisait des bâtiments comme on achetait des produits courants. » Quand son père lui présente les premiers plans du futur siège social de sa société, celle qui se passionne déjà pour l’architecture les juge inacceptables.

À 27 ans, elle s’impose et persuade Samuel Bronfman – un premier fait d’armes – de confier la réalisation de l’immeuble à un autre architecte. Il accepte à condition qu’elle prenne la direction de la planification des travaux. Phyllis Lambert confie alors la destinée du bâtiment à Ludwig Mies van der Rohe, figure emblématique de l’architecture, qui jouera un rôle de mentor à bien des égards dans sa vie. La construction du Seagram Building  se déroule de 1954 à 1958. Il abrite le Four Seasons Restaurant, qui célèbre cette année ses 50 ans.

CITIZEN LAMBERT : SANS ARME ET SANS ARMURE

Le documentaire sympathique et sans prétention Citizen Lambert, Jeanne d’ARChitecture nous fait découvrir Phyllis Lambert au-delà de l’image d’une femme intransigeante, austère et colérique que la principale intéressée n’a visiblement jamais cherché à déboulonner, sans doute trop préoccupée à marcher vers demain. On y apprend que, oui, Phyllis Lambert a une vie en dehors de ses chantiers et de ses coups de gueule. On la voit dans sa résidence du Vieux-Montréal : du blanc, une terrasse, un hamac, beaucoup de lumière, des planchers de bois. Tout le contraire de sa maison d’enfance, d’une richesse ostentatoire. Elle se confie à la réalisatrice française Teri Wehn-Damisch, femme d’un ami chercheur qui a séjourné au CCA. « On se connaissait à peine quand elle m’a dit qu’elle voulait faire un film sur moi. C’était très facile : elle me suivait partout, et je n’y prêtais pas attention ; elle avait une toute petite caméra. » Quand on lui demande si elle avait au départ l’intention de briser certains clichés avec ce documentaire, Phyllis Lambert assure que non, mais que la réalisatrice, elle, y tenait.

En entrevue, elle parle de son amour pour les chiens et pour la cuisine : « Couper des légumes en petits cubes, c’est très zen ». Difficile de ne pas croire qu’elle coupe ses légumes sans se préoccuper de la grosseur des cubes et de leur harmonie dans l’espace. Phyllis Lambert n’a pas d’enfants. « J’aime aussi voyager, voir mes amis. C’est ce que je fais de temps à autre, mais maintenant, je veux finir mon livre, et j’ai donc peu de loisirs. » Et les technologies ? « J’utilise Internet tous les jours. C’est fantastique tout ce que cela permet ! Par exemple, on peut faire des recherches dans les journaux de New York sans recourir aux microfilms ou aller dans les bibliothèques. »

DE HAUTES DISTINCTIONS

Les distinctions nationales et internationales attribuées à Phyllis Lambert couvrent deux pages de sa biographie. Titulaire d’une maîtrise en architecture de l’Illinois Institute of Technology de Chicago, elle cumule près d’une trentaine de doctorats honorifiques d’universités nord-américaines et européennes. Elle est notamment compagnon de l’Ordre du Canada, Grand Officier de l’Ordre national du Québec et Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres de France.

Celle qui admet vivre dans une certaine urgence et tournée vers l’avenir n’a que peu de regrets : « J’aurais sûrement fait certaines choses autrement, mais je ne sais pas lesquelles. Je ne passe pas beaucoup de temps à penser à ça. » Elle est visiblement fière de ses réalisations. « On dit des architectes qu’ils préfèrent toujours leur dernier bâtiment ; moi, j’aime tout ce que j’ai fait, parce que c’était toujours passionnant, avec une certaine dimension historique. » Au cours des prochains mois, elle participera à différents événements et conférences. « Je dis toujours oui, alors ça s’accumule. Mais quand mon agenda est plein, je ressens trop de pression. Il devient plus difficile de réfléchir et d’approfondir. »

S’émerveille-t-elle encore ? « Bonne question ! » Elle réfléchit... « Je ne crois plus avoir de ces grands élans. En travaillant et en écrivant, je vis des moments d’une grande richesse. Je crois qu’il y a dans la vie des moments pour tout, y compris pour l’émerveillement. Quand je faisais le Seagram, j’étais émerveillée par cette possibilité de réaliser un bâtiment important. Je crois qu’après, on essaie de canaliser ses émerveillements. Parce qu’on ne peut pas tout faire. » Et la retraite ? « Ça n’existe pas ! lance-t-elle en riant aux éclats. Retraite de quoi ? De la vie ? »

Le mercredi 14 octobre a été lancé l'Institut de politiques alternatives de Montréal (IPAM), initiative citoyenne que présidera Phyllis Lambert et qui a pour mission de contribuer à la planification urbaine de Montréal et au développement économique et durable de la métropole.

Centre Canadien d’Architecture
1920, rue Baile
Ouvert du mercredi au dimanche, de 11 h à 18 h,
et le jeudi, de 11 h à 21 h
Exposition La vitesse et ses limites, jusqu’au 8 novembre
www.cca.qc.ca

Yann Fortier est directeur général de NIGHTLIFE Magazine

VISITE GUIDÉE DE PHYLLIS LAMBERT

Quels seraient les endroits à faire découvrir à des touristes de passage à Montréal ?
Dans les années 1960, des amis venaient de Chicago et de New York. Je les emmenais voir les bâtiments de pierre grise, que je trouvais passionnants. Ensuite, j’ai fait sur ce sujet des études approfondies, des photographies et un livre. Je guiderais aussi les visiteurs dans un quartier comme celui-ci (le Centre-Ouest, où se trouvent notamment le CCA et l’ancien Forum), un secteur étonnant qui, outre le Vieux-Montréal, possède le patrimoine le plus intéressant. Il y aurait le Vieux-Montréal, Hochelaga-Maisonneuve, l’Université de Montréal. Je pense aussi à Outremont. Montréal recèle plusieurs éléments fascinants !

Si vous aviez à leur montrer cinq erreurs ?
Ce n’est pas difficile : évidemment, l’autoroute est-ouest, qu’on est en train de combler petit à petit mais qui a complètement coupé le Vieux-Montréal de la ville moderne. Et puis la rue Président-Kennedy. Dans le quartier où nous sommes, il y a beaucoup de bâtiments en hauteur bon marché, affreux, construits par commodité. C’est monstrueux. À Héritage Montréal, il y a quelques années, nous dressions des cartes montrant les nombreux trous dans la ville. On démolissait gratuitement. Heureusement, sur ce plan, les choses ont changé.

Si vous aviez des endroits dans le monde à faire découvrir ?
Barcelone est une ville que les Montréalais aiment beaucoup en raison de l’aménagement d’origine, mais aussi pour la manière dont on l’a développée en s’appuyant sur la richesse du passé. Paris, pour ses espaces publics. C’est fantastique ! Pensons à la Seine, par exemple. Ici, on ne comprend pas ça, on veut tout remplir ! C’est pourtant merveilleux d’avoir ces espaces qui mènent vers l’horizon. Je dirais aussi Londres, pour les petits parcs préservés dans les quartiers anciens.
Et aussi le Vermont, pour ses petits villages, bien construits et bien entretenus, qui n’ont pas d’équivalent au Québec. Ici, on a des petits villages « maganés ».

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