Québec

Duplessis, le chef que j’ai connu…

Sa mémoire des visages et des noms, y compris ceux des enfants, me laisse bouche bée. De quoi assurer sa réélection pour des siècles et des siècles !
Le Duplessis dont j’ai gardé l’image a déjà 66 ans. À hauteur de l’œil, le nez est barré d’une ride profonde, et deux sillons  s’allongent comme un « v » inversé jusque sous le menton.
Sous ses cheveux gris clairsemés, d’épais sourcils en broussaille chevauchent de petits yeux brillants. Il s’esclaffe parfois de bon cœur, mais le plus souvent, ce n’est qu’un rictus moqueur qui se dessine sur ses lèvres minces. Quand il fume, c’est le cigare, qui a fini par jaunir l’index et le majeur de sa main droite. 

Cet homme, qui assumait le rôle de premier ministre du Québec sans interruption depuis déjà 11 ans, je l’ai rencontré une ou deux fois par mois à compter de 1956 et jusqu’à la fin de 1957.

Pour autant que je me souvienne, c’est le premier personnage politique dont j’ai entendu le nom dans mon enfance. Au début de la grande dépression, mon père, qui a perdu son emploi à la Price Brothers de Port-Alfred, au Saguenay, en tient responsables les banquiers qui se comportent comme des usuriers, les anglophones qui « contrôlent toute la finance », et le premier ministre Alexandre Taschereau, dont le gouvernement corrompu n’abandonne aux chômeurs que les miettes du « secours direct ». À cette époque, deux tiers des Canadiens français – on ne parlait pas alors de « Québécois » – incriminaient les mêmes responsables pour leur misère. Comme à bien d’autres moments de notre histoire, nous espérions un sauveur.

Maîtres chez nous !

Maurice Duplessis, c’est le jeune réformateur attendu, l’avocat astucieux, le célibataire prêt à épouser sa province et à la servir jour et nuit, l’homme intègre qui freinera enfin le patronage honteux des libéraux. Il promet de propulser le Québec vers l’avenir en électrifiant les campagnes, en assoyant l’économie sur l’agriculture et en équilibrant le budget.

Ce messie, qui a mis fin à 39 ans de règne libéral en août 1936, n’a, hélas ! pas le temps d’agir. En 1939, le pouvoir lui glisse sous les pieds. Le roi George VI déclare la guerre à l’Allemagne, et une semaine plus tard, à la demande de Mackenzie King, il le fait également au nom du Canada. Dans les circonstances, même si Duplessis déclenche une élection surprise et s’affiche comme l’ennemi juré d’une éventuelle conscription, les Canadiens français décident qu’il est plus prudent d’être rouge, à Québec comme à Ottawa.

Avec la guerre revient une certaine prospérité. À la Southern Canada Power, où il a trouvé un poste de comptable, papa voit son salaire augmenter ; toutefois, ce n’est pas le Pérou. Il continue de rêver du jour où l’Union nationale reprendra le pouvoir. Enfin, le 8 août 1944, ça y est : l’Union nationale remporte 48 des 91 sièges de l’Assemblée et envoie les libéraux au tapis pour 18 ans… Une éternité, en politique.

Nous sommes enfin « maîtres chez nous » (c’est Duplessis qui a forgé ce slogan, pas Jean Lesage), le patronage est mort, les portes du Québec s’ouvrent aux investisseurs étrangers, les coopératives agricoles surgissent partout ; on construit des hôpitaux, des écoles et des routes ; les finances s’équilibrent et, surtout, la Loi du cadenas nous protège à jamais des méchants communistes. Ce seul point avait suffi pour que maman vote pour Duplessis, même si, main dans la main avec le cardinal Villeneuve, il s’était opposé de toutes ses forces au suffrage féminin.

Comment on devient journaliste   

Il n’y a plus de patronage, mais grâce à Hector Choquette, notre bon député de l’Union nationale dans Shefford, je passe mes deux dernières vacances d’étudiant comme commis à la Commission des Liqueurs ! Non seulement le salaire est le double de celui que je gagnais comme apprenti boucher chez « Gus » Couture, mais il m’arrive d’empocher des pourboires de 50 cents et même d’un dollar quand un client « ayant voté du bon bord » réclame du Crown Royal ou du Johnny Walker, encore rares à l’époque. C’est le gérant de la Commission, un « bleu » de bord en bord, qui se charge de nous départager les bons et les mauvais clients. 

En mai 1948, alors que j’ai mis fin à mes études classiques pour entrer à l’École du Meuble, son directeur, Paul-Émile Borduas, et quinze « têtes brûlées » publient le manifeste Refus global, qui dénonce notre « petit peuple serré de près aux soutanes, seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale ». Un scandale !

Mon oncle Ovila, professeur à l’Institut de biologie de l’Université de Montréal en plus d’être prêtre et oracle de la famille, alerte d’urgence mes parents : je ne saurais fréquenter une école aussi révolutionnaire. « De toute façon, il serait préférable pour son salut éternel que Guy devienne journaliste ! » Mon oncle m’envoie rencontrer Roger Duhamel, éditeur du Montréal-Matin, un journal que des proches de Duplessis ont acheté à même les fonds recueillis par une souscription publique et dont ils ont cédé les titres de propriété au chef. Duhamel, qui avait promis de m’engager, me renvoie bredouille au bout de cinq minutes. Dès lors, plus rien qui porte le sceau de l’Union nationale (ou du clergé) ne trouvera grâce à mes yeux.

Entrée au Nouvelliste

En 1956, je suis promu gérant de la rédaction du Nouvelliste de Trois-Rivières. En poste au quotidien depuis trois ans, je sais déjà que des rencontres régulières avec le premier ministre feront partie de ma description de tâches.

La rencontre bimensuelle – ou presque – a toujours lieu le vendredi à 16 heures, au 240 de la rue Bonaventure, après confirmation de mademoiselle Auréa Cloutier, vestale du « chef » à Trois-Rivières.

Mon premier entretien, précédé de quelques nuits d’insomnie, est assez cordial… et étonnant, car le chef sait déjà presque tout sur moi : mon oncle Ovila est le voisin de Roger Duhamel à l’île Perrot ; un autre de mes oncles curés a fait ses études avec son jeune ministre Daniel Johnson, au séminaire de Saint-Hyacinthe ; j’ai fait bonne impression à Johnny Bourque, son ministre des Ressources hydrauliques, alors que j’étais journaliste à La Tribune de Sherbrooke ; et mon père ainsi que mon grand-père sont d’ardents sympathisants d’Armand Russel, le nouveau député de Shefford…

Les rencontres subséquentes révèlent davantage leur utilité pour mon célèbre interlocuteur. Je dois d’abord faire rapport sur l’état d’esprit qui règne à la rédaction. Quels sont à son égard les sentiments des journalistes qui comptent, c’est-à-dire notre correspondant à Québec et les éditorialistes ? Surtout, ai-je embauché un collaborateur ? D’où vient-il ? Quelle est son orientation politique ? Quelles seront ses affectations ? Est-il célibataire ou marié ? A-t-il des enfants ? Va-t-il à l’église ?

C’est qu’en plus de sa dévotion superstitieuse à saint Joseph et au frère André, le chef veille aux intérêts de son évêque, Mgr Georges-Léon Pelletier, et vice-versa. J’ai oublié d’ajouter qu’assister à la messe du dimanche à la cathédrale fait aussi partie de ma description de tâches. « Vous n’êtes pas obligé de supporter toute la messe, m’avait glissé Honoré Dansereau, qui avait acheté Le Nouvelliste au sénateur Jacob Nicol en 1952, mais faites en sorte que Monseigneur ou un autre membre du clergé vous voie ! »

Mes rencontres avec le chef deviennent de plus en plus cordiales. Je me prends même d’affection pour ce vieux garçon qui se montre avec moi si paternel qu’il finit par m’appeler « mon p’tit Fournier ». L’hiver, après les échanges habituels de renseignements, il me parle du Canadien de Montréal, mais c’est le baseball qui le passionne. Je devrais plutôt écrire les « Yankees de New York ». Comme dirait Rodger Brulotte, quand le chef commence à parler des Yankees : « Bonsoir, il est parti ! » Il connaît la moyenne au bâton de tous les frappeurs, le dossier de chaque lanceur, le classement de l’équipe, le nombre de parties qui restent à jouer, etc. Il me confie qu’il a été « coach » d’une équipe de baseball avant de devenir celui de l’Union nationale.

L’été, je l’accompagne pour une promenade au parc Sainte-Marguerite ou aux environs de la rue Bonaventure. Le rituel est toujours le même : le chef se cale un vieux Panama sur la tête (l’hiver, c’est un vieux Stetson déformé), il pige à pleines mains dans un tiroir où mademoiselle Cloutier accumule à son intention les pièces de cinq et de 10 cents, et il en remplit ses poches de veston. À chaque enfant qu’il rencontre, il donne une pièce –  une seule – puis, il fait avec la maman ou le papa un brin de causette. Plus souvent qu’autrement, il connaît la personne par son prénom ou son nom de famille, et s’il ignore l’un et l’autre, il demande toujours : « Rappelez-moi votre prénom », dans l’espoir que le quidam décline aussi son nom de famille. Sa mémoire des visages et des noms, y compris ceux des enfants, me laisse bouche bée. De quoi assurer sa réélection pour des siècles et des siècles !

Construisons un pont   

Un jour, Honoré Dansereau se met dans la tête que la Chambre de commerce a raison : il faut un pont entre Trois-Rivières et la rive sud ! Un pont fera la prospérité de la région et, partant, celle du journal. Il trouve le slogan lui-même : « Un pont, il nous le faut et nous l’aurons ! ». Dorénavant, plus une seule édition du journal ne doit paraître sans ce slogan et sans qu’un article, si court fut-il, fasse l’éloge de l’utilité d’un futur pont.

Léon Balcer, député conservateur de Trois-Rivières à Ottawa depuis 1949, est tout de suite séduit ; mais pour le chef, ce projet est suspect. D’abord, l’un des premiers tenants de l’idée, l’avocat François Nobert, est libéral et, surtout, des centaines d’étrangers voudront s’établir à Trois-Rivières si la ville sort de sa dormance. Le chef m’explique que sa ville est calme, homogène et à l’abri des courants socialistes qui contaminent la métropole. Même sans son appui, la Chambre de commerce recueille par une souscription publique les 25 000 dollars nécessaires pour obtenir de l’ingénieur Philip Louis Pratley, architecte du pont Jacques-Cartier et du fameux Lions Gate de Vancouver, un rapport de faisabilité.

La contribution du journal : je suis chargé de traduire en français compréhensible ce rapport truffé de termes techniques, mais je n’en dis rien au chef, conscient de sa froideur à l’égard du projet.

La descente en disgrâce

Je serais peut-être encore à Trois-Rivières si je n’avais pas eu, à l’automne 1957, la malencontreuse idée d’accompagner mon amie Judith Jasmin dans un voyage de presse à Sept-îles et à Port-Cartier, où la U.S. Steel de Pittsburgh nous dévoilera ses plans pour l’exploitation du gisement de fer du lac Jeannine.

Le chef avait bien raison : la métropole est contaminée par les socialistes ! Corrompu par Judith et d’autres gauchistes de la presse montréalaise, je reviens au journal convaincu qu’il faut dénoncer le vil prix (1 cent la tonne) auquel Duplessis brade notre minerai de fer. Je mets tout de même des gants blancs, inquiet des conséquences que pourraient avoir mes ardeurs socialisantes sur mes rencontres du vendredi avec le chef. J’écris une série de deux articles plutôt sages, que j’imagine le chef capable de lire sans sourciller. Deux semaines passent : rien. Je dors sur mes deux oreilles.

Au début de décembre, mademoiselle Cloutier m’apprend que le chef veut me voir à son bureau du Parlement mercredi, à

15 heures. Une modification de rendez-vous qui n’augure rien de bon… Préoccupé, et connaissant la ponctualité légendaire du chef, j’arrive une demi-heure à l’avance. La secrétaire, que je ne connais pas et qui se montre avec moi bien moins aimable que mademoiselle Cloutier, me demande d’attendre dans le couloir.

À 15 heures précises, elle m’avise que le premier ministre est prêt à me recevoir… La porte de son bureau est entrouverte et je peux l’apercevoir, penché studieusement sur une pile de documents. J’entre presque sur la pointe des pieds et je le salue. Il est trop absorbé pour même relever la tête. Je m’assois. « Vous m’avez demandé de venir… » Je n’arrive à articuler rien d’autre tant l’homme qui m’a habitué à des sourires paternels et des regards complices s’est refroidi. Nous restons ainsi au moins une dizaine de minutes, lui, le nez dans ses documents, et moi, tremblant sur ma chaise.

Le chef me jette enfin un regard qui me transperce comme un poignard. D’une voix blanche, il lance : « Qu’est-ce que t’es allé faire à Sept-Îles, p’tit crisse ? » Je suis trop estomaqué pour répliquer. Il replonge illico dans ses dossiers sans dire un mot de plus. Il ne me reste plus qu’à m’en aller en le saluant avec respect ; mais, comme sa secrétaire, il ne lève même pas les yeux sur moi.

Un petit réveillon pas ordinaire

31 décembre 1957, un mardi, je reviens de faire les dernières courses pour le petit réveillon que nous préparons en famille lorsque Fernand Gagnon, directeur général du Nouvelliste, me téléphone. Il veut me voir à 17 heures. La veille du jour de l’An ! Dans le hall du journal, je vois quatre ou cinq caisses de carton empilées. Dans l’une d’elles restée ouverte, je remarque mon parapluie de voyage, des couvre-chaussures, mon rasoir électrique et quelques autres effets que je garde à mon bureau. Le sang se glace dans mes veines.

J’entre dans le bureau de Gagnon. Sa mine atterrée en dit long. Je m’assois. Il me propose une solution de rechange qu’il me présente comme la seule possible : « Tu démissionnes et on te paie trois mois de salaire, ou tu es congédié et tu as droit à deux semaines ! »

Que pensez-vous que fut mon choix? J’avais deux jeunes enfants et je venais d’emménager dans une jolie maison ancienne sur les côteaux, le quartier huppé de Trois-Rivières.

Notre petit gueuleton de la Saint-Sylvestre est resté sur la table, et cette nuit-là, j’ai promis à ma femme d’aller cracher sur la tombe du chef le jour où il mourrait. J’ai tenu parole, mais ça, c’est une autre histoire que je raconterai un jour…

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.