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Une pionnière à Paris

Après plus d’une décennie sur le sol français, Louise Giroux rentre chez elle, au Québec. Non pas que son expérience comme exportatrice de savoir y ait été décevante. Bien au contraire, puisqu’elle a réussi à y installer sa propre entreprise en développement philanthropique, rien de moins que la première en France.

La mission : répondre à un cri d’alarme, celui des difficultés de financement qui accablent les grandes institutions à vocation sociale et culturelle de ce pays. Cet état de fait désormais universel, tant dans les universités que dans les hôpitaux et les musées, se traduit par des manques à gagner qui se font de plus en plus sentir. Malgré leur rôle distinct, toutes ces institutions font face à des impératifs de croissance qui les forcent à se financer davantage et de manière plus efficace. Inhérente à cette problématique, se pose la sempiternelle question du désengagement financier des pouvoirs publics, restrictions budgétaires obligent. Visiblement, une partie de la solution ne peut que résider ailleurs, soit dans le secteur privé, parmi les compagnies prêtes à contribuer ou encore chez les individus munis d’un généreux portefeuille. Au minimum, il s’agit d’éviter de sombrer dans la désuétude et de demeurer attrayant face aux autres institutions susceptibles de prendre de l’avance sur un terrain de jeu d’ores et déjà sans frontières.

Louise Giroux exemplifie à merveille l’adage « Faire le bien, c’est bien ; bien le faire, c’est mieux ». Car dans un contexte de compétition débridée pour l’obtention de fonds, elle vous dira qu’il importe de maîtriser des connaissances spécialisées et multiples, de s’avérer humaniste, sociologue, voire un peu psychologue, et de demeurer au diapason des techniques de sollicitation les plus performantes. Il faut savoir épouser la cause que l’on entend promouvoir parmi tant d’autres, la faire sienne ; et aussi aimer les gens, les connaître, comprendre leurs aspirations.

Les Grecs anciens avaient compris cela lorsqu’ils inventèrent une doctrine morale tirée du solidarisme libéral, qui prône l’amélioration du sort de ses semblables de manière désintéressée. Le label de cet idéal, c’est la jonction du terme philos, issu de la philia, soit l’amour par le partage, avec celui d’anthropos, l’homme considéré au sens large. Depuis la nuit des temps, altruisme et philanthropie semblent avoir fait plutôt bon ménage. Mais pour ce qui est du noble désintéressement originel, difficile de le concevoir en ce xxie siècle où l’on se bat à coups de millions pour quelques instants d’attention. Car nombreux sont ceux qui aiment leurs institutions et veulent en assurer la survie financière, jamais acquise. Dans ce climat « d’amour infini », Louise Giroux rappelle qu’il faut rivaliser de finesse auprès d’une communauté potentiellement disposée à défrayer la note de la pérennité.

C’est parce qu’elle se passionne pour les grandes réalisations -d’autrui qu’en 2003, à Paris, elle se lance dans cette singulière aventure professionnelle. Son penchant pour l’autre est évident au vu de sa longue feuille de route, qui débute à Québec avec plus d’une dizaine d’années d’action sociale et culturelle. De là, s’ensuit une phase formatrice dans le monde politique en tant qu’attachée de presse de plusieurs ministres québécois : Michel Clair, Denis Lazure et Marcel Léger. Plus tard, elle s’affirme à la tête de campagnes de financement d’envergure, dont celles de la Croix-Rouge au Québec et de l’Université de Montréal au début des années 2000.

Entrepreneure dans l’âme, Louise Giroux rêve depuis toujours de se lancer en affaires, ce qu’elle fait formellement dès 2001 en créant Philanthrôpia Canada avec Denis Lalonde, l’actuel directeur du Développement à la Société canadienne du cancer au Québec. Jean-Yves Samson, le conjoint de Louise, se joindra à elle comme associé principal. Fort de ses années à titre de vice-président chez Léger Marketing et directeur de l’analyse statistique auprès de l’Association internationale du transport aérien, Jean-Yves, qu’elle décrit comme « un acteur essentiel, au soutien indispensable », apporte à l’équipe des compétences parfaitement complémentaires.

Louise Giroux évoque avec enthousiasme les réussites mesurables obtenues en France. Pour n’en citer que trois : la première campagne de financement de 5 millions d’euros du Musée des Confluences à Lyon, dirigé par un compatriote, Michel Côté, devenu depuis directeur général du Musée de la civilisation à Québec. Et cette autre campagne majeure qu’elle a encadrée et supervisée à l’université de Strasbourg : sur un objectif de 20 millions d’euros que s’était fixé l’institution d’enseignement, les trois quarts de cette somme sont désormais acquis. Philanthrôpia a également apporté son expertise à l’Institut du Cerveau et de la Moelle Épinière, auquel la campagne de financement a rapporté 60 millions d’euros, une première pour ce prestigieux centre de recherche.

Malgré les succès, Louise Giroux n’hésite pas à faire état des difficultés connues en cours de route, l’innovation n’étant jamais à l’abri du risque et des aléas de la conjoncture. Quelles leçons en retient-elle ? Premièrement, avant d’investir et de s’investir en terre étrangère, il est crucial de préparer les bases de l’entreprise envisagée par un rigoureux examen préalable des réalités propres à la juridiction d’adoption. Deuxièmement, il ne faut pas négliger de recruter un gestionnaire local, lequel sera à même de -comprendre les particularités, notamment en matière de réglementation, du milieu abordé. L’avantage direct, dans ce cas, aurait été une connaissance plus immédiate des lois qui régissent le travail, y -compris le coût de l’emploi et des charges sociales. Troisièmement, faire preuve d’une écoute authentique, empreinte d’humilité, devant une clientèle inconnue que l’on veut fidéliser, sans oublier les perceptions associées au fait que l’on vient d’ailleurs. Pour ce qui est de la conjoncture, moins contrôlable, celle-là, Louise Giroux est particulièrement fière de souligner que sa « boîte » a su résister à deux crises financières majeures en France. Heureusement que la loi Aillagon relative au mécénat, adoptée en août 2003 sous l’administration Raffarin, a permis de mettre en oeuvre un régime fiscal avantageux pour les dons de charité. Il y a eu aussi, en coulisses, l’homme d’affaires international Claude Giroux comme mentor et financier de l’oeuvre, « l’oncle Claude, cet ange gardien dont tout le monde rêve », précise-t-elle.

D’une « boîte » emballante bien à elle, Louise est passée aux boîtes à emballer version carton. Car sa firme a été acquise par la société française Optimus spécialisée en marketing, collecte de fonds et communication de mobilisation, avec qui elle gardera un lien plus qu’affectif sous la forme d’une collaboration spéciale à titre de conseillère principale du groupe en France. « J’ai l’impression que cette décennie trop rapidement écoulée est une autre “boîte”, au sens métaphorique, dans laquelle je place maintenant d’innombrables souvenirs alors que se dessinent de nouveaux projets au Québec pour Philanthrôpia Canada », conclut Louise Giroux.

La suite de l’histoire reste à découvrir. Mais si la tendance se maintient, il est fort à parier que de nombreuses réalisations attendent encore cette vaillante pionnière de la philanthropie institutionnelle. ×

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