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La Course Gagne du Terrain

Les événements du mythique Marathon de Boston ont mis en lumière la formidable capacité de dépassement d’une communauté que rien ne semble vouloir essouffler. Le dimanche suivant l’attentat, le mont Royal, à l’instar d’autres parcours dans le monde, accueillait des centaines de coureurs, pros ou débutants, mobilisés et solidaires. Cet élan spontané consolidait une réalité visible à chaque coin de rue : au Québec, la course gagne du terrain.

Gilles Poulin, 47 ans, court depuis moins de 12 ans. Ancien fumeur, atteint d’hernies discales en cours de route, il carbure aujourd’hui aux ultramarathons : « Nous sommes probablement une dizaine au Québec. » Le parcours s’effectue généralement sur des sentiers de montagne. Distance ? Quatre-vingts kilomètres pour les plus petits, 160 kilomètres pour les plus gros, ou, si vous préférez, 100 milles. Nuit incluse, en solitaire, lampe frontale éclairant le chemin.
« De 0 à 80 kilomètres, c’est physique. Passé 80 kilomètres, ça devient spirituel. » Illuminé ? Ce courtier institutionnel en bourse chez Newedge est un passionné. Un avaleur de kilomètres à son paroxysme, ultime représentation de l’énergie déployée par ces milliers de coureurs – du dimanche ou du quotidien – mobilisés dans un mouvement en voie de connaître une popularité sans pareille au Québec. C’est que le sport est démocratique : abordable pour tous, il se pratique au coin de la rue ou en voyage, de jour comme de soir, beau temps mauvais temps, été comme hiver, en groupe ou en solo. Difficile de trouver plus accessible.
Vu de loin, même chez les bons coureurs, un ultramarathon paraît non seulement impossible, mais un gage de folie. Pas pour Gilles Poulin. Ce qui a d’abord sauté aux yeux de ce descendant d’Alexis le Trotteur et petit-cousin de Forrest Gump, c’est que le cercle restreint des ultramarathoniens est composée de personnes « ordinaires », du moins hors piste, avec des réalités ordinaires. Rencontré durant un match de l’Impact de Montréal, il m’a raconté comment 15 minutes de yoga par jour avaient fini par avoir raison de ses blessures et des pronostics de son médecin. Aujourd’hui, il rend ce qu’il a reçu et transmet sa passion par le truchement de sa fondation, Ultragiving. Le 4 juillet, il sera dans le Vermont, avec 300 autres personnes, pour courir un « petit » 160 kilomètres.
La course est-elle une autre de ces modes passagères ? Ne serait-ce pas plutôt une deuxième vague, plus solide que celle des années 1980, aux marathoniens moustachus, portant short Adidas et t-shirt en coton ? Yves Boisvert, chroniqueur à La Presse, publie tout juste pas, chroniques et récits d’un coureur. La réalisatrice Chloé Robichaud propose depuis quelques jours son Sarah préfère la course, film déjà sélectionné à Cannes. La secte est puissante, soutenue par une industrie florissante – vêtements, équipements, marathons, défis –, et réseaux sociaux et applications mobiles concourent à en accélérer la cadence et l’impulsion.

Fais pas ci, fais pas ça
Fait étrange, le non-initié, boudant les délices de la stimulation d’endorphines, aime d’instinct trouver les bons mots pour freiner l’élan du coureur : « Fais attention, tu pourrais te blesser. Ne cours pas trop vite au début. Ne cours pas trop longtemps. Ne cours pas l’hiver, ce n’est pas bon pour les poumons. Fais attention à ce que tu manges. Fais attention à ce que tu bois… » Le pire rabat-joie ? Soi-même.
Quelques-uns le soulignent du bout des lèvres : la course, c’est un peu comme la guerre. Une guerre saine. Certains, souvent oubliés, sont tombés au combat, tandis que les autres, ces spartiates, continuent de tester leur tolérance, leur endurance, jouent dans le registre de l’orgueil. Une guerre où l’ennemi prend la forme d’une distance à parcourir, d’un coureur ou de limites à dépasser, d’un temps à raccourcir.

Le pas de course et les pattes de homards
Si la course est parfois cet univers de performance, elle est aussi un écosystème énergique, une tribu fédérée. Côté médias sociaux, des groupes se forment. La bannière du carré bleu en laine, tricoté par la fondatrice Marie-Josée, compte à ce jour 200 membres. Les Bleus sont partout au Québec, prêts à s’encourager en ligne : le premier post sur Facebook est souvent transmis dès 6 heures du matin, par ce tonitruant « Cocorico Cawlice ! », phrase d’appel à la course matinale, lancée par Monique, directrice dans une banque. Pour plusieurs, la satisfaction d’amorcer ainsi la journée, le cœur et le corps pompés, est incomparable.
Les Bleus organisent également des rendez-vous annuels, hebdomadaires, voire spontanés : Guy-Renaud annonce son départ « à tel lieu, telle heure », vite rejoint par d’autres Bleus (Geneviève, Tzina, Audrey, Daniel, Virginie, Annie, Cindy, Alain, etc.). Parfois, la course sort de piste et se transforme en petit-déjeuner de crêpes chez Marc, où Michel raconte son Marathon de Boston 2013 devant une trentaine d’invités recueillis. Trois semaines plus tard, c’est la fête aux homards, cette fois chez Geneviève, auteure, de retour de son Marathon de Vancouver. Ainsi se forge un vecteur de solidarité, ethnie disparate et dispersée ayant la course et le cœur comme port d’attache. « La course, c’est un prétexte », lance Virginie, radiologiste, tandis qu’elle grimpe en groupe le chemin Olmsted, sa messe dominicale.

Montréal – New York
Le plus difficile demeure certes la première fois, quand on se décide enfin à enfiler ses runnings, peu importe les raisons : éclaircir son esprit, se redonner du tonus, perdre du poids, prendre sa revanche sur son adolescence moins sportive, briser la routine, prendre soin de soi. À l’automne 2012, Caroline St-Hilaire, mairesse de Longueuil, a accepté de participer au Défi Montréal-New York : « La course ? Sincèrement, plus jeune, je détestais ! J’ai toujours eu des problèmes de respiration et de souffle. Je demandais à mes parents de m’en exempter parce que je n’y arrivais pas. Alors, ce Défi, j’étais convaincue qu’il était impossible pour moi. » Ses premiers pas, elle les a faits au parc Michel-Chartrand. Peu de temps après, elle franchissait ses cinq premiers kilomètres, hurlant sa joie, seule dans la rue : « Une chance que j’avais une tuque et des lunettes pour ne pas qu’on me reconnaisse ! » Elle fait maintenant partie des elles de Longueuil, groupe de huit femmes issues de divers milieux qui, le 30 mai dernier, ont couru à relais, durant trois jours, les 600 kilomètres séparant Montréal de la Grosse Pomme.
La jeune quarantaine « avec le goût d’en profiter encore longtemps », elle souligne son plaisir de parfois courir avec ses enfants. Qu’en est-il de son conjoint, Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications ? « Nous avons commencé ensemble, mais avec ses nouvelles fonctions, c’est plus difficile. Nous nous sommes tout de même promis quelques courses cet été. » Et l’organisation d’un marathon à Longueuil ? « Je vous donne un scoop : on regarde ça pour l’an prochain ! »

Les affaires qui courent
« La course à pied n’est pas une finalité, c’est un moyen. C’est aussi une métaphore. » Gilles Barbot a fondé Esprit de Corps en 2001 pour « créer des habitudes de performance ». Son équipe propose aux entreprises un service de défis sportifs sur mesure afin de favoriser une meilleure mobilisation, qu’il s’agisse d’escalader le mont Washington, de traverser le Canada à vélo ou l’Atlantique en voilier, ou de courir Montréal-New York comme viennent de le faire Caroline St-Hilaire et 240 autres inscrits. « Les mécanismes de défense sont moins grands dans un groupe qui fait du jogging. Quand on dit : “On va courir jusqu’à New York”, les employés n’ont pas l’impression de le faire dans le cadre de leur travail. Ils deviennent plus authentiques dans leurs échanges. »
Et leur énergie se reflète tant au travail que dans leur générosité. La métaphore fait du chemin. La Fondation – qui vient en aide aux familles monoparentales – est une source de motivation dans le succès de ces coureurs. Courir ? Une histoire de cœurs vaillants. ×

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