Culture

La télé généraliste : La fin de la poule aux œufs d’or

La télé généraliste : la fin de la poule aux œufs d’or

En principe, chefs d’entreprise et grands financiers devraient être les personnes les plus raisonnables du monde.

Or, ce n’est pas le cas. Ils se laissent presque tous emporter par des courants parfois inexplicables ou par une bulle qui gonfle, gonfle et gonfle encore jusqu’à ce qu’elle éclate, éclaboussant davantage les petits actionnaires que la haute direction. 

Dès le début des années 1960, on a dit de la télévision qu’elle était une « machine à imprimer de l’argent ». Même au début des années 1980, cette notion, qui aurait dû être sujette à caution, subsistait toujours.

Quand j’ai fondé TQS avec Jean Pouliot, j’avais estimé qu’il faudrait sept ans pour atteindre le seuil de rentabilité, à la condition expresse qu’on s’astreigne à une programmation beaucoup plus économique que celles que présentaient Radio-Canada et TVA. Pouliot, qui avait, en 1979, acquis CFCF auprès de la famille Bronfman à d’excellentes conditions et qui avait été l’un des trois actionnaires de Télé 4, une station de Québec très rentable, restait convaincu que la télé était une presse à imprimer des dollars ! Au pire, prétendait-il, le seuil de rentabilité de TQS serait atteint en trois ans. Pour y arriver, dès mon départ, on se mit à singer la programmation des deux concurrents. La suite est de l’histoire ancienne.

Dans les années qui suivirent, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) commença à se faire généreux dans l’octroi de permis à des chaînes spécialisées, érodant un peu plus chaque fois l’avantage concurrentiel de TQS et, à terme, celui des chaînes généralistes. TQS entrait à peine en ondes qu’elle devait non seulement composer avec deux autres chaînes généralistes bien établies, mais aussi avec les chaînes spécialisées. Il existe désormais tant de chaînes que plus de 60 % des téléspectateurs assidus ont délaissé les horaires présentés dans les journaux et les magazines pour ne plus se fier qu’aux guides électroniques qui apparaissent à l’écran.

Cette fameuse synergie dont on a tant parlé...

Au tournant du deuxième millénaire, une nouvelle notion s’est installée. On ne parlait plus de la télé comme d’une poule aux œufs d’or, mais comme du pivot de toutes les synergies ! La « synergie » était devenue la panacée. Jean Monty, alors président de BCE, me demanda lors d’une conversation impromptue mon avis sur l’achat de CTV, le plus grand réseau de télévision privé au pays. Je lui répondis que l’achat de CTV et du Globe and Mail représentait une étape intéressante pour Bell, puisqu’il assurait du contenu, mais que le prix payé était déraisonnable. Il me répondit que « la synergie n’avait pas de prix » !

Elle n’avait pas de prix non plus pour CanWest, qui fit l’acquisition des journaux de Conrad Black au prix astronomique de 3,2 milliards de dollars. On voulait que s’établisse une synergie entre les journaux et le réseau de télévision Global. En 2007, le prix de la synergie atteignit un sommet inégalé quand CanWest, avec le concours de Goldman Sachs, mit la main sur les 13 canaux spécialisés d’Alliance pour 2,3 milliards de dollars.

Dans tous ces cas, sans trop réfléchir, on attribua à la fameuse synergie une valeur « dans les 10 chiffres ». Dans la dernière année, CTV, Global et City TV ont radié pour 3 milliards de dollars d’actifs.

Voilà qui devrait refroidir ceux qui attribuaient à la synergie une valeur inestimable !

Une transaction qui a fini par bien tourner

Il n’y a pas que les financiers anglophones qui aient cédé aux chants des sirènes de la synergie. Autant pour soustraire Vidéotron à Rogers que pour mettre la main sur TVA et assurer ainsi une synergie avec ses autres actifs dans le domaine des communications, Quebecor a payé à André Chagnon environ 5 milliards de dollars.

Dans les années qui suivirent, la Caisse de dépôt et placement du Québec, sans laquelle la transaction n’aurait pu avoir lieu, fit des radiations importantes que tous ont oubliées depuis… les fameux papiers commerciaux étant devenus le nouveau talon d’Achille de la Caisse !

Grâce à la main de fer de Pierre Karl Péladeau, qui imposa en 2002 un lock-out s’avérant crucial pour la réorganisation de Vidéotron, grâce aussi au génie du marketing et du service à la clientèle de Robert Dépatie, la valeur de Quebecor Media a fini par redevenir à peu près équivalente au coût de la faramineuse transaction avec André Chagnon. Enfin, une petite victoire de la synergie...

Toutefois, malgré le dynamisme remarquable de sa direction, TVA n’est pas dans une posture tellement plus enviable que les autres chaînes généralistes, que celles-ci soient anglophones ou francophones. Or, la situation des généralistes serait moins précaire si l’on avait attribué une valeur moins démesurée à la synergie. Enfin, cela est chose du passé. Pour se consoler, on peut toujours se dire que l’inflation naturelle fait en sorte que les prix exorbitants payés hier seront devenus « raisonnables » dans un quart de siècle !

Par ailleurs, les résultats spectaculaires du Groupe TVA au premier trimestre de cette année (+ 3,1 % de revenus, + 18 % de profits et + 7 % de parts de marché) ne doivent pas faire illusion. Étant dus en partie au fol engouement des téléspectateurs pour la dernière série de Star Académie, ils ne sauraient se répéter au cours des prochains trimestres.

Le CRTC est devenu myope

Si les dirigeants de nos télévisions généralistes ont vu venir le XXIe siècle avec des lunettes rose bonbon, les commissaires du CRTC, eux, n’ont rien vu venir du tout. C’est à leur myopie que l’on doit la situation actuelle des chaînes généralistes – sans parler des gouvernements, qui ont multiplié études et rapports sur les télécommunications, mais y ont donné si rarement suite que ceux-ci ne furent que prétextes à un immobilisme stérile. Pour des raisons que je n’arrive pas à m’expliquer, le CRTC refuse mordicus – pour le moment du moins – de permettre aux télés généralistes de toucher des redevances de la part des distributeurs de signaux, des câblodistributeurs ou des distributeurs par satellite.

Au moment de leur création, les chaînes spécialisées devaient vivre uniquement de redevances. Leur implantation n’étant pas assez rapide pour assurer un solide rythme de croissance, on leur a donné accès au marché publicitaire et, graduellement, on leur a permis un volume de publicité jusque-là réservé aux généralistes. Avec le temps, les chaînes spécialisées sont devenues pour ainsi dire des « machines à imprimer de l’argent », tandis que les généralistes s’affaiblissaient.

Le CRTC ne peut restreindre le volume de publicité alloué aux chaînes spécialisées, pas plus qu’il ne saurait leur interdire le marché publicitaire. Ce qui est fait est fait. Un gouvernement corrige toujours en additionnant, jamais en soustrayant. Le fait de permettre aux télés généralistes de toucher des redevances devrait donc tomber sous le sens.

Les distributeurs de signaux qui ne possèdent pas de stations de télévision sont les premiers à s’y opposer. Ils devraient, prétendent-ils, transmettre la note aux consommateurs. So what ? Comme si ce n’était pas dans l’ordre des choses... Avez-vous déjà vu une société mettre la main dans sa poche pour permettre aux consommateurs d’économiser ?

Il est vrai qu’établir les barèmes et les conditions des redevances n’est pas une mince affaire. Doit-on tenir compte des taux d’écoute de chaque réseau ? Doit-on évaluer sa taille et ses moyens financiers actuels ? Ses immobilisations doivent-elles entrer en ligne de compte ? Doit-on imposer des conditions plus rigides en matière de contenu canadien ? Sur cette dernière question, je ne pense pas que l’on doive donner d’une main et prendre de l’autre. Les conditions régissant le contenu canadien sont déjà suffisamment strictes, et le deviendront de plus en plus avec la mondialisation de la télévision par Internet.

Devrait-on établir des redevances qui atteindraient leur plein montant après quelques années ? L’hypothèse rendrait la pilule plus facile à avaler. Radio-Canada, qui touche déjà plus de un milliard de dollars de fonds publics, aura-t-elle, elle aussi, accès aux redevances ? Puisque notre marché de la télévision est déjà « bâtard », le public concurrençant le privé, aussi bien continuer dans la même veine et accorder aussi des redevances à CBC/SRC !

Les distributeurs devraient-ils abandonner la vente de « bouquets de chaînes » et facturer uniquement les chaînes choisies par le consommateur ? À l’heure actuelle, comme des centaines de milliers d’autres abonnés, je paie pour des chaînes que je ne regarde jamais. Comme elles font partie d’un bouquet offrant une ou deux chaînes auxquelles je tiens, je n’ai pas vraiment d’autre choix que d’y souscrire.

Le CRTC doit-il continuer d’imposer le transport obligatoire de certaines chaînes ? De toute évidence, oui ! Ne fût-ce que pour faire taire des « transporteurs » assez farfelus pour prétendre qu’ils n’offriront plus les télévisions généralistes si celles-ci ont accès à des redevances. Je préfère ne pas imaginer le nombre d’abonnés qui enverraient paître leur fournisseur s’il n’offrait plus CTV, ou TVA, ou CBC, ou Global…

Les questions sont nombreuses et les réponses ne sont pas toujours simples, car elles ont presque toutes des conséquences et des ramifications multiples. Aux commissaires du CRTC d’ouvrir les yeux et de prendre conscience que le monde des communications du XXIe siècle n’est plus celui du XXe !

La télévision, ce n’est pas cher !

Quelles que soient les difficultés, le CRTC devra bien se résoudre à trancher. Et le plus tôt sera le mieux. Pour le moment, et face à un avenir aussi incertain, le CRTC souhaite renouveler les licences des diffuseurs pour une courte période seulement, et tenir compte, à l’avenir, des bénéfices des sociétés qui en sont propriétaires. Autrement dit, si une chaîne ou un réseau appartient à un groupe milliardaire, on jugera que ce dernier peut se permettre d’assumer des déficits ! Voilà, si on y donne suite, un bien étrange raisonnement.

Quant aux associations de consommateurs, qui ne manqueront pas de jeter les hauts cris si on institue des redevances, qu’elles fassent donc comprendre à leur clientèle que quelques dollars par mois sont dérisoires par rapport à la somme d’information et de divertissement que leur offrent les télévisions généralistes. Même pas le prix d’un paquet de cigarettes !

Ce n’est surtout pas le moment d’être mesquin à l’égard des ressources des généralistes, car depuis sa création, la télévision n’a jamais eu besoin d’autant de ressources, financières comme créatrices.

Touchée par la récession et par la révolution numérique, la télévision, en particulier la télé généraliste, qui n’a que la publicité comme source importante de revenus, doit s’inventer un nouveau modèle. Et le temps presse ! Car le modèle actuel ne fonctionne plus. Internet a complètement transformé la donne.

Grâce à l’application Flash d’Adobe, on peut regarder la télévision en streaming sur son ordinateur. C’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de télécharger une émission pour ensuite la regarder à l’écran : on le fait en direct. Flash est déjà présente dans 98 % des ordinateurs et près de la moitié des téléphones cellulaires. Et ce n’est qu’un début ! Adobe a déjà annoncé une nouvelle version de Flash, qui sera optimisée afin de fournir des applications interactives et de la vidéo haute définition pour téléviseurs et lecteurs Blu-ray. Ce qu’on peut déjà regarder sur son ordinateur, on pourra aussi le regarder sur son écran de télévision.

Allô, la concurrence ?

Un simple abonnement à Internet permet au téléspectateur le plus gourmand de se passer des distributeurs de signaux traditionnels comme Rogers ou ExpressVu. À titre d’exemple, il peut voir en streaming les grandes chaînes françaises comme TF1 et France 2 et des centaines d’émissions sur Allostreaming.com, Streamingvideos.fr et gigastreaming.com, entre autres. Il peut même consulter sur Internet l’« annuaire du streaming » !

Et ce n’est qu’un début !

Déjà, Hulu permet à n’importe quel internaute de visionner, au moment où il le souhaite et gratuitement par-dessus le marché, à peu près toutes les émissions et séries relayées par les grandes chaînes généralistes et spécialisées américaines. Pour l’instant, ce service n’est pas accessible à l’extérieur des États-Unis, mais ce n’est que temporaire. Un jour qui n’est sûrement pas si lointain, il sera offert sur toute la planète. Ce n’est pas une question technique, mais une simple question de droits à régler avec les auteurs, les artistes et les producteurs.

Des séries comme Lost ou Grey’s Anatomy et des dizaines d’autres comme Desperate Housewives, General Hospital, Who Wants to Be a Millionnaire et Dancing with the Stars, entre autres, sont aujourd’hui à la portée de tout ordinateur ; demain, elles seront accessibles par votre téléviseur et vos téléphones portables. Hulu peut compter sur 60 fournisseurs différents. Il ne manque donc pas de stocks d’émissions !

Disney est maintenant partenaire de Hulu (environ 30 %), une société exploitée par NBC Universal, News Corporation, Fox et Providence Equity Partners. De quoi vit Hulu ? De la publicité ! Mais pas celle diffusée à l’origine durant les émissions de télé qu’on peut voir sur Hulu. Cette entreprise, née il y a deux ans seulement, compte plus de 200 grands annonceurs, et non des moindres : McDonald’s, Johnson & Johnson, Visa, American Express, Proctor & Gamble, Nissan, Wal-Mart, Unilever, etc. Autant de grands annonceurs qui réduisent les budgets jadis consacrés à la télé généraliste.

En France, depuis le 10 avril, les abonnés d’Orange et de SFR, les deux grands fournisseurs de téléphonie mobile, peuvent regarder la télévision directement sur leur iPhone. Les applications, qu’on peut se procurer gratuitement à la boutique Apple, donnent un accès permanent à plus de vingt chaînes généralistes, d’information et de divertissement.

Il faudra bien s’y faire : Internet va devenir le support et le transporteur des télévisions tous azimuts.

Il faut donc réinventer la télévision, car celle que nous connaissons ne survivra pas. Il faut aussi réinventer les diktats de la réglementation. En 1999, quand Françoise Bertrand en était présidente, le CRTC a décidé qu’il ne réglementerait pas Internet. Dans son analyse, l’organisme avait conclu que la transmission alphanumérique ne constituait pas de la radiodiffusion au sens de la loi, et qu’elle n’était pas non plus « destinée à un usage grand public ». Sur ce dernier aspect au moins, on peut affirmer que le CRTC n’a rien vu venir !

Pour survivre à la fragmentation des auditoires comme pour tenter de les rejoindre là où ils se branchent, on a mené toutes sortes de transactions destinées à permettre une plus grande convergence entre les médias, cette synergie dont je parlais plus haut. Les observateurs les plus orthodoxes, en particulier les syndicats, poussaient alors des cris d’orfraie : nous courions vers une terrible concentration des médias ! Ils oubliaient qu’on a beau consolider à tout va, jamais on ne retrouve les parts de marché que la fragmentation a fait perdre. En 1970, les deux réseaux de la Société Radio-Canada jouissaient de 22 % de l’auditoire canadien. Moins de quatre décennies plus tard, ils ne rejoignent plus que 9 % du public. Et malgré tout ce qu’on a pu prétendre, TVA ne rejoint aujourd’hui que 7 % des Canadiens. Il en touchait 8,3 % en 1970 ! Les périls de la concentration, on peut toujours en discuter... si on a du temps à perdre.

Le déclin des journaux ne profite pas à la télé

Les journaux semblent bien être les grands perdants de la révolution numérique, mais n’allons pas croire que cette désaffection du public à leur égard ait gonflé les auditoires des chaînes de  télévision !

Le téléjournal n’est plus le rendez-vous qu’il était, et les auditoires ne migrent pas davantage vers les chaînes d’information continue. Ils vont plutôt vers Internet, qui leur livre en temps réel toutes les nouvelles du monde, sans parler des émissions ou des fragments d’émissions les plus notoires. Par exemple, plus de 100 millions d’internautes ont vu la performance de Susan Boyle à la suite de l’émission anglaise Britain’s Got Talent.

Il n’y a pas grand risque à parier que la télévision généraliste de demain ne consacrera pas beaucoup de temps à l’information pure. Des analyses et des commentaires, sans doute, mais des nouvelles ?

Le spectre numérique étant presque illimité, plus la population d’un pays est importante, plus le nombre de chaînes spécialisées s’y accroît. Sur un territoire très peuplé, les chaînes spécialisées trouvent toujours un auditoire suffisant pour être rentables. La Chine en est un parfait exemple : quoique la télévision y soit assez récente, c’est le pays qui compte le plus grand nombre de chaînes spécialisées. Un milliard de Chinois regardent le petit écran sur un demi-milliard de téléviseurs qui diffusent le signal de 2 000 chaînes. De ce nombre, seulement 71 chaînes couvrent tout le territoire. Et alors ? Avec Internet, elles seront à la portée de tous les Chinois. À notre portée aussi... à condition d’apprendre la langue !

Malgré la faible mise de fonds que requièrent les chaînes numériques, notre marché francophone est si exigu qu’il y a peu de chances qu’elles se multiplient à l’infini. On regardera donc les chaînes d’ailleurs, car elles seront accessibles... sur Internet. Dans un paysage aussi encombré, combien de téléspectateurs continueront de syntoniser TVA, Radio-Canada ou TQS ?

Compte tenu de la « mondialisation » de la télévision que rend possible Internet, la survie de nos télévisions généralistes constitue un énorme défi qu’elles ne pourront relever que si leurs ressources augmentent. Et encore ! Je ne suis pas pessimiste, non, je suis simplement abasourdi face aux bouleversements inouïs qu’ont entraîné Internet et la révolution numérique.

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