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Patrimoine, design stratégique et architecture invisible: l’Architecte Talia Dorsey Repense la Ville

À l’aube du 375e anniversaire de Montréal, les idées pour la métropole se multiplient à grande vitesse. Celles de Talia Dorsey, jusqu’ici loin des projecteurs, suscitent étonnement et intérêt.

À l’aube du 375e anniversaire de Montréal, les idées pour la métropole se multiplient à grande vitesse. Celles de Talia Dorsey, jusqu’ici loin des projecteurs, suscitent étonnement et intérêt.

Entre le cours qu’elle donne à l’Université McGill et un rendez-vous avec des responsables de la Ville, la volubile architecte Talia Dorsey a rencontré Forces dans son espace de bureau, un loft incubateur de créativité et d’innovation où la génération montante s’affaire à décloisonner les idées reçues. La veille, elle participait à «Je vois Mtl», une initiative mobilisatrice destinée à concrétiser des projets pour Montréal.

Bardée de diplômes (Princeton, Londres, mit de Boston), Talia Dorsey est revenue à Montréal en 2010 après un séjour de 15 années à l’étranger qui s’est conclu aux Pays-Bas auprès de la firme Office for Metropolitain Architecture (oma). Elle travaillait alors au sein d’un think tank axé sur la revalorisation de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. À titre de chargée de projet d’un plan directeur de modernisation, elle a réfléchi tant à l’aspect architectural qu’à l’expérience sociale des citoyens de la cité russe en relation avec leur musée. C’est à cette époque qu’elle fait sienne l’idée selon laquelle l’architecture moderne doit s’intégrer au patrimoine plutôt que de faire table rase du passé pour construire ou annexer de nouvelles infrastructures. Depuis, elle préconise et pratique le design stratégique, une approche globale qui intègre l’architecture, le design et le développement urbain à l’expérience humaine, au-delà des plans, des chiffres et des visées immédiates. Cette année, l’Ermitage ouvre ses ruelles aux citoyens alors que les anciennes écuries impériales, rare endroit dénué de colonnes, deviennent un vaste espace consacré à l’art contemporain.

Des Pays-Bas au Canada

À son retour à Montréal en 2010, «en territoire quasi inconnu», l’architecte perçoit rapidement les avantages et les désavantages de ce qu’elle qualifie de «lente croissance» de la métropole, situation qu’elle attribue notamment à l’économie et à un climat politique teinté d’instabilité, ce qui expliquerait la frilosité de plusieurs promoteurs devant des projets novateurs. Élément positif, elle constate que Montréal possède la taille parfaite pour accueillir des changements concrets, à grande échelle. «Je crois dans le potentiel de cette ville d’accepter l’innovation profonde», dit Talia Dorsey.

Elle fonde The Commons Inc. en 2011. Flanquée d’une jeune équipe, elle collectionne projets et concepts, se classe deuxième à plusieurs concours. Le ratio entre la dimension rassurante et la dimension créative peut faire que certains projets ne trouvent pas preneur auprès des décideurs, explique-t-elle en souriant. C’est que, sans renier le mode traditionnel, la Montréalaise cherche avant tout à placer les citoyens au centre des projets architecturaux, plutôt que de créer des projets auxquels les citoyens devront s’intégrer. C’est pourquoi, parallèlement à son entreprise, Talia Dorsey a porté cette réflexion jusqu’à la création du Projet des actifs civiques, idée qui pourrait profiter à Montréal et, à échéance, inspirer un modèle au potentiel planétaire.

Du bureau de poste au Projet des actifs civiques

C’est devant un bureau de poste placardé «À vendre», au cours d’une marche dans Saint-Henri, que se fait le déclic qui mènera aux bases du Projet des actifs civiques. Talia Dorsey prend alors conscience que le catalogage et le référencement des édifices et des institutions patrimoniales de la ville ne tiennent compte que de leurs attributs architecturaux ou historiques. Sans considération, par exemple, pour leur fonction, leur rôle, ou encore pour le tissu social dont tout bâtiment est partie intégrante. Ainsi, pour bien comprendre la vision du Projet des actifs civiques, gardons l’exemple du bureau de poste.

L’indice civique

Selon Talia Dorsey, un bureau de poste est en soi un lieu exceptionnel. Pour son look? En partie, mais surtout pour sa mission initiale, pour son rôle sociopatrimonial. Vus de l’espace, et d’un point de vue historique, les bureaux de poste constituent avant tout les noyaux d’un réseau national de constructions, de transport et de distribution, chacun étant situé de manière stratégique au cœur d’une ville ou d’un village. Ils sont communément munis d’un stationnement, d’un quai de livraison et d’entrées adaptées aux personnes handicapées. Dans cette perspective, il serait possible de classer les bureaux de poste de Montréal en général, puis chaque bureau de poste de manière individuelle, en attribuant à la fonction, puis à chaque édifice, une cote fondée sur un indice civique dont la valeur serait déterminée par une méthodologie rigoureuse impliquant une série de facteurs, de paramètres et de variables. «L’idée est de créer des connexions entre les actifs et la programmation civique, par exemple en aidant les propriétaires à trouver des locataires qui puissent tirer parti des caractéristiques stratégiques de l’immeuble, ce qui garantirait des choix locatifs stratégiques à plus long terme.»

En créant ensuite des maillages entre les bureaux de poste et l’expérience citoyenne (ce que Talia Dorsey qualifie d’«architecture invisible»), on pourrait conclure que les bureaux de poste possèdent une valeur variable sur une échelle commune établie entre comparables, puisque chacun recèle aussi des qualités distinctives et qu’en fonction de ses attributs, des réalités et des enjeux contemporains, certains s’avèrent le lieu idéal pour y installer, par exemple, un centre de distribution alimentaire. Toujours en mode simplification, disons qu’en suivant cette logique intégrant l’architecture invisible, un architecte devrait pouvoir non seulement tracer les plans d’un restaurant, mais également déterminer le lieu le plus adéquat pour l’établir, en fonction des multiples facteurs évoqués, puis participer au design d’intérieur, à la création du menu, au choix de la musique et à la formation des employés. Bref, pour user d’une expression à la mode, il s’agit de préconiser une approche holistique qui tienne compte d’une série de paramètres non conventionnels, tout en cherchant à préserver, moderniser et valoriser le patrimoine à l’intérieur de son enveloppe architecturale.

L’investissement d’impact

Utopique? En effet, l’on pourrait se demander pourquoi un promoteur aurait intérêt à convertir, vendre ou louer un immeuble peu rentable, par exemple en transformant un bureau de poste en centre de distribution alimentaire, alors qu’il aurait le loisir de le démolir pour y construire une tour à condos. Or, selon Talia Dorsey, un promoteur innovant aurait intérêt à investir dans un portfolio d’actifs immobliers dont certains appartenant à une catégorie d’actifs dits civiques, qu’il s’agisse d’institutions publiques, d’écoles, d’églises, de bureaux, d’hôpitaux, de salles de spectacles, etc.

L’architecte rappelle que, traditionnellement, l’objectif premier des investisseurs était de générer un maximum de profits. Certains ont toutefois accepté de revoir cette prémisse pour y intégrer des éléments tels la responsabilité sociale, l’écologie et l’environnement, c’est-à-dire ce qu’on appelle l’investissement éthique. Selon elle, les promoteurs du futur intégreront ce qu’elle appelle «l’investissement d’impact», soit le fait de créer un impact social mesurable qui ne considère pas uniquement le rendement financier. «C’est une nouvelle vague, on parle ici d’un “retour social sur l’investissement”.»

Modèle relativement nouveau, l’investissement d’impact est notamment mis en valeur par la Fondation de la famille J. W. McConnell, un des organismes qui appuient le développement conceptuel du Projet des actifs civiques. Talia Dorsey poursuit en exposant un modèle selon lequel un fonds d’investissement immobilier (le Fonds d’actifs civiques) détiendrait un portfolio de bâtiments, évalué dans son ensemble pour la qualité de sa performance quant à l’indice civique, non pas pour un seul immeuble, ce qui serait impossible étant donné la multiplicité des vocations des bâtiments, mais plutôt en considérant la moyenne de l’impact de la totalité de son parc immobilier. Le concept consiste à considérer plusieurs projets comme formant un tout. «Cela revient à dire: voilà 10 propriétés dans notre portfolio; certaines génèrent des revenus très élevés, et d’autres, en fonction de certains critères, ont un rendement civique très élevé.»

Montréal 2017 – Corridor civique

Des projets pour 2017? Talia Dorsey parle de la rue Sherbrooke, artère qui traverse l’île de Montréal de part en part, longeant au passage les contreforts du mont Royal et parcourant une grande diversité démographique, comme d’un quasi-quartier dans la ville. «Nous aimerions coaliser plusieurs parties prenantes afin de transformer la rue Sherbrooke en corridor civique, un espace où l’on peut reconnaître le capital infrastructurel à la fois sur les plans technique, scientifique, social et humain, pour 2017, mais aussi pour les cinq, dix, voire vingt-cinq prochaines années.» Elle évoque l’expérience avortée de Corridart, mis en place par l’architecte Melvin Charney à la demande de Jean Drapeau qui, se ravisant, en avait exigé la démolition quelques jours avant l’inauguration des Jeux de 1976. «Ça reste comme une cicatrice civique sur la ville.»

Esprit effervescent, Talia Dorsey parle à toute vitesse, comme si elle ne voulait rien manquer de ce qu’elle semble percevoir en trois dimensions, connectant entre eux tous les éléments des constellations d’un univers en expansion dont elle semble maîtriser l’étendue dans son approche globale. Des idées porteuses qui débordent d’intelligence et de pertinence. Soit Talia Dorsey est en parfaite adéquation avec son époque, soit elle est trop en avance. Montréal se targue souvent d’être créative et innovante, alors que sur le terrain, cette réalité n’est pas toujours palpable. Et dans un contexte où les institutions publiques semblent de moins en moins aptes à privilégier ce type d’investissement, reste à voir comment une vision dont l’application comporte une forte dimension théorique pourra s’enraciner, fleurir et devenir un modèle, voire une norme internationale. «Le patrimoine n’est pas un facteur de limitation; au contraire, il offre un potentiel de modernisation et de conversion», affirme cette architecte qui voit plus loin.

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