Économie

Chronique d’une mort annoncée

Ces temps-ci, d’où qu’elles viennent, les nouvelles sont mauvaises. Et quand il s’agit des médias eux-mêmes, en particulier des journaux imprimés, elles sont encore pires… 

À Montréal, le Journal de Montréal est en lock-out depuis le 24 janvier, et au moment où j’écris ces lignes (mi-février), le conflit dure toujours. Ce qui n’a rien d’étonnant étant donné que le conflit au Journal de Québec, dont les enjeux n’étaient pas très différents, a duré plus de 15 mois. À The Gazette, à la même date, les négociations étaient également paralysées après une infructueuse tentative de conciliation le 30 janvier dernier.

A priori, il ne semble y avoir rien de commun entre les deux conflits – c’est du moins ce que persistent à affirmer les journalistes de The Gazette ; toutefois, le problème est essentiellement le même : Quebecor veut pouvoir transférer et adapter les textes de ses journalistes sur diverses plates-formes, tandis que CanWest, qui possède au Canada 13 quotidiens payants et deux gratuits, souhaite parsemer son quotidien montréalais d’articles et même de publicités provenant de ses autres journaux. Enjeu principal de ces deux opérations : répartir les coûts de cueillette des nouvelles et rentabiliser les contenus.

C’est l’hécatombe !

CanWest réussira-t-il à éviter la faillite pure et simple ? Il ne s’agit pourtant pas d’une petite société. Elle exploite Global, le deuxième réseau de télévision de langue anglaise au pays, de même que plusieurs stations de télévision et de radio à l’étranger, en plus de produire et de distribuer du contenu télévisuel. En 2007, CanWest a déboursé 2,3 milliards de dollars pour acquérir les 13 canaux spécialisés qui appartenaient à Alliance. Quelques années plus tôt, l’entreprise avait payé 3,2 milliards pour les journaux de Hollinger (Conrad Black).

Or, la dette actuelle de CanWest totalise près de 4 milliards de dollars, et il est évident que si la famille Asper réussit à éviter la faillite, elle ne s’en tirera probablement pas sans perdre le contrôle de l’entreprise.

Le 22 février, incapable de se refinancer, les propriétaires du Philadelphia Inquirer (tirage quotidien de 705 000 exemplaires) et du Philadelphia Daily News (120 000 exemplaires), qui avaient pourtant accepté de réinvestir 25 millions de dollars américains dans leur entreprise, se sont placés sous la protection de la loi contre les créanciers. Leur intention est d’obliger les banques à leur accorder assez de financement pour qu’ils puissent continuer d’exploiter leurs journaux. Dans les perspectives actuelles du crédit, la réussite d’une telle stratégie est loin d’être assurée.

Quelques jours plus tôt, le groupe Register, qui publie 200 quotidiens régionaux, s’était aussi placé sous la protection de la loi sur les faillites.

À la fin de janvier, Avista Capital Partners, propriétaire du Minneapolis Star Tribune (tirage de 600 000 exemplaires), a également fait appel à la loi de protection contre les créanciers.

News Corporation, l’empire de Rupert Murdoch, semblait invincible il y a seulement quelques mois. Le magnat venait d’acheter Dow Jones & Company, éditeur du Wall Street Journal (tirage de deux millions d’exemplaires), le plus grand quotidien des États-Unis après le USA Today. Pour une rare fois, le flair légendaire de Murdoch n’a pas joué en sa faveur. En effet, depuis, les actions de News Corporation ont perdu les deux tiers de leur valeur, et la société a dû rayer de ses états financiers 8,4 milliards de dollars américains d’actif, dont 3 milliards uniquement pour son groupe de presse. Le Wall Street Journal a réussi à maintenir son tirage pour une seule raison : plus du quart des exemplaires sont vendus à moitié prix !

N’allons pas croire que les journaux soient en crise seulement en Amérique. En Espagne, les revenus publicitaires des journaux ont diminué de 30 % l’an dernier, et l’on estime que 5 000 postes de journalistes disparaîtront d’ici la fin de l’année.

  Dans presque tous les pays, les journaux s’enfoncent dans une crise sans précédent qui a peu à voir avec la récession mondiale. L’économie se porterait encore très bien que l’état des journaux n’en resterait pas moins inquiétant ; ainsi, dans une économie chancelante, il est devenu très précaire.

Sauve qui peut !

En 2007, les revenus de publicité des journaux ont diminué de 5 % et ceux tirés des annonces classées, de plus de 20 %. Pour l’année qui vient de se terminer, c’est l’hécatombe : chute des revenus de 15 à 20 %, et 9,1 % de tout le personnel des quotidiens américains licencié sans espoir de retour.

Le Christian Science Monitor, qui tirait à 223 000 exemplaires en 1970, est devenu hebdomadaire et entretient un site quotidien sur Internet. Son tirage n’est plus que de 50 000 exemplaires ! Depuis janvier, l’équipe éditoriale du Los Angeles Times, quatrième quotidien des États-Unis à l’égard du tirage, ne compte plus que 600 personnes, la moitié des effectifs d’il y a cinq ans. La maison-mère, le groupe Tribune, s’est d’ailleurs placée sous la protection de la loi sur les faillites quelques jours avant Noël.

Il est vrai qu’en voulant constituer de grands groupes de presse pour réaliser des économies d’échelle, miser sur la convergence des médias et profiter des synergies possibles, des magnats comme Sam Zell, Rupert Murdoch, les Asper et d’autres ont payé des sommes astronomiques sans égard aux profits que pouvaient engendrer leurs acquisitions. En période de grande prospérité et de crédit facile, pareilles opérations, sans être de tout repos, sont sans doute viables. Mais qu’en est-il en 2009 et pour les années à venir ?

Alors qu’en Amérique, les quotidiens luttent pour survivre, les journaux français ne réussissent à se maintenir que grâce à une aide exceptionnelle de l’État. Entre 2003 et 2007, les subventions gouvernementales à la presse française ont augmenté de 71 %, et le président Sarkozy vient d’annoncer une aide supplémentaire de près de 1 milliard de dollars canadiens sur trois ans. En regard de ce qu’il en coûte à l’État français pour maintenir en vie son industrie automobile – 9,5 milliards de dollars canadiens –, c’est bien peu, pour un gouvernement qui espère ainsi avoir… meilleure presse !

Par exemple, tout jeune Français atteignant l’âge de 18 ans pourra désormais s’abonner gratuitement pour un an au quotidien de son choix, aux frais de l’État ! Je me demande bien quel sera l’effet de cette mesure. Comment convertir à des journaux rébarbatifs des jeunes rompus aux plaisirs de YouTube, Twitter ou MySpace ?

Selon moi, les jeunes Français, comme la plupart des jeunes Québécois, continueront probablement de jeter un coup d’œil distrait aux journaux gratuits quand le signal disparaît sur leur téléphone portable ou qu’ils ont oublié leur iPod ou leur MP3 à la maison !

Que s’est-il donc passé pour que les quotidiens se retrouvent en si mauvaise posture ? Pour l’instant, il y a consensus pour accuser Internet, et plus d’un observateur appréhende la mort plus ou moins prochaine des journaux. Dans The Vanishing Newspaper, Philip Meyer, professeur émérite de journalisme à l’Université de Caroline du Nord, annonce que 2043 sera l’année où on pourra acheter en kiosque la dernière édition du dernier quotidien !

Tour du monde en 30 quotidiens

Permettez-moi de citer mon propre cas. Depuis quelques années, j’achète seulement les journaux la fin de semaine, et il m’arrive de les parcourir en moins d’une heure, malgré leur volume imposant. Suis-je moins bien informé pour autant ? Bien au contraire !

Tous les matins, je fais mon tour du monde… en ligne ! D’abord Le Monde, Le Figaro et Libération, puis The Guardian et le London Telegraph de Londres, la Pravda et le Jerusalem Post, le Japan Times, l’Hindustan Times et le Shanghai Daily, avant de jeter un coup d’œil sur quelques quotidiens américains. Un coup d’œil seulement, parce que, tout au long de la journée, je reçois des infos et des « alertes » de CNN, du Christian Science Monitor, ainsi que du New York Times et du Washington Post, les deux meilleurs sites Web de tous les quotidiens.

Mon tour du monde accompli, je parcours Cyberpresse, puis, en ligne toujours, le Toronto Star, le Globe and Mail, le Winnipeg Free Press, le National Post et, de temps à autre, les quotidiens de l’Ouest et ceux des Maritimes. Ensuite, il ne me reste plus qu’à « visiter » des sites de nouvelles « pur Web » (qui ne sont liés à aucun média) comme Rue 89, Slate.fr et Slate.com, Digg.com et quelques autres.

Survient-il un événement comme les incendies dévastateurs de la région de Victoria, en Australie, je consulte en ligne le Sydney Herald et le Herald Sun de Melbourne. C’est ainsi que j’ai pu visionner des dizaines de clips sur l’étendue des dégâts et écouter les témoignages de sinistrés. Le lendemain matin de l’écrasement du Q-400 de Colgan Air à Buffalo, dans la soirée du 12 février, j’ai regardé à l’écran une série de clips relayés par CNN détaillant la tragédie dans les moindres détails.

De toute évidence, Internet n’est pas innocent…

Au printemps de 1986, dans une conférence prononcée au Publicité Club de Montréal où j’annonçais ce que nous entendions faire à TQS avec nos « caméra-reporters », je disais que le jour n’était pas loin où « chacun utiliserait une caméra comme on utilise aujourd’hui son stylo Bic ». Eh bien, d’où venaient tous ces clips sur les incendies de Victoria, ou ceux de CNN sur l’écrasement du Q-400 ? Des victimes elles-mêmes et des voisins de la maison sur laquelle l’avion s’est écrasé. Muni d’un petit appareil numérique ou d’un téléphone cellulaire, chaque individu devient momentanément reporter.

Les journalistes sont-ils « obsolètes » ? On peut presque l’affirmer en ce qui concerne la cueillette de nouvelles brutes, désormais à la portée de quiconque possède un appareil adéquat.

Si plusieurs journalistes sont aussi des blogueurs, l’inverse n’est pas vrai. Mais les blogueurs ravissent néanmoins de plus en plus de lecteurs aux journaux, et leurs fidèles leur accordent une grande crédibilité. Raillée à ses débuts, la blogosphère s’est disciplinée et est devenue plus sévère envers ses blogueurs que la confrérie journalistique ne l’est envers ses membres.

Malgré tout, je ne suis pas prêt à conclure, comme Philip Meyer, à la mort des journaux d’ici une ou deux générations. Historiquement, en effet, malgré les plus sombres prédictions, aucun média n’a réussi à en faire disparaître un autre. Les journaux ont fini par s’adapter à l’avènement de la radio, et celui de la télévision était encore plus menaçant… 

Aujourd’hui, Internet semble être une menace irrésistible. Le Web a d’ailleurs tout bouleversé : le téléphone, le livre, la télévision, mais aussi le commerce en général.

Le nœud est gordien  : sans un site Web, le journal ne peut survivre, et sans le journal, un site Web est condamné à vivoter ! Les revenus de la publicité des versions Web des journaux ne compensent pas le déclin de ces derniers sous forme imprimée, et sont encore loin de rentabiliser ces sites. Le site du New York Times, que visitent vingt millions de personnes chaque mois, n’en est pas rentable pour autant.

Ni les états financiers de La Presse, ni ceux du Journal de Montréal ne sont accessibles au public. Selon toute vraisemblance (et suivant les déclarations de Pierre Karl Péladeau), le Journal de Montréal enregistre encore des profits, même si son équipe éditoriale compte parmi les mieux payées d’Amérique. Mais pour combien de temps encore ?

Je mettrais ma main au feu que l’ensemble des journaux de Power Corporation ne sont pas rentables, malgré un site Web – Cyberpresse – très bien fait, très fréquenté et mettant à contribution tous les quotidiens du groupe. Combien de temps encore Power Corporation acceptera-t-elle de « soutenir » ses journaux ?

Le Web, c’est « the land of the free ! »

On a cru naïvement que les journaux augmenteraient le nombre de leurs lecteurs grâce à leurs sites Web, mais il a bien fallu se rendre à l’évidence : plus le site est complet, plus il est visité et moins il reste de lecteurs pour l’édition papier ! On a cru aussi que la publicité suffirait à rentabiliser un site. Si c’était le cas, n’aurait-il pas été possible, autrefois, d’offrir gratuitement les journaux et de se passer des abonnements et des ventes en kiosque ? En outre, les journaux distribués gratuitement depuis quelques années ont peu à voir avec ceux qui sont vendus.

Pour la plupart des internautes, Internet est synonyme de gratuité. On peut y lire des journaux, télécharger sa musique, écouter la radio, regarder des films et des émissions de télévision, consulter des dictionnaires et des encyclopédies, lire des livres – et, souvent, les télécharger –, téléphoner, etc. Et tout cela gratuitement…

Une partie de cette gratuité est illicite, sinon illégale, mais allez donc pincer les coupables, dans ce monde virtuel ! Apple fut l’une des premières sociétés à vouloir renverser la vapeur. Avec iTune, Apple a redonné quelque espoir à l’industrie de la musique. Ceux qui ne veulent pas acheter le disque achètent les chansons à la pièce. Au bout du compte, tout le monde finit par y gagner. Dans la même veine, iTune propose pour les iPhones toute une série de logiciels dont seuls les éléments de base sont gratuits. Pour en avoir plus, il faut payer…

Qu’on le veuille ou non, la base du marketing demeure la même : donner des échantillons pour attirer une clientèle qui acceptera ensuite de payer pour en avoir plus.

L’opération ne sera pas simple, et il faudra y mettre le temps, car ce n’est pas de cette façon qu’on a « élevé » toute une génération d’internautes. Cette hypothèse implique aussi une transformation profonde des journaux tels qu’on les connaît, ainsi qu’une métamorphose de la philosophie syndicale et de la pensée de nos organismes de réglementation.

Il tombe sous le sens que de grandes entreprises regroupant des journaux, des radios et des télévisions ne peuvent dépêcher à la cueillette de nouvelles brutes une demi-douzaine d’équipes dont le travail sera pratiquement identique. Il est également évident que la vieille politique du CRTC concernant « l’étanchéité entre les salles de nouvelles » n’a plus sa raison d’être. La première tâche de l’entreprise de presse est de réduire à son coût le plus bas la cueillette de nouvelles brutes, afin de pouvoir consacrer plus de ressources à la transformation, à l’analyse et au suivi de l’information.

Leçon de survie 101

Constatant que leur lectorat diminuait d’année en année, les journaux ont imaginé qu’ils pourraient enrayer leur déclin en s’accrochant à la jupe de la télévision dont ils enviaient l’audience, en devenant « conviviaux » : articles courts et percutants, « people » et potins mur à mur, titres accrocheurs, reportages osés, opinions à l’emporte-pièce, controverses artificielles, chroniques de grandes gueules, petites annonces « personnelles », toutes des formules qu’Internet a rapidement réussi cent fois mieux que les journaux, et gratuitement en plus ! En voulant sauver la mise, les journaux se sont tiré dans le pied. Ils ont perdu leurs lecteurs de longue date sans pour autant attirer les plus jeunes.

Les journaux qui survivront seront ceux qui sauront mettre les nouvelles en perspective, les analyser avec intelligence, et fournir les clés nécessaires à leur compréhension.

Cela dit, ne nous faisons pas d’illusions : leur lectorat ne gagnera pas en nombre. Bien au contraire, il diminuera pour gagner en qualité. Le nombre, les journaux devront l’attirer par leur site Internet, qui ne sera pas entièrement gratuit. Un peu comme les sites du Wall Street Journal et du Devoir, entre autres.

Dans un tel contexte, il est probable que plus d’un quotidien deviendra hebdomadaire, tout en entretenant des sites Web qui resteront quotidiens. Ironiquement, c’est déjà le cas de tous les grands magazines hebdomadaires ! Pareil arrimage entre sites Web et journaux n’est possible que si journalistes, publicitaires, éditeurs et tous ceux qui composent actuellement la presse papier comprennent que le modèle « journaux quotidiens payants et sites Web gratuits » ne peut survivre à long terme.

Des éditeurs fondent des espoirs sur le eBook (Kindle 2, Sony Reader, Plastic Logic, etc.), qui offre non seulement des livres à la moitié ou moins du prix payé en librairie, mais aussi des magazines et des quotidiens à une fraction du prix en kiosque.

S’il est sûr que le eBook deviendra de plus en plus populaire, je vois mal son utilisateur débourser une somme, même modique, pour un journal qu’il peut aujourd’hui suivre sur son site Internet.

L’heure est à la réflexion

En 2009, si j’étais journaliste, au lieu de me claquemurer dans le corporatisme, je me lancerais dans une profonde réflexion. Si j’étais éditeur, je n’aurais pas d’autre choix non plus, puisque mon journal ne saurait survivre sans de profondes et rapides transformations.

Pas étonnant que Rupert Murdoch, propriétaire entre autres du Wall Street Journal, journal numéro deux des États-Unis, ait confié récemment au chroniqueur Walt Mossberg qu’« [il] prendrait ses jambes à son cou s’il se retrouvait du jour au lendemain propriétaire d’une série de journaux quotidiens de taille moyenne ». Pour ceux-ci comme pour les petits quotidiens, les pronostics sont dévastateurs : près de la moitié ne pourront survivre à 2009 !

Les passionnés d’information ne manqueront pas de sujets de réflexion…

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