Culture

Nathalie Bondil - Directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal

Record d’acquisitions d’œuvres, nouvelles infrastructures, virage jeunesse qui semble réussi : le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) serait-il à l’image de sa dirigeante ?

AVENUES a rencontré Nathalie Bondil, la première femme à siéger à la direction générale de l’un des principaux phares culturels de Montréal et du Canada, où s’activent 200 employés et 500 bénévoles.

Dix-sept heures, avenue du Musée. Nathalie Bondil me reçoit dans son bureau, un espace qui respire le calme, isolé des grands pavillons d’exposition. On aurait pu s’attendre à un lieu austère, presque sacré. Le territoire de cette directrice de 41 ans est plutôt lumineux, un brin chaotique. Est-elle entourée de toiles et de statues ? Non. La seule œuvre visible est la reproduction de l’affiche d’une exposition consacrée à Frida Kahlo.

          Grande, les yeux bruns, fière allure, maniant chic, simplicité et sobriété, Nathalie Bondil se déplace avec assurance. Mais dès le début de la rencontre, on saisit que cette intelligence du propos et du style n’empêche pas une candeur consciente. « Coucou, petite machine ! » dit-elle en riant en s’approchant de l’enregistreur.

          L’entrevue de près de deux heures, ici condensée pour comprimer ses mille détours, sera souvent ponctuée de ses rires et d’un « Je parle trop ! » quasi coupable. Elle s’enthousiasme en parlant d’histoire, de son travail qui s’apparente à « une chasse aux trésors », de la collaboration entre ses équipes, de son double rôle de conservatrice en chef et de directrice générale. Elle cultive l’humilité, dénuée de toute prétention créatrice, même si elle évoque « la mise en scène » des expositions. Et elle rappelle l’importance des éditions du Musée, sans pour autant se targuer de quelconques prétentions littéraires.

          Être directrice, c’est aussi travailler avec les chiffres, « mais pas trop ». De la trame de ses idées émerge discrètement cette volonté de tracer une voie, une empreinte claire et définie pour sa mission : façonner le MBAM de demain.

          Discrète, Nathalie Bondil ? À l’aube du 150e anniversaire de l’institution (qui sera célébré en 2010), même Wikipédia ignore encore le nom de cette jeune femme qui aborde son travail avec l’enthousiasme constamment émerveillé des enfants découvrant Disneyland. Elle vient d’ailleurs d’être nommée chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de la République française. Elle pourrait se la jouer rock star, sa beauté cadrant parfaitement avec l’âge de l’image. La directrice préfère s’effacer derrière les créations du Musée, contemplées l’an dernier par 630 000 visiteurs.

Nathalie Bondil, quel est votre premier souvenir d’une œuvre d’art ?

C’était probablement un paysage. Enfant, j’ai vécu au Maroc, pays que j’adorais. J’ai toujours été très impressionnée par la beauté du Sud marocain. Ces grands paysages désertiques m’ont énormément émue. Je pense par exemple à Erfoud, où j’ai réalisé mes premières photographies.

Quel âge aviez-vous ?

Peut-être sept ans ? Je suis née en Espagne, mais n’en conserve aucun souvenir. Mon enfance, c’est vraiment le Maroc. Une enfance dorée. J’écrivais sur la nature, les voyages ; je dessinais et je photographiais les paysages.

À quand remonte votre première visite dans un musée ?

Il y avait peu de musées au Maroc. C’est pourquoi je garde davantage le souvenir d’une civilisation que d’un musée.

Vous n’avez donc pas été marquée par les musées ?

Pas du tout ! Je n’avais jamais pensé faire carrière dans les musées, ni y travailler, et encore moins être directrice.

Comment est-ce arrivé ?

Par le goût de l’art et des rencontres, et la possibilité d’entreprendre des projets.

Si votre fonction à la tête du MBAM résulte d’un concours de circonstances, est-ce que le choix de Montréal tient du hasard ?

Quitter la France était un choix, car j’ai toujours voulu et aimé découvrir d’autres façons de faire. Le fait d’être à Montréal n’est pas non plus un hasard. Par contre, je n’aurais jamais imaginé y être encore dix ans plus tard. Jamais dans un pays d’hiver !

Quelle était votre motivation initiale ?

L’aventure, la découverte. Mais vous savez, je suis toujours fonctionnaire, je dépends encore aujourd’hui de l’État français, car je suis en disponibilité pour dix ans ans. L’échéance se rapproche, d’ailleurs. Après, je ne sais pas ce qui va se passer. [… ] J’ai eu l’occasion de venir à Montréal grâce à mon prédécesseur, Guy Cogeval, après un passage à New York chez Sotheby’s. À Montréal, j’ai découvert des valeurs et une liberté qui continuent de motiver ma présence. Et depuis deux ans, je suis citoyenne canadienne, tout comme ma fille.

Quelles étaient ces valeurs qui vous inspiraient à Montréal ?

Montréal valorise une liberté d’entreprendre très nord-américaine. Elle est très désinhibée face à l’action, tandis que la France est une société très hiérarchisée. Ici, on mise beaucoup sur les personnes, et on juge surtout d’après les résultats. Personnellement, ça me plaît énormément. Lorsque j’ai obtenu ma citoyenneté, le juge nous a dit : « Bienvenue au Canada, pays de possibilités mais pas de garanties ». En une seule phrase, je pense qu’il a clairement exprimé ce que je souhaitais trouver ici.   

Dans quelles circonstances avez-vous fait votre première visite au Musée des beaux-arts ?

J’étais touriste, j’avais 24 ans ; c’est donc il y a donc une quinzaine d’années, au moment où je vivais à New York. Un ami rencontré en Inde au cours d’un de mes voyages sac à dos habitait Montréal. J’y avais visité l’expo de Duane Hanson, qui m’avait beaucoup plu. Je me souviens très bien de ses sculptures hyperréalistes.

Un peu d’histoire, maintenant. Comment percevez-vous l’évolution du MBAM depuis sa fondation ?

Il évolue de manière très « organique », en lien avec les individus qui l’ont construit. Ce sont eux qui ont décidé des destinées du Musée. Un des premiers groupes était composé de l’élite anglophone du Montréal de la fin du 19e siècle et du début du 20e. Ce groupe a surtout soutenu l’art européen. Ensuite, il y a eu un mouvement de collectionneurs, souvent des Juifs venus durant l’entre-deux-guerres, des gens pour qui la culture était fondamentale à leur identité.  Aujourd’hui, nous avons cette nouvelle élite du Québec qui apporte son soutien, intéressée par un art qui lui ressemble, plus contemporain.

          Le Musée est le reflet de ces parcours individuels. C’est aussi l’histoire de ses conservateurs. Les donations ont également orienté la mission du Musée. Très visionnaire pour Montréal, Liliane
M. Stewart a monté une collection d’art décoratif extrêmement avant-gardiste. L’ensemble de ces éléments a ainsi tracé la mission du Musée telle que nous la connaissons.

Tout cela n’est-il pas un peu trop disparate ?

Non, je crois que c’est plutôt une chance. Cet état d’esprit du Musée, sa vision encyclopédique, existent notamment parce que, contrairement à d’autres villes, Montréal n’a pas son musée de la civilisation. Nous sommes à l’échelle d’un « Pocket Met », ou du Musée des beaux-arts de Lyon.

On entend parfois dire que le MBAM reçoit beaucoup d’argent et qu’au final, il en reste peu pour les autres musées.

Nous ne sommes pas le musée le plus subventionné au Québec selon le nombre de visiteurs. Quand un territoire comme le Québec accueille autant de musées, toute subvention est vitale. En gros, le total des subventions est réparti ainsi : 45 à 46 % provient du Québec, 1 % de la Ville et 2 à 3 % du fédéral. La majeure partie des subventions provient donc de la province.

          Même si nous sommes une institution privée, neuf des 21 membres du conseil d’administration sont nommés par le gouvernement québécois . Cette mesure date des années 1970, à une période où le Musée avait vraiment le couteau sur la gorge. Cet appui a notamment contribué à sa francisation.

Est-ce que vous réalisez certaines acquisitions personnelles ?

J’ai acheté beaucoup de mobilier des années 1950 et 1960, rue Amherst et boulevard Saint-Laurent. Des lampes, notamment, j’en ai toute une collection. J’ai découvert ce type de mobilier, que j’adore.

Dans plusieurs années, quels aspects aimeriez-vous que les gens évoquent concernant votre passage au MBAM ?

J’aimerais qu’ils évoquent un musée très ouvert, un musée des passions. Par exemple, la mode, avec Yves Saint Laurent, nous a amené un nouveau type de visiteurs. L’idée que le Musée donne un supplément d’âme à chaque Montréalais me plaît bien.

Étiez-vous davantage flattée d’être la première femme à la tête du Musée ou d’être la plus jeune personne à la direction ?

Pour moi, le fait d’être une femme est peu important dans ce contexte. Mais je comprends que ça puisse l’être pour certaines générations. Je n’ai pas eu à m’imposer en tant que femme. Par contre, le fait d’être la plus jeune me fait plaisir.

À quelle portion de la collection du Musée les visiteurs ont-ils accès ?

À un peu moins de 7 %. Il faut toutefois considérer le type de collections ou d’œuvres en réserve. Par exemple, les œuvres graphiques et photographiques ne peuvent être exposées en permanence pour des raisons de conservation. Quant aux artefacts d’archéologie et aux œuvres d’arts décoratifs, beaucoup sont en réserve. Les projets d’expansion sont destinés à mieux les exposer. Pour ce qui est des maîtres anciens, il est évident que nous n’avons pas de Rembrandt ou de Picasso cachés !

À quoi ressemblera le Musée des beaux-arts dans 10 ans ?

J’espère qu’à la faveur des projets d’expansion, nous aurons une collection permanente complètement réorganisée, beaucoup plus visible dans sa richesse. J’espère que cela changera le regard de nos visiteurs, des Montréalais et des touristes, sur cette collection gratuite, l’une des plus belles en Amérique du Nord.

Et vous serez toujours à la barre ?

Ah, ça, je ne le sais pas ! C’est le conseil d’administration qui en décidera.

          À la fin de l’entrevue, Nathalie Bondil annonce qu’elle doit entreprendre une nouvelle séance de travail. Pour rompre le silence qui règne à cette heure-ci, elle syntonise la station radio d’une banale chaîne stéréo.

          « Je travaille beaucoup, c’est un fait ! Je me lève vers quatre ou cinq heures du matin, et je reste souvent au bureau jusqu’à 22 heures. Ça durera le temps que ça durera. Je suis dans une dynamique de développement ; donc, pour ce qui est du repos, on verra plus tard ! »

          Elle glisse qu’elle aurait bien aimé être journaliste, qu’elle veut améliorer son anglais, mieux gérer son temps, s’occuper davantage de sa fille de 10 ans. Elle s’excuse du sac de plastique qu’elle extrait pour y enfouir une tonne de documentation sur le Musée, exprime du même souffle l’idée d’une exposition écolo. Elle sort ses lunettes, prête à dépouiller son courrier. Il est 19 heures.

Yann Fortier est directeur général de NIGHTLIFE Media.

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