Culture

Portrait de Phoebe Greenberg

PHOEBE GREENBERG SORT DE L’OMBRE POUR OFFRIR UN JOYAU CULTUREL À MONTRÉAL

Phoebe Greenberg aurait pu choisir Ottawa, sa ville natale. Elle aurait pu choisir Paris, où elle a séjourné durant sept ans. En fait, elle aurait pu choisir n’importe quelle ville du globe. Parce qu’elle en a les moyens et qu’elle est sans contredit citoyenne du monde. Mais elle a choisi sa ville d’adoption, Montréal, pour donner naissance à un joyau exceptionnel dans le domaine : la DHC/ART Fondation pour l’art contemporain. Phoebe Greenberg accorde peu d’entrevues. Elle évite les projecteurs, préférant plutôt les braquer sur les créateurs et leurs créations.

AVENUES vous propose une rencontre avec cette artiste, femme d’affaires et mécène.

 

Les bureaux de DHC (Diving Horse Creations) sont situés au cœur du Vieux-Montréal. C’est là que nous rencontrons la fondatrice et directrice artistique de la Fondation. Nous sommes à quelques pas de l’espace de diffusion de la DHC/ART, un bâtiment entièrement transformé qui s’est révélé presque par surprise l’automne dernier, avec une exposition d’envergure consacrée au Londonien Marc Quinn.

PLANÈTE DHC

            « J’avais depuis longtemps cette idée de construire du neuf dans du vieux. » Vu de l’extérieur, l’immeuble de la DHC/ART Fondation est discret : la façade est préservée de toute empreinte de modernisme, respectueuse des architectures environnantes. Ici, donc, rien de clinquant. Une fois à l’intérieur, le visiteur accède à un ensemble au design épuré. « Nous souhaitions un espace à la fois monumental et intime. Comme ces vieux salons du début du siècle », explique notre guide, Phoebe Greenberg. « En principe, les espaces à la mode sont souvent horizontaux, alors que nous, nous travaillons sur la verticale. »

            Dans cet espace évoquant un silo, chaque étage est exigu, ce qui favorise un lien de proximité avec les œuvres exposées. Partout s’affirme le contraste entre l’enveloppe extérieure et l’architecture intérieure du bâtiment, qu’on a dépecé avant de le rénover façon 21e siècle. L’ascenseur vitré s’ouvre directement sur les installations : espace modulaire, murs rétractables, panneaux acoustiques, design orchestré pour dissimuler l’enchevêtrement du réseau électrique.

S’INVESTIR

            Coût d’achat et des rénovations ? Plusieurs millions de dollars. Coût d’entrée ? Zéro. Nombre d’œuvres en vente ? Zéro. Voilà pourquoi Phoebe Greenberg insiste pour parler d’un « espace d’exposition » plutôt que d’une galerie ou d’un musée. « C’est un espace qui, même dans ses dimensions, se situe entre une galerie et un musée. Une galerie suppose un aspect commercial. Quant aux musées, ils sont très vastes. Nous avons voulu nous donner la possibilité de présenter des shows solo d’artistes importants, tout en offrant un accès quotidien et direct aux œuvres. »

            Ainsi évolue DHC, libre de tout impératif commercial. Un territoire neutre où s’exposent les empreintes artistiques de notre époque, sinon les lueurs des prochaines avancées culturelles. Voici la réalisation concrète d’un fantasme artistique fondé sur un modèle rare : une zone où convergent sans contrainte artistes et visiteurs ; une non-galerie, un non-musée, qui présente des expos éclatées mais accessibles.

LE SIGNE DE L’ART

            Les œuvres exposées ne correspondent pas uniquement aux goûts de Phoebe Greenberg. Une commissaire et un conseil d’administration collaborent au choix des expositions. Phoebe Greenberg agit à titre de directrice artistique. « La commissaire nous fait ses propositions. De mon côté, quand je voyage, j’essaie de me tenir au courant de ce qui se passe. On considère l’espace, les coûts, on réfléchit à l’impact dans la collectivité, on regarde les saisons, on se demande si l’exposition est pertinente pour nous et pour le public. Ensuite, commence la collaboration avec l’artiste, question de voir comment on peut arriver à ce qu’on veut avec les moyens dont on dispose. Donc, le processus peut être assez compliqué… et long ! »

            À l’occasion de l’inauguration de la DHC/ART, cet automne, les étonnantes créations de Marc Quinn ont fait vibrer cinq mille visiteurs. Une quarantaine d’œuvres variées, dont cette sculpture où le fragile placenta de la femme de l’artiste, transporté et exposé réfrigéré, est utilisé comme matériau, et celle de la top-modèle Kate Moss, figée dans une contorsion.

            Plus sages mais tout aussi novatrices, les expositions du printemps étaient essentiellement consacrées à la vidéo, engageant le visiteur dans un parcours aux propositions à la fois chimériques et troublantes : ici, un assemblage d’une quinzaine d’écrans projetant chacun une action se déroulant en proche périphérie d’un match de Coupe du monde Italie-France. Dans une autre salle, sombre, un mur blanc, qui s’illumine à chaque syllabe émise par la voix d’une femme énonçant des banalités ; à un autre étage, une fillette d’une dizaine d’années, saisissante de maturité, explique à son père sa vision métaphysique du monde.

            En plus de financer des expositions, la Fondation souhaite contribuer au rayonnement d’artistes d’ici sur la scène internationale. En témoigne notamment l’exposition du Montréalais David Altmejd, représentant du Canada à la Biennale de Venise 2007. La fondation a alors agi à titre de partenaire privé exclusif de la Galerie de l’UQAM en apportant à celle-ci son appui financier pour l’organisation de l’exposition.

ÉTÉ-AUTOMNE 2008 : UNE RUPTURE, 107 RÉPONSES

            DHC/ART Fondation annonçait en avril la présentation de l’exposition de la Française Sophie Calle. Le noyau de cette expo, qui sera présentée à partir de la mi-juillet, est un simple courriel de rupture transmis par l’ex-amant de l’artiste, une missive dont la dernière phrase est : « Prenez soin de vous ».

            « J’ai vu l’exposition et j’ai trouvé le processus très intéressant. La provocation de la conclusion de la lettre est transformée avec une amplitude extraordinaire. C’est fascinant ! » assure Phoebe Greenberg. À l’origine produite pour le Pavillon français de la Biennale de Venise, l’installation est composée de textes, de photos, de films et des voix de 107 femmes de tous âges, lesquelles interprètent la lettre de rupture selon leurs différentes professions.

            Il s’agit d’un format littéraire, fondé sur le thème de l’amour et des peines de cœur. « L’exposition est actuellement à la Bibliothèque nationale de France. Il y a un côté tactile à cette œuvre. Il y a même une réponse en braille. Les gens verront de la vidéo, notamment une performance de Laurie Anderson, un musicien, un clown, des réponses écrites encadrées. Il y a un côté voyeur… » Trop ? « Rien n’est sacré ! » lance Phoebe Greenberg alors que nous marchons dans les rues du Vieux-Montréal.

            DHC/ART, sans cultiver le goût de la provocation gratuite, permet sans contredit la présentation d’œuvres que d’autres institutions pourraient considérer comme à risque. Ou qui ne seraient probablement jamais présentées à Montréal, faute de fonds ou d’un lieu. « Il est important pour les artistes que leur travail soit vu. Nous avons des institutions formidables, mais plus nous pourrons amener l’art dans la vie quotidienne, plus nous pourrons enrichir l’expérience humaine des arts, quelle que soit leur forme.

            « J’ai eu la chance de créer la Fondation, mais c’est comme un enfant : j’ai maintenant la responsabilité d’assumer son existence. Et puis, si ça incite d’autres personnes à poser un geste semblable, ce sera formidable ! »

            Phoebe Greenberg est grande. Très grande. Les yeux verts. Très. Timide ou ennuyée par les entrevues ? Difficile à dire. Chose certaine, l’arène des questions-réponses sera ponctuée de silences et d’éclats de rire, deux rivages qu’elle semble enjamber avec la même aisance que ceux qui sillonnent son territoire artistique et entrepreneurial.

            Cette artiste au regard allumé s’est toujours passionnée pour ce qui est hors normes, inédit et absurde. Phoebe Greenberg est sans contredit une femme de contrastes qui s’est donné les moyens de mettre au monde ses ambitions artistiques. Et de rendre possible la découverte de créateurs internationaux tout en encourageant le rayonnement des talents d’ici. Sur l’emplacement de DHC, elle dira : « J’ai choisi le Vieux-Montréal parce que c’est le quartier où j’habite. J’aime bien l’histoire de ces édifices, dont la beauté est différente de celle des autres quartiers. Ma motivation était d’offrir la possibilité de voir de grands artistes, ici, à Montréal ».

            Charismatique, certes. On la dit discrète. Et comme elle ne semble aucunement éprouver le besoin de faire ses preuves, sa biographie officielle tient en 12 lignes. Aucune mention de son lieu de naissance, de son âge, aucune date, aucun chiffre.

            De cette bio, on apprend qu’elle est « artiste et professionnelle du milieu des affaires, qui a consacré toute sa carrière à la culture ». Aussi, qu’elle est diplômée de l’École internationale du Théâtre Jacques-Lecoq de Paris, qu’elle a produit des spectacles s’inscrivant dans la tradition du théâtre du grotesque et de l’absurde. Enfin, qu’elle fait partie du conseil d’administration de La La La Human Steps et qu’elle est membre honoraire de Dr Clown.

            Mécène, certes, Phoebe Greenberg est également présidente de Phi Group, une société à but lucratif déjà active dans l’investissement destiné à « des projets novateurs et audacieux en musique, en vidéo et en film ». Sans que des dates soient dévoilées, nous apprendrons que d’ici « 18 à 24 mois », Phi Group lancera, toujours dans le Vieux-Montréal, un nouvel espace qui pourrait notamment comprendre une salle de spectacles, un restaurant et un studio d’enregistrement.

            En avril dernier, on apprenait que Next Floor, le court métrage de Denis Villeneuve, serait présenté à Cannes. C’est Phoebe Greenberg, impressionnée par le personnage du poisson-narrateur de Maelström, ce long métrage signé Villeneuve, qui a lancé le projet Next Floor et en assure la production. Au lendemain de sa nomination cannoise, il confiait à Anabelle Nicoud, de La Presse : « C'est un ovni ! Un court commandé par une mécène, avec quelques paramètres : un rapport au théâtre et au grotesque, et un banquet. J'ai eu un fun noir, je ne me suis jamais senti aussi respecté en création ». Phi Group s’occupe notamment de la carrière du musicien montréalais Warren « Slim » Williams et de celle de Yoav, compositeur éclectique installé à Londres, qui se produira cet été au Festival International de Jazz de Montréal.

            Phoebe Greenberg voyage beaucoup, aiguisant son regard et attisant sa curiosité pour l’art contemporain – sûrement assez pour se constituer une solide collection privée… Pourtant, cette idée d’acquisition personnelle n’allume aucune flamme. « Je possède quelques œuvres, dont la plus récente est une sculpture de Marc Quinn, actuellement exposée au Musée des beaux-arts. Mais je suis davantage passionnée par les artistes et par la diffusion de leur art. De cette façon, je ne me lasse jamais des œuvres. »

            Comment voit-elle DHC dans 10 ans ? « Encore pertinente, actuelle, avec une petite place dans la vie quotidienne des Montréalais. » Dans 100 ans ? « Toujours là. J’espère qu’elle durera. » On sent le sincère souci de laisser un legs à Montréal. Elle dira : « C’est plus grand que moi. Est-ce que ça doit perdurer après mon décès ? En fait, le plan d’affaires prévoit que la Fondation existe après… euh (hésitation)… ma mort ! » Encore un éclat de rire.

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