Culture

Le nouveau printemps d'Orford

Photo : Jacques Robert

Situé au cœur du parc national du Mont-Orford, au pied de la montagne, le Centre d’arts a été fondé en 1951 par Gilles Lefebvre et le mouvement des Jeunesses musicales du Canada. Conçu comme un lieu de perfectionnement artistique dans un cadre bucolique, il a toujours tenu le rôle d’académie pour jeunes musiciens et accueilli des concerts ; le violoniste Arthur Leblanc a même clos les festivités de la première année.
 

Le grand dîner-bénéfice du 23 août prochain à la ferme d'Hélène et Paul Desmarais, dans les Cantons-de-L'Est, affiche déjà complet. Les couverts à 500, 1 000 ou 2 000 dollars se sont arrachés. L'Orchestre symphonique de Montréal, qui s'y produira, ne ramassera pas toute la mise. Sur les 400 000 dollars de recettes, 25 % iront à un nouveau partenaire : le Centre d'arts Orford. C'est là un des bourgeons du nouveau printemps de cette institution.

Un visionnaire

            Le Centre d'arts Orford a connu de profonds changements à sa direction en 2007, avec l'arrivée d'un nouveau directeur général, Davis Joachim, anciennement directeur général de l'ensemble I Musici de Montréal, et un important renouvellement du conseil d'administration. Ce dernier est placé sous la présidence de Pierre Goulet, entrepreneur de Sherbrooke et grand mélomane qui fut pendant huit ans président des Jeunesses musicales internationales.

            Pierre Goulet a beaucoup de souvenirs liés à Orford : « Ma première expérience à Orford – j'avais une quinzaine d'années –, c'était une classe de maître donnée par le pianiste Vlado Perlemuter [dernier élève vivant de Ravel]. J'avais été très impressionné par la formule consistant à faire venir ces grands maîtres qui racontaient leur vie, donnaient des cours et des concerts. »

            C'est en 1960 que le Centre d’arts Orford acquiert sa propre salle de concerts, qui compte 500 places. Elle porte aujourd'hui le nom de « Salle Gilles-Lefebvre », en hommage à celui par qui tout est arrivé. Des pavillons ont été ajoutés en 1988 et en 2003 à cet ensemble qui occupe 222 acres et compte sept bâtiments, en plus des chalets rustiques de répétition situés dans la partie boisée du site.

            En 1970, l’Orchestre mondial des Jeunesses musicales se produit pour la première fois à Orford. Sur le site Internet des Jeunesses musicales du Canada, on trouve une anecdote rappelant que Pierre Goulet, alors âgé de quinze ans, se démenait déjà pour vendre des billets. Il alla même jusqu’à noliser un autobus Sherbrooke-Montréal aller-retour pour amener des gens de sa région au concert de l'Orchestre à la Place des Arts !

Des temps difficiles

            Cette perspective historique nous aide à comprendre la passion avec laquelle le nouveau président du conseil d'administration parle du Centre d'arts Orford. On comprend aussi la symbolique du retour cet été, après vingt-trois ans d'absence, de l'Orchestre mondial des Jeunesses musicales, qui donnera trois concerts.

            Cette ferveur à défendre le Centre d'arts semble bénéfique, après des années difficiles. « Lorsque j'ai joint les rangs du conseil d'administration, la situation financière était en déclin rapide, souligne Pierre Goulet. Il faut dire que le financement des institutions musicales au pays est fragile ; il suffit d’une petite erreur pour qu'un organisme passe d'une situation enviable à une situation difficile du jour au lendemain. Entre 2004 et 2006, le Centre d'arts était en croissance à tous égards : nombre d'étudiants, nombre de concerts, intérêt du public… Tout augmentait, mais le financement ne suivait pas. »

            Cette situation paradoxale a inquiété les nouveaux membres du conseil : « Lorsque nous avons vu que s’annonçait une troisième année avec le même profil – amélioration de tous les paramètres jumelée à une détérioration de la situation financière –, nous avons recommandé la constitution d'un comité restreint de relance. »

            La solution passa par une sévère discipline financière et une réflexion sur la mission du Centre d'arts. « Il n'était pas question de rejeter ce qui s'était passé pendant les 25 ou 30 dernières années pour revenir à l’époque de Gilles Lefebvre, mais il fallait se rappeler ce qu’il était venu accomplir », résume Pierre Goulet, qui rappelle à quel point cet homme était un visionnaire qui, avant l'heure, avait tout compris de la convergence.

            Le fondateur des Jeunesses musicales du Canada avait créé des concours de musique, et des jeunes donnaient des récitals grâce à un réseau de concerts ; il avait imaginé le Centre d'arts Orford, qui offrait à ces jeunes la chance de côtoyer des grands maîtres parmi les meilleurs ; grâce à la Fédération internationale des Jeunesses musicales, ils pouvaient même se produire à l'étranger. En 1970, Lefebvre a fondé l'Orchestre mondial des Jeunesses musicales pour donner leur chance aux musiciens qui ne voulaient pas entreprendre une carrière de soliste. « En plus, il intégrait tous les arts : le théâtre, l'opéra, le cinéma – avec Claude Jutras – et les arts visuels », ajoute Pierre Goulet.

Cap sur la formation

            Retour à la base et discipline financière, donc… Après l'électrochoc, Orford semble sorti du bois, si l'on veut. Deux ans ont suffi à redresser la situation et, même, à dépasser les objectifs, d'autant que le gouvernement du Québec s’est mis de la partie, instaurant un financement à hauteur de celui que le Centre a réussi à obtenir du privé.

            Les économies ? Recette du président du conseil : « Nous avons restreint le corps professoral et gardé les meilleurs, les plus engagés ; nous avons augmenté les frais de scolarité et de séjour, et encadré le budget du festival. Cela représente un tiers des économies. Un autre tiers provient du public : les gens sont venus plus nombreux aux concerts l'été passé, car l'ancienne directrice, Sophie Galaise, avait préparé une programmation qui a beaucoup plu. Le dernier tiers résulte de l'augmentation des commandites et des dons. Il y a eu combinaison de travail, de talents et de chance ; nous avons dépassé nos objectifs, et l'aide du gouvernement du Québec nous a permis de compléter ce rétablissement et de stopper la fragilisation financière. »

            La direction désire maintenant se concentrer sur la formation et sur l'attrait exercé par l'Académie. Un double attrait, en fait, qui s’exerce sur les étudiants et sur les professeurs. L'intérêt suscité par le corps professoral est, de toute évidence, susceptible d'augmenter le contingent d'élèves, mais nourrit aussi la programmation du Festival, puisque ce dernier offre aux professeurs l'occasion de s'y produire.

            Le programme de l'été 2008 comprend ainsi des concerts des pianistes Anton Kuerti et Louis Lortie, ce dernier se produisant avec divers amis et collègues, dont le violoniste français Augustin Dumay. Orford met aussi ses étudiants à contribution. La programmation 2008 innove avec une série de dix concerts intitulée Orford sur la route. L'avantage et l'intérêt sautent au yeux : il s'agit de faire participer les communes des alentours et de faire des activités d'Orford une fierté régionale.

            L'autre levier est la prolongation de la période d'activité du Centre d'arts. « Revenir à la base, dit Pierre Goulet, c'est aussi envisager que l'Académie et le Centre puissent être ouverts bien plus que 10 à 12 semaines l'été. » En Europe, des centres équivalents accueillent toute l'année des musiciens pendant les fins de semaine. « À l'heure actuelle, on laisse venir les gens, mais il faut être proactifs en offrant des programmes de week-end soit par nous mêmes, soit par des affiliations avec des universités. Cela changerait complètement la donne », affirme Pierre Goulet.

            Cela suppose que l’on ouvre un autre chantier coûteux : la mise aux normes des bâtiments du Centre et la rénovation des locaux qui ne sont pas adéquatement chauffés en hiver. Il existe, pour ce faire, un programme canadien et québécois de mise aux normes des institutions culturelles, dont aimerait bien bénéficier Orford.

Clientèle

            Pour cette année, le Centre d'arts Orford a déjà atteint ses objectifs, qui se chiffrent en « semaines-étudiant » (un même étudiant présent pendant deux semaines compte pour deux semaines-étudiant). Même si on ne comptabilise pas la présence, pendant deux semaines en août, de l'Orchestre mondial des Jeunesses musicales, les inscriptions en 2008 représentent déjà 650 semaines-étudiant.

            On a constaté, ces dernières années, une augmentation notable des étudiants en provenance des États-Unis. Pierre Goulet aimerait aussi stimuler davantage les relations du Centre avec l’Europe, qui font partie de son histoire, car Gilles Lefebvre était très proche des conservatoires de Paris et de Bruxelles.

            Le conseil d'administration devra se pencher à l'automne 2008 sur la direction artistique du Centre : « Il y aura des nominations à l'artistique, confie Pierre Goulet. L'artistique, c'est l'Académie, le Festival – qui, pour un tiers de sa programmation, est lié à l'Académie –, et les autres arts. À l'automne, le conseil devra décider s'il désire scinder le travail de direction artistique en plusieurs sphères ou s'il le confie à une seule personne, comme c’est le cas depuis le début. Nous prendrons le temps qu'il faudra, car l'image et le programme artistique sont très importants, et il faut que les personnes choisies soient de haut niveau. »

            Quant à la construction d'un amphithéâtre visant à faire d'Orford un Festival de Lanaudière de l'Est, la question n'est pas à l'ordre du jour : « Le Festival n'est pas notre mission première, affirme Pierre Goulet. Le Festival sert l'Académie, car on peut y donner une tribune aux professeurs, mais nous voulons prioritairement rehausser l'Académie, porte-étendard d'Orford. Nous avons beaucoup de pain sur la planche, pour trois ou quatre ans au moins, avant de nous pencher sur la possibilité d’avoir une salle supplémentaire. »   

            Orford ne sera donc pas le Lanaudière de l'Estrie… du moins, pas pour le moment !

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