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Le Premier Sommet de la Francophonie : Derrière les rideaux de Versailles, les premières grandes manœuvres du Lac Meech

Gil Rémillard fut ministre des Relations internationales dans le gouvernement de Robert Bourassa de 1985 à 1988. Il dévoile ici pour la première fois les dessous du premier Sommet de la Francophonie, en 1986, qui a jeté les bases de la reconnaissance de la nation québécoise.

 

Le premier Sommet de la Francophonie s’est ouvert le lundi 17 février 1986 dans le décor impressionnant du Château de Versailles, et s’est poursuivi les 18 et 19 au Centre de conférences Kléber, à Paris.

            En ce matin du 19 février 1986, dernier jour du Sommet, l’atmosphère est solennelle. Le président Mitterrand vient de faire son entrée. Pour parvenir aux sièges qui nous sont réservés autour de la grande table de conférence, nous devons passer devant la délégation canadienne, nos voisins. Lorsque nous arrivons à sa hauteur, le premier ministre fédéral, Brian Mulroney, se retourne pour ne pas nous saluer. Le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, me dit : « Nous sommes boudés par le premier ministre du Canada, ce n’est quand même pas si mal, Gil ! Peut-être y sommes-nous allés un peu fort hier… »

            La délégation canadienne n’avait pas apprécié qu’on la mette devant des « faits accomplis », selon sa formule, tout d’abord lorsque Bourassa avait pris la parole sans autorisation fédérale, la veille, sur des questions de politique et d’économie, puis en faisant des démarches auprès des autres délégations pour faire nommer le premier ministre du Québec rapporteur de ce premier Sommet de la Francophonie. Mais nous n’avions pas le choix : nous devions faire en sorte que le premier ministre du Québec puisse s’exprimer de plein droit en tant que chef de gouvernement à ce premier Sommet, en dépit de l’entente de participation conclue avec Ottawa qui nous laissait peu de marge de manœuvre.

Compétences restreintes

            En effet, pendant la campagne électorale, le 7 novembre 1985, le premier ministre désigné, Pierre Marc Johnson, et la nouvelle ministre des Relations internationales, Louise Beaudoin, qui venait de quitter son poste de déléguée générale du Québec à Paris, avaient annoncé, après de difficiles négociations avec le gouvernement fédéral, la participation du Québec au premier Sommet de la Francophonie. C’était une entente de compromis. Malgré tous les efforts des représentants québécois, le gouvernement canadien avait accepté que le premier ministre du Québec s’exprime officiellement, mais seulement sur les sujets concernant la coopération, en troisième partie du Sommet. Sur les questions de politique internationale, il ne pouvait intervenir, et sur les sujets économiques, il ne pouvait le faire qu’avec l’autorisation d’Ottawa.

            Las de ces querelles Canada-Québec qui empêchaient la tenue d’un Sommet de la Francophonie depuis plus de dix ans, les Français avaient averti le gouvernement québécois que s’il n’arrivait pas à une entente avec Ottawa, le président Mitterrand convoquerait quand même un Sommet dans les mois suivants. Le gouvernement Johnson n’avait donc pas le choix : il acceptait ce compromis, ou bien le Sommet se tenait sans le Québec.

Un premier test

            Bourassa, qui venait d’être élu premier ministre le 2 décembre sans toutefois avoir réussi à se faire élire dans son comté, voulait utiliser ce Sommet pour établir fermement sa crédibilité internationale. Il n’aimait pas beaucoup ce genre de Sommet où dominent les gestes et paroles diplomatiques calculés. Mais il savait que c’était son premier test important devant les électeurs québécois, particulièrement sensibles à l’image internationale de leur premier ministre, surtout lorsqu’il s’agit des relations avec la France.

            C’était aussi notre premier test auprès du gouvernement Mulroney, visant à établir une confiance mutuelle dans nos discussions constitutionnelles afin de permettre au Québec d’adhérer au rapatriement de 1982 dans « l’honneur et l’enthousiasme ». Mulroney avait pris cet engagement à Sept-Îles le 6 août 1984, durant sa campagne électorale, ce qui l’avait grandement aidé à balayer John Turner au Québec lors des élections du 4 septembre suivant. Le 12 décembre 1985, lors de l’assermentation de son gouvernement, Bourassa s’était à son tour engagé à réaliser cette entente constitutionnelle au cours de son premier mandat.

            Il fallait donc jouer serré. La marge de manœuvre était mince. Parler politique internationale n’intéressait pas vraiment Bourassa. Il n’appréciait pas les discussions diplomatiques, mais il vibrait dès qu’on parlait chiffres. Il voulait donc intervenir surtout sur les sujets économiques. Selon l’entente avec les fédéraux, il devait en demander l’autorisation à Ottawa. Toutefois, me dit-il, « si on s’embarque là-dedans, on ne s’en sort pas. Quand le Sommet sera terminé, on sera toujours en discussion. Je vais demander la parole à Mitterrand, et s’il me la donne, je la prendrai. Je m’arrangerai avec Brian (Mulroney) après. »

            Ce qu’il fit l’après-midi du 18 février, deuxième jour du Sommet, décidant d’intervenir à quelques reprises et d’une façon particulièrement significative sur une question concernant les nouvelles technologies et leur impact économique. Se référant à la proposition de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, il alla même jusqu’à proposer d’établir un nouveau « plan Marshall » pour les pays du Sud, visant à ce que les surplus agricoles des pays du Nord leur soient octroyés. Bourassa avait l’art de la formule qui frappe, et celle-là fit son effet, à la grande surprise de la délégation canadienne. Il s’agissait pour nous de vérifier jusqu’où nous pouvions étirer l’application de l’entente prise avec les fédéraux quant au déroulement du Sommet. Dès son intervention terminée, Bourassa demande à Ronald Poupart de convoquer la presse pour expliquer sa proposition. Les médias canadiens sont tous représentés. Jeffrey Simpson, le journaliste vedette du Globe and Mail, demande au premier ministre : « Monsieur Bourassa, aviez-vous la permission d’Ottawa pour intervenir ainsi sur un sujet économique ? » Bourassa, d’un ton  déterminé, lui répond « non » et quitte la salle. Tous les médias – grâce à un décalage horaire adroitement calculé, il faut le dire, par Bourassa et Poupart – en firent leurs manchettes. Les francophones, pour souligner l’autonomie de la délégation québécoise, mais les anglophones, pour dire que Bourassa se moquait de Mulroney, trop faible pour faire respecter l’entente.

Bouderie

            L’attitude de Mulroney, qui s’était tourné pour ne pas nous saluer en ce dernier matin du Sommet, montrait donc que manifestement, le geste n’avait pas été apprécié des fédéraux. Bourassa me dit en prenant place à la table : « Règle-ça avec Lucien (Bouchard) ! » Bourassa se permettait un peu d’ironie au aux dépens de Mulroney, qui terminait souvent ses discussions avec nous par cette phrase en référence à son nouvel homme de confiance à Paris.

 

            Il était évident que Lucien Bouchard avait la confiance totale de Brian Mulroney. Louise Beaudoin, alors déléguée générale du Québec, avait accueilli très froidement la nomination de Lucien Bouchard comme ambassadeur du Canada à Paris. Elle le connaissait assez bien pour savoir qu’il prendrait beaucoup de place. D’autant plus que François Mitterrand, qui avait un penchant marqué du côté fédéral, avait développé un solide lien d’amitié avec Mulroney. Le président français appréciait la généreuse collaboration que lui accordait le premier ministre du Canada aux Sommets du G7. Mulroney savait jouer habilement les intermédiaires entre le président Reagan, la première ministre Thatcher et Mitterrand. Sa gentillesse, sa connaissance des dossiers internationaux et ses positions fermes sur des questions comme l’Apartheid le rendaient sympathique à Mitterrand. D’autant plus qu’il ne lui faisait pas d’ombre, comme cela avait été le cas de Pierre Eliott Trudeau.

            Je rencontre donc Lucien Bouchard à la pause de ce dernier avant-midi du Sommet. L’intervention de la veille sur une question économique sans entente préalable n’a pas froissé outre mesure la délégation canadienne, mais celle-ci accepte mal que nous ayons « comploté », comme me le dit Lucien, pour faire nommer Bourassa rapporteur du Sommet sans l’en avoir informée dès le début. Je lui explique alors que les choses se sont passées plus vite que prévu et que nous voulions vérifier la réaction des autres délégations pour savoir si la démarche avait des chances de réussir avant de les impliquer. Ce qui était vrai.

            Il fallait tout d’abord convaincre Bourassa que le Québec devait être l’hôte du deuxième Sommet prévu en 1987. En effet, j’étais persuadé que de tenir le deuxième Sommet à Québec serait un puissant moyen de démontrer à l’ensemble du Canada que le Québec était une « société distincte », comme nous voulions le faire inscrire dans la Constitution. Toutefois, nous savions déjà par ailleurs que des pays africains, la Côte d’Ivoire et le Sénégal en particulier, considéraient qu’après le Nord, c’était au tour d’un pays du Sud d’accueillir le Sommet. Il circulait une rumeur selon laquelle Houphouët-Boigny, le « vieux sage » de l’Afrique, voulait accueillir le Sommet en Côte d’Ivoire avant de quitter la présidence. La situation s’annonçait donc délicate.

Grandes manœuvres autour du deuxième Sommet

            Je comptais sur André Patry pour m’aider à réaliser ces projets. Je lui avais demandé de venir à Paris comme conseiller spécial. C’était un privilège pour moi de pouvoir bénéficier des conseils d’un homme d’une aussi grande expérience internationale. Avec Jean Marc Léger, alors sous-ministre adjoint, et les fonctionnaires du ministère des Relations internationales, je bénéficiais d’une équipe remarquable sur le terrain. Et j’en avais bien besoin.

            Après quelques discussions infructueuses tenues à Paris avant le Sommet avec Lucien Bouchard et Bernard Roy, chef de cabinet du premier ministre Mulroney, pour essayer de trouver des amendements à l’entente signée par Pierre-Marc Johnson, il était évident que nous étions coincés. Nous ne voulions surtout pas lire en manchette des médias, au lendemain du premier Sommet de la Francophonie, que le premier ministre du Québec n’avait pas été réellement autorisé à s’exprimer ! Nous savions aussi que la marge de manœuvre des fédéraux était mince. Nous ne pouvions pas aller beaucoup plus loin sans susciter un branle bas de combat dans les médias anglophones, ce que nous voulions absolument éviter dans la perspective du début de nos négociations constitutionnelles au Canada. Cependant, l’entente telle qu’établie était pour nous nettement insuffisante. C’est alors qu’André Patry me suggéra, la veille de l’ouverture du Sommet, un scénario risqué, mais intéressant : « Gil, tu ne gagneras rien à brusquer les choses. Les Africains aiment bien le Québec, mais c’est d’Ottawa qu’ils reçoivent leur chèque. Les Français en ont assez des querelles Québec Ottawa, et entre nous, ils ont raison. Il faut être prudent, car nous pourrions rapidement nous retrouver isolés ; toutefois, il y a une possibilité intéressante. Il faut faire nommer Bourassa rapporteur du Sommet. »

            Il me propose donc le scénario suivant, en deux étapes. Tout d’abord, il faut, me dit André Patry, « que l’on fasse accepter l’idée qu’il y ait un rapporteur officiel du Sommet, comme dans les grandes réunions internationales du même genre. Et il faut dire qu’on fait nommer Bourassa rapporteur parce qu’en clôture, il invitera toutes les délégations à Québec pour le prochain Sommet. » Je lui demande : « Est-ce réalisable ? Le Sommet débute dans 24 heures ! »

            « J’ai vérifié avec Jean-Marc (Léger), dit-il.  Il croit que si on s’y met maintenant, on peut y arriver. »

            Quelques jours auparavant, à Québec, j’avais évoqué à Bourassa la possibilité que nous soyons les hôtes du deuxième Sommet. Il était un peu sceptique étant donné le principe d’alternance entre le Nord et le Sud. Il ne voulait pas offenser les pays africains, où nos entreprises étaient de plus en plus nombreuses à œuvrer. Toutefois, il était d’accord pour dire que ce serait un atout pour nos négociations constitutionnelles canadiennes. Juste avant l’ouverture du 17 février, Bourassa me dit, après quelques rencontres bilatérales : « Attention à ne pas nous mettre les Africains à dos. Avoir le Sommet à Québec en 1987, c’est bien, mais ce n’est pas un must. Je lui réponds :

« Nous sommes en train de vérifier les premières réactions des Africains, nous les connaîtrons ce soir. »

            Dès la fin des discours d’ouverture terminés, nous nous réunissons rapidement pour faire le point avant le début des travaux de l’après-midi. Jean-Marc Léger me dit : « Bonne nouvelle, les Sénégalais sont prêts à nous appuyer. Je comprends qu’ils ne soient pas chauds à l’idée que le prochain Sommet soit à Abidjan (Côte d’Ivoire). J’ai l’impression qu’ils aimeraient avoir le troisième Sommet chez eux. Si on s’engage à les appuyer là-dessus par la suite, ils nous aideront à persuader la Côted’Ivoire, qui n’a par ailleurs fait encore aucune démarche officielle pour avoir ce deuxième Sommet ».

 

            De mon côté, j’en avais parlé après le déjeuner avec Roland Dumas, le ministre des Affaires étrangères de France. Il m’avait dit que l’idée d’avoir un rapporteur était une « bonne idée, mais il faudra que le rapport soit approuvé avant d’être lu par le rapporteur. » « Bien sûr, lui avais-je répondu. Et ce serait intéressant si le rapporteur était l’hôte du prochain Sommet. Il pourrait terminer le rapport par une invitation solennelle à toutes les délégations. » Et je m’étais arrêté là, sans évoquer la possibilité que Robert Bourassa soit ce rapporteur.

            « Vous savez, dit-il, que la Côte d’Ivoire est intéressée à avoir le prochain Sommet. Si le "Vieux" (Félix Houphouët-Boigny) le demande au président Mitterrand, il ne fait pas de doute que la France l’appuiera. »

            Je comprenais donc qu’il fallait au plus tôt persuader la délégation du Sénégal que le prochain Sommet devait se tenir à Québec. Nous avions une excellente relation avec les Sénégalais. Le jeune président qui avait pris la succession de Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, était impressionnant. Son ascendant sur l’ensemble des délégations africaines était évident, et de plus, sa relation avec le premier ministre Bourassa était excellente. On nous avait dit aussi que le « Vieux » l’appréciait beaucoup et qu’il pourrait éventuellement lui parler.

            Nous avons donc convenu que Bourassa parlerait informellement à Diouf après la session de l’après-midi de cette première journée du Sommet pour lui laisser entendre que nous appuierions le Sénégal pour qu’il accueille le troisième Sommet en 1989, s’il acceptait l’accroc à l’alternance Nord-Sud consistant à nous laisser recevoir le deuxième Sommet en 1987. J’informe Bourassa, avant sa rencontre avec Diouf, que nos amis Sénégalais tenaient à ce troisième Sommet sur le plan politique et savaient que si la Côte d’Ivoire était l’hôte du prochain Sommet en 1987, le Sénégal ne pourrait avoir celui de 1989 à cause de l’alternance habituellement respectée entre le Nord et le Sud. De plus, la délégation française nous avait clairement transmis le message que si nous voulions recevoir le deuxième Sommet à Québec, il fallait convaincre les Africains que ce dernier ne risquerait pas être mis en péril par les « sempiternelles » querelles Canada-Québec.

Un succès

            Après la rencontre, le premier ministre Bourassa m’informe que le président Diouf accepte notre plan et qu’il lui a dit que la Côte d’Ivoire ne tenait pas vraiment à recevoir le Sommet, Houphouët-Boigny n’étant pas en grande forme. Pendant ce temps, Jean Tardif et Clément Duhaime, de la délégation québécoise, font un travail remarquable, rencontrant chaque délégation pour lui vendre l’idée de nommer un rapporteur.

Juste avant la reprise des travaux, après la pause de l’après-midi, le ministre Dumas m’interpelle : « On me dit, monsieur le Ministre, que l’idée d’un rapporteur est acceptée de tous. Le président Mitterrand considère que c’est une bonne idée. Évidemment, nous comprenons que nous rédigerons ensemble ce rapport. »

            « Merci, monsieur le Ministre, lui réponds-je. Bien sûr, le rapport reflétera les consensus établis pendant les discussions. Et puis, vous êtes les hôtes de ce Sommet. »

            « Très bien, me dit-il. Il faudrait, à la fin des travaux de cet après-midi, faire accepter officiellement l’idée d’un rapporteur par les délégations. »

            « Et aussi que le premier ministre Bourassa sera ce rapporteur », dis-je, sachant qu’André Patry et Jean-Marc Léger avaient déjà rencontré la délégation française et le sherpa de Mitterrand à ce sujet.

            « Là, monsieur le Ministre, c’est plus difficile. Il ne faut pas brusquer les choses. Vous avez la chance que le président Mitterrand veuille de toute façon faire une visite au Canada et au Québec en 1987. Il faut s’assurer que les Africains n’ont pas de problèmes avec ça. Tenez, venez avec moi. »

Et le ministre Dumas m’amène de ce pas vers la délégation de la Côte d’Ivoire. Il dit au ministre des Affaires étrangères de ce pays :

            - « Monsieur le Ministre, ce serait bien, si vous êtes d’accord, de faire accepter par l’assemblée dès cet après-midi l’idée d’un rapporteur. »

            - « Vous avez raison », lui répond le ministre.

            - « Il faut aussi choisir ce rapporteur, et ce serait, comme convenu, le premier ministre Robert Bourassa, puisqu’il pourrait clore en invitant toutes les délégations au prochain Sommet à Québec. »

            Et nous retournons prendre nos places autour de la table. Manifestement, la délégation française avait fait son travail !

Fin de Sommet

            À partir de ce moment-là, je savais que c’était joué. J’informe Bourassa qu’en fin d’après-midi, Mitterrand fera en sorte qu’il soit nommé rapporteur du premier Sommet de la Francophonie. Mais pendant toute cette opération menée au pas de course, nous n’avions pas eu l’occasion d’en parler à la délégation canadienne. De sorte que c’est le président Mitterrand qui, croyant que le premier ministre Mulroney, assis près de lui, était bien informé, lui en parla le premier !

            Tout juste avant de clore cette première journée de travail du Sommet, le président Mitterrand fait adopter, comme si cela avait toujours été prévu ainsi, la création du poste de rapporteur et la nomination du premier ministre du Québec à ce poste. Il nous restait bien sûr à rédiger notre rapport, en respectant nos engagements envers les Français qui, finalement, avaient été les grands maîtres du jeu.

            Donc, en ce matin du dernier jour du Sommet, nous tenons notre dernière réunion pour nous assurer que le rapport reflète bien les discussions qui se sont déroulées. Tout va bien, mais un dernier élément nous pose problème : de quel siège Bourassa va-t- il faire son rapport ? Je me mets à rêver que ce premier Sommet de la Francophonie se termine devant les caméras du monde entier avec le premier ministre du Québec rapporteur, assis à côté du président de la France et annonçant la tenue du prochain Sommet à Québec en 1987. J’en parle à Ronald (Poupart) et à Jean Claude (Rivest), qui conviennent que politiquement parlant, ce serait un superbe « coup ». Nous sommes à quelques minutes d’ajourner la session de l’avant-midi pour le déjeuner officiel de clôture, qui aura lieu à l’Élysée. Rapidement, nous convenons qu’après que toutes les délégations se seront retirées pour le déjeuner, Jean-Claude Rivest et moi déplacerons les cartons d’identification des convives afin que le premier ministre Bourassa se retrouve à la droite du président Mitterrand pour faire son rapport. Au retour, j’entrerai dans la salle avec Robert Bourassa, qui ignore tout du stratagème, pour le diriger vers son nouveau siège de rapporteur.

            Après le déjeuner officiel, les délégations reviennent donc au Centre de conférences Kléber. Les délégations entrent solennellement pour la dernière session, qui comporte essentiellement le discours de clôture du président Mitterrand et celui du rapporteur, Robert Bourassa.

            Dès son entrée dans la salle, je prends Bourassa par le bras pour qu’il presse un peu le pas et l’amène à son nouveau siège, à côté de Mitterrand. Ce dernier paraît tout d’abord un peu surpris que tout à coup, le premier ministre du Canada soit un peu plus loin, et le premier ministre du Québec immédiatement à sa droite. Le ministre Dumas se rend bien compte de la situation, mais il accepte de jouer le jeu en reculant son siège pour permettre à Bourassa d’être vraiment aux côtés du Président. Et la séance est ouverte. Le président Mitterrand donne la parole au premier ministre du Québec, qui fait son rapport, puis invite les délégations à Québec pour le deuxième Sommet en 1987 devant toute la presse internationale.

            Après le discours de clôture du président Mitterrand et l’ajournement au Sommet de Québec en 1987, juste avant de partir, Mulroney vient voir Bourassa et lui dit : « Félicitations, Robert. Ta société distincte, tu viens de lui faire faire un bon bout de chemin. » Lucien (Bouchard) avait donc fait son travail. Tout rentrait dans l’ordre. Nous avions réussi.

            En me saluant avant de quitter la salle, Mitterrand, Dumas à ses côtés, me dit : « Monsieur le Ministre, en politique, il vaut mieux bien préparer les improvisations… » J’avoue que je comprends plus facilement aujourd’hui ce qu’il voulait dire. Les circonstances et mon manque d’expérience diplomatique à l’époque avaient probablement causé quelques turbulences dans la quiétude de ce premier Sommet, mais les résultats étaient là : les Canadiens ont reçu l’image d’un premier ministre du Québec engagé sur la ligne de front dans la Francophonie. Par le fait même, l’idée du Québec en tant que « société distincte » prenait donc place de belle façon sur l’échiquier politique Canadien, ce qui me permettait de faire ma première tournée des provinces quelques semaines plus tard afin de tenter de la faire inscrire dans la Constitution.

            En fait, le Sommet de la Francophonie de Paris fut notre première « grande manœuvre » pour lancer les négociations constitutionnelles et parvenir à l’Accord du Lac Meech en juin 1987.

            Il constitua aussi un pas significatif vers la reconnaissance de la nation québécoise.

 

Cet article est le condensé d’un chapitre d’un ouvrage à paraître : Le Fédéralisme canadien, tome III : Les tentatives de réforme.

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