Culture

Jean-Philippe Tremblay, un chef qui s'impose

À vingt-huit ans, le chef d’orchestre Jean-Philippe Tremblay est un éloquent ambassadeur de la musique au Québec. Moins flamboyant et présent dans les médias que son aîné Yannick Nézet-Seguin, il accomplit son parcours artistique avec discrétion, sobriété et assurance, dirigeant les grands orchestres de Londres et se préparant à une tournée en Chine.

 

Le nom de Jean-Philippe Tremblay a commencé à émerger à l’été 2001, à l’occasion des quatrièmes Jeux de la Francophonie à Ottawa. L’Orchestre de la Francophonie canadienne (OFC), constitué de jeunes musiciens, offrit cette année-là plusieurs concerts au Canada, dans un programme d’œuvres de compositeurs francophones. Chose inespérée : la ténacité de tous ceux qui furent à l’origine du projet permit la poursuite de l’aventure.

Depuis 2001, l’OFC offre chaque année une formation orchestrale à soixante-dix jeunes musiciens canadiens francophones ou francophiles, âgés de 18 à 30 ans. Jean-Philippe Tremblay est l’incarnation de ce projet et les prestations de l’OFC sont devenues des rendez-vous estivaux très courus. Après la 5e Symphonie de Tchaïkovski et la 7e Symphonie de Dvorak, les années précédentes, c’est, en 2006, avec la 4e Symphonie de Brahms et la

7e Symphonie de Bruckner que Jean Philippe Tremblay a impressionné les mélomanes et les critiques. « Ce jeune chef à la sobre gestuelle est décidément très doué ! », constatait Claude Gingras dans La Presse.

 

Les embûches

S’il avait débuté sa carrière il y a une dizaine d’années, Jean-Philippe Tremblay aurait acquis une notoriété internationale de manière beaucoup plus rapide et fulgurante. Mais un jeune chef canadien ne peut plus saisir aujourd’hui le tremplin qui s’offrait si naturellement aux musiciens du pays : le remplacement au pied levé, auprès d’un grand orchestre américain, d’un artiste indisposé. Les plus grandes carrières ont commencé ainsi. Mais en trois ans, Jean Philippe Tremblay a été contraint de refuser plusieurs fois des invitations de ce type, alors qu’un remplacement réussi aurait répandu, par le bouche à oreille dans le milieu, son nom sur tout le continent nord-américain. Timidité ? Non : protectionnisme.

« D’après mon expérience, la situation du musicien canadien était confortable par rapport aux États-Unis jusqu’à la décision du Canada de ne pas aller en Irak. Dans les semaines qui ont suivi, un visa de travail très strict est entré en vigueur. À l’hiver 2003, j’ai été bloqué à Dorval deux fois, une fois pour l’Orchestre de Milwaukee, une fois pour celui de Saint Louis : j’avais les bons papiers, remplis par l’orchestre, mais pas le bon formulaire. Impossible de passer. Cela a continué avec une question de délai, un temps minimum d’attente du visa de travail, même en payant la prime de 1 500 dollars qui permet de raccourcir à dix jours l’obtention du document. »

Il est évidemment possible, en payant le prix fort, de remplacer un musicien si on est prévenu quinze ou vingt jours à l’avance, mais la plupart du temps, les remplacements se font à un ou deux jours d’avis. Et là, il n’y a vraiment rien à faire. « La seule possibilité c’est de renoncer au cachet. Mais, là, c’est le drapeau rouge qui se lève à la douane, avec suspicion et interrogatoires », déplore le chef, qui semble parler d’expérience. « C’est assez troublant de la part d’un voisin proche du Canada, d’autant plus troublant que si l’OSM a besoin d’un remplacement et appelle un jeune chef américain un lundi pour un concert le jeudi, il n’y a aucun problème : “Bienvenue à Montréal… Enjoy!” Et nous, on ne dit rien, personne ne dit rien… » , s’insurge Jean Philippe Tremblay, qui corrobore les dires de nombreux artistes, solistes ou chefs d’orchestre.

 

Être chef

Naît-on chef ou le devient-on ? Pour son équilibre, Jean-Philippe Tremblay a mené à leur terme ses études d’alto. Il se souvient de l’altiste qui jouait dans l’orchestre du Saguenay–Lac-Saint-Jean à l’âge de quatorze ans et qui faisait une fixation sur Leonard Bernstein. Au Saguenay, le chef de l’orchestre se nomme Jacques Clément. Et, un jour, en répétition, il donne sa chance à l’adolescent en lui permettant de diriger une Danse slave de Dvorak. « Là, cela a fait “bang”. Je n’avais plus qu’une chose en tête : devenir chef. » Mais la raison passe en premier : il finit ses études d’alto, afin de pouvoir, s’il échoue dans ses projets, jouer d’un instrument à un niveau professionnel.

Jean-Philippe Tremblay termine son troisième cycle à Chicoutimi. L’étape suivante le mène directement de Chicoutimi à la Royal Academy of Music, à Londres. Il s’y consacre également à l’alto : « J’ai fait un petit bout en classe de direction, mais le professeur m’a presque mis dehors car je préférais aller voir des répétitions du Philharmonia ou du London Philharmonic plutôt que de m’asseoir dans sa classe et de l’écouter parler de lui. » Le jeune musicien s’offusque de l’habitude très déplaisante, dans l’enseignement de la direction, de considérer qu’il faut absolument être pianiste pour savoir déchiffrer une partition.

Son apprentissage de la direction, Jean-Philippe Tremblay le fait dans les bois ! Mais pas n’importe lesquels; ceux aux alentours de la commune de Hancock, dans le Maine (États-Unis). Ils abritent la Pierre Monteux School, destinée aux chefs et musiciens d’orchestre. Cette école a été construite en cadeau au chef français Pierre Monteux (1875-1964) par sa femme, Doris Hodgkins. Dans toute son histoire, l’école n’a connu que trois maîtres : Monteux lui-même, Charles Bruck et Michael Jinbo.

Jean-Philippe Tremblay se souvient : « C’est une école formidable, car il faut partir avec 65 partitions et, surtout, les maîtrier. On met les 65 partitions dans ses bagages – trois valises – et on part, destination le Maine, pour aller dans une école cachée dans le bois ! »

L’apprentissage, selon la technique de Monteux, évite tout geste superflu : « Le professeur est assis à l’endroit des timbales sur une sorte de trône qui était celui de Monteux. La technique d’enseignement consiste à poser des questions, par exemple « Pourquoi ce tempo ? » Michael Jinbo ne veut pas forcément une réponse : il veut qu’on réfléchisse. Cet apprentissage est quelque chose qui vous poursuit. Aujourd’hui, avec n’importe quel orchestre, j’ai souvent l’impression de voir Michael Jinbo assis au fond de l’orchestre et je me dis : “Mais qu’est-ce que je fais là ?” »

Jean-Philippe Tremblay, qui a suivi les cours pendant trois années et, en 1996, atrafiqué son état civil pour y accéder alors qu’il n’avait pas encore dix-huit ans, avoue avoir épuré sa technique à Hancock. « C’est là que j’ai tout nettoyé! Quand on a regardé des vidéos de Leonard Bernstein et qu’on ne joue pas toujours avec les plus grands chefs, il y a des choses qui s’ajoutent. J’ai surtout appris à toujours chanter en dedans de moi, à ne jamais devenir une machine. »

 

Tanglewood

Au retour de Londres, fort de sa formation dans le Maine, Jean-Philippe Tremblay revient à Montréal, en direction d’orchestre, dans le cadre d’un nouveau programme à l’Université de Montréal (UdM), un projet pilote. « L’UdM me donnait beaucoup de temps avec l’orchestre, et j’étais le seul étudiant », se souvient-il. C’était en 2000-2001, juste après Tanglewood, le point déclencheur de sa carrière. Tanglewood, résidence d’été du Boston Symphony Orchestra, est en quelque sorte la Mecque des jeunes chefs : quatre cents à cinq cents candidatures chaque année pour… trois places !

Jean-Philippe Tremblay se souvient : « En février, on m’a appelé en me disant : “Vous êtes dans les douze finalistes.” Rien que le fait de diriger une partie de l’orchestre de Boston pour l’audition devant Seiji Ozawa était enivrant. Le premier soir, on m’a invité en finale : on était plus que six pour trois places. Puis Robert Spano, le chef de l’orchestre symphonique d’Atlanta, mon mentor

à Tanglewood, m’a dit “You are in!” » À Tanglewood, Jean-Philippe Tremblay suit les cours de Seiji Ozawa, d’André Previn, à raison de deux fois trois heures par jour pendant trois semaines, et de Robert Spano : « C’est là que j’ai été remarqué, ce qui m’a ouvert les portes », reconnaît-il.

 

Garder l’alto

Chose rare, Jean-Philippe Tremblay a décidé de poursuivre la pratique de son instrument, l’alto. « Je suis chef d’orchestre, mais je joue de l’alto, car continuer à jouer d’un instrument garde les pieds et les oreilles sur terre. La direction, ça ne fait pas de son : on ouvre la lumière, on la ferme. Les chefs qui ne jouent plus d’un instrument perdent le contact direct avec le son », analyse-t-il.

Certes, il ne peut plus se frotter aux grandes partitions orchestrales avec alto de Bartók, Berlioz ou Hindemith, qui nécessitent une virtuosité aguerrie par cinq à sept heures de pratique quotidienne, mais Jean-Philippe Tremblay voyage avec son instrument, « un embarras, depuis les mesures de sécurité de l’été dernier ». Il tente de programmer des séances de musique de chambre avec les musiciens des orchestres qu’il dirige : « Si le chef joue de la musique avec eux, les musiciens le voient aussi différemment, surtout s’il est altiste, ça leur permet en plus de faire des blagues ! » (Les altistes sont les souffre-douleur des orchestres, NDLR.)

L’entretien de sa pratique instrumentale lui prend deux heures par jour, mais il y tient, même si cette discipline lui coûte cher, parfois : « Quand votre agent vous dit : “Veux-tu faire un remplacement à Houston dans deux semaines ?” et que vous dites “Non, je ne peux pas, parce que je suis en train de jouer de l’alto dans une salle de cent places à Montréal aux Jeunesses musicales”, c’est sûr que l’agent ne comprend pas. Mais quand on s’engage dans une série de concerts, on le fait, on respecte sa parole. Pour mon agent, le fait que je joue encore de l’alto est la plus grande catastrophe possible. »

 

Un emploi du temps chargé

Après une fin de semaine consacrée à la musique de chambre de Schumann fin octobre à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, à Montréal, Jean-Philippe Tremblay repartira pour Londres, pour quatre concerts avec le célèbre Philharmonia Orchestra, passera par la Royal Academy pour enseigner la musique de chambre et préparera la tournée de son orchestre en Chine, dix-huit concerts en vingt-cinq jours, avec l’Orchestre de la Francophonie canadienne. Il dirigera Kaléidoscope de Pierre Mercure, une œuvre de Julien Bilodeau, des concertos pour violon de Mozart et de Beethoven avec Alexandre da Costa, mais aussi les grands succès classiques comme Roméo et Juliette de Tchaïkovski, le Boléro de Ravel et L’Oiseau de feu de Stravinsky. Attentif à la culture du pays hôte, il a également choisi une œuvre chinoise, et ses musiciens participeront à des ateliers de musiques traditionnelles. « C’est la première expérience de l’orchestre hors de la saison d’été et hors du pays : les salles dans les grandes villes sont complètes », se réjouit-il.

Tout cela l’encourage : « L’orchestre est bien ancré, il y a des projets de tournée pour l’été 2007 et nous pouvons compter sur un Conseil d’administration exceptionnel, avec des personnes dévouées aux profils très complémentaires. » L’OFC pourrait bien, en 2007, intensifier sa collaboration avec le Centre national des Arts. Jean-Philippe Tremblay admire le Young Artist Program de Pinchas Zukerman, dont il a été l’assistant de 2001 à 2003. Ses premiers disques viennent de paraître : le Premier Concerto pour violon de Bruch, avec Alexandre da Costa, chez Disques XXI, et des transcriptions orchestrales de quatuors de Schumann, sur étiquette Naxos.

La tête sur les épaules, Jean-Philippe Tremblay est en train de restructurer sa carrière à long terme. Il vise un poste auprès d’un orchestre de radio en Allemagne et cherche à développer ses activités de chef d’opéra : « Je voudrais au moins une production par an. Mais cela mobilise un mois et demi, ce qui est mal vu par les agents, pour lesquels multiplier les engagements symphoniques est plus rentable. Pourtant, après avoir travaillé Eugène Onéguine de Tchaïkovski, on n’adopte plus le même tempo dans les symphonies ! »

Son attachement à Montréal est indéfectible : « C’est la ville de mon cœur. Je suis calme quand j’arrive chez moi. » Aucun regret, donc, de ne pas être resté à Londres : « On est chanceux de vivre ici ! »

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