Culture

La naissance d'une étoile

Il y a de cela environ cinq à six mille ans sont survenus des événements hors du commun qui ont modifié à jamais la topographie du Labrador. L’étoile qui apparut alors n’était pas une super nova comme celle de Bethléem ou celle de Kepler (1604), mais bien une étoile de plein droit. Après tant de siècles, elle brille toujours de tous ses feux au bout de la queue de la Petite Ourse.

En ces temps anciens, deux tribus d’Innus se partagent les terres glaciales qu’ils appellent Nitassinan, « notre terre », et qui s’allongent en pointe du détroit de Belle-Isle, au sud, jusqu’à la mer du Labrador, au nord. Les Mushuaunnut campent dans les environs d’Utshimassit (aujourd’hui Davis Inlet), alors que les autres, les Mishikamaunnut, vivent non loin d’un lac (aujourd’hui le lac Melville) à Sheshatshiu, dont le nom signifie « péninsule étroite ». Quoique assez éloignées l’une de l’autre, les deux tribus partagent les mêmes mœurs et la même langue, l’innu-aimun.

Même si seuls de rares végétaux comestibles poussent sur ces terres froides et arides, on n’y meurt pas de faim pour autant. Les hommes chassent le caribou, le phoque, le morse, l’ours et le bœuf musqué, laissant aux femmes l’ukalik, un lièvre deux fois plus gros que celui de nos campagnes. L’hiver, cet animal est si abondant et si facile à surprendre que même les enfants le chassent. Pour se réchauffer lorsque le froid est au plus vif, l’ukalik creuse un trou dans la neige, s’y enfouit et fait le mort. Ni vous ni moi ne pourrions l’apercevoir, sa fourrure hivernale étant plus blanche que la neige. Mais même à distance, les jeunes Innus font la différence entre un lièvre et un simple renflement dans la neige. Armés d’une défense de morse en guise de gourdin, ils s’approchent lentement du lièvre et l’assomment d’un seul coup, comme le font encore les Madelinots lorsqu’ils chassent le phoque au printemps.

Le chant des banquises

L’hiver où se déroule mon histoire est plus rude qu’à l’accoutumée. De mémoire d’Innu, c’est le plus insupportable de tous. Depuis des mois, pas moyen d’apercevoir le soleil. Il luit bien quelques heures par jour, mais l’air est si glacial qu’une épaisse brume monte de la mer et en cache les rayons. De temps à autre, une lueur jaunâtre perce la brume pour découvrir une mer couverte de glace. Si le vent se lève, les banquises se fracassent les unes contre les autres et s’effondrent dans un tel fracas qu’on croirait la terre entière en train d’imploser.

Incapable de supporter ce vacarme assourdissant, Sakari, dont le nom signifie « la douce », se bouche les oreilles et enfouit sa tête dans les peaux de phoque qui jonchent le wigwam de ses parents. Ses cheveux noirs, qu’elle sépare sur le haut du crâne et attache derrière la nuque, encadrent un visage tout rond aux pommettes saillantes et aux yeux en amande. Elle porte par-dessus sa robe de peau une veste de caribou ornée de signes rouges et blancs.

La jeune Sakari vit avec Pomiuk, son père, et Nokoom, sa mère, les plus importants pourvoyeurs du campement. Nokoom connaît toutes les baies et tous les fruits comestibles et en accumule des provisions qu’elle distribue généreusement à ses voisins. Quant à Pomiuk, il passe le plus clair de son temps à la chasse.

De chaque voyage, il rapporte un caribou ou un ours qu’il hale sur le sol à l’aide d’un long filin de babiche ceinturant son front. Pour fabriquer leur babiche, les Innus plongent la peau de caribou dans l’eau bouillante, puis raclent les poils et la mince couche noire qui la recouvre. Ils laissent tremper la peau durant une journée avant de l’étirer et de la fixer sur des piquets, au-dessus du sol. Une fois sèche, ils la découpent en lanières.

La réputation de Pomiuk comme chasseur s’est répandue à des kilomètres, de même que sa nouvelle façon de conserver le gibier. Un jour, Pomiuk avait posé un morceau de caribou sur le sol du wigwam et placé dessus une grosse pierre pour le protéger des loups. Quand il la reprit, la viande, qui avait perdu beaucoup d’eau et rapetissé de moitié, était de plus devenue coriace et sans goût. Il la déposa donc à l’intérieur du cercle de cailloux qui circonscrivent le feu de camp, presque toujours allumé l’hiver. Quelque temps après, il découpa avec son couteau une tranche de viande qu’il dégusta avec appétit. Séchée et fumée, elle avait acquis une tout autre saveur. Depuis, Pomiuk n’apporte plus à la chasse que du caribou séché. Ses provisions de bouche s’en trouvent allégées, et plus besoin d’allumer de feu si une fringale le tenaille : il a toujours de la viande à se mettre sous la dent.

Les voyageurs qui venaient du froid

L’hiver commence à peine quand deux étrangers arrivent d’Utshimassit ; c’est la surprise générale, car on n’a pas l’habitude de si longs trajets en cette période de l’année. Kinok, qui a l’âge de Pomiuk mais le dépasse d’une tête, et son compagnon Neshoo, beaucoup plus jeune et plus frêle, semblent flotter sur la neige. Ils portent aux pieds d’étranges objets que personne ici n’a encore vus. Il s’agit de deux branches de bois souple qui ont la vague forme d’une larme et dont les extrémités sont fixées solidement par des filins. L’intérieur de l’ovale est garni de lanières de babiche entrecroisées. Avec ces engins, on marche sur la neige sans s’y enfoncer. Les visiteurs viennent échanger le secret de leur invention contre celui de Pomiuk, tout étonné d’apprendre que la réputation de son caribou fumé a voyagé aussi loin.

Toute la bande est convoquée, et Pomiuk et Kinok s’expliquent en détail sur leurs trouvailles – encore que les voisins de Pomiuk imitent depuis longtemps sa manière originale de conserver le caribou. Lorsque chacun a bien compris, on partage du caribou séché accompagné d’une sauce rouge que Nokoom a concoctée avec de la chicoutai et de l’huile de phoque, puis on fume le tabac jusque tard dans la nuit. Dans la fumée qui embue le wigwam, les yeux de Sakari étincellent comme des braises et Neshoo ne voit plus qu’eux. La beauté de la jeune fille n’a pas échappé à Kinok, qui voit bien que les deux jeunes ne se quittent pas du regard depuis le début du festin. Tout le temps qu’on « pétune », c’est à peine si Neshoo et Sakari touchent le calumet du bout des lèvres. Leurs pensées sont ailleurs.

Les voisins partis, la famille de Pomiuk et les deux visiteurs s’allongent pour la nuit sur les peaux enfumées… Le sort– est-ce vraiment cela ? – veut que Neshoo et Sakari se retrouvent côte à côte. Lorsque tous ronflent jusqu’à assourdir le vent qui fait claquer les écorces du wigwam, Neshoo se débarrasse d’un de ses mocassins et allonge le pied vers Sakari. De crainte de réveiller les autres, Neshoo se contente donc de caresser le pied de sa voisine jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Ce manège, si anodin soit-il, n’a pas échappé à Kinok. Malin comme le sorcier qu’il est, il faisait mine de ronfler, mais avait les yeux grands ouverts.

Épousailles hiémales

Le lendemain, Kinok n’est pas surpris d’entendre Neshoo demander à Pomiuk s’il peut emmener sa fille avec lui, l’assurant qu’il sera aux petits soins avec elle et saura bien la nourrir. Chez les Innus, un consentement mutuel tient lieu de mariage. En présence de Nokoom, Pomiuk demande à Sakari si elle souhaite avoir Neshoo comme unaupen (« son homme ») et à Neshoo s’il veut sa fille comme uteshkuem (« compagne de voyage de chasse »). Pour toute réponse, les deux amoureux se sourient avec tendresse pendant que Pomiuk rappelle à la nouvelle épouse qu’elle peut, selon la tradition, « jeter » son mari s’il n’est pas bon chasseur et ne parvient pas à nourrir la famille adéquatement.

Quand on a fini de fabriquer des raquettes pour Sakari, les trois voyageurs sont prêts à entreprendre leur longue marche vers Sheshatshiu. Avant leur départ, Kinok joue du tambour pour apaiser les éléments et les mauvais esprits… Précaution qui porte ses fruits, car le lendemain, les voyageurs quittent la bande sous un soleil éclatant. Nokoom garde les yeux rivés sur sa fille jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’horizon. Elle sait qu’elle ne la reverra plus. Son cœur saigne, mais son visage reste impassible. Chez les Innus, qu’on ressente de la joie ou de la tristesse, il est inconcevable de le montrer.

Après huit jours de marche par beau temps, le trio a franchi plus de 30 lieues (environ 210 km). Comme le ciel menaçant laisse présager une tempête, Kinok, qui sait prédire le temps comme pas un, décide qu’ils feraient mieux de construire un abri et d’attendre quelques jours avant de bifurquer vers l’est pour rejoindre le lac Melville. Pour Sakari, encore malhabile avec ses raquettes, la halte arrive à point : elle ne sent plus ses jambes.

Pendant que les deux hommes montent un abri de branches d’épinette, elle prépare un feu et se met à la recherche de brindilles sèches pour l’allumer. Avec son père, elle a appris à enflammer les brindilles en entrechoquant les deux morceaux de silex qu’elle emporte toujours dans sa besace. L’abri n’est pas encore terminé que déjà, les hommes peuvent s’abreuver de la neige qui fond autour du feu.

Par une nuit de pleine lune…

Des heures après s’être couchés, ni Sakari ni Neshoo ne dorment. Immobiles, le regard accroché à la lune, osant à peine respirer, ils attendent que le sommeil emporte Kinok. Sa respiration se fait plus lente, puis bruyante. Pour éprouver le sorcier, Neshoo toussotte à plusieurs reprises sans que Kinok manifeste le moindre signe de conscience. Le jeune homme attend, puis tourne les yeux vers Sakari. Ils échangent un sourire, puis se lèvent en retenant leur souffle. Sur la neige durcie, ils glissent plus qu’ils ne marchent pour s’éloigner de l’abri. Lorsqu’ils ont pris quelque distance, ils courent main dans la main jusqu’aux rochers qu’ils avaient repérés plus tôt. Dominant une falaise qui plonge au moins 75 mètres plus bas, les rochers se dressent comme une enceinte qui protégera les jeunes époux du vent et des bêtes qui rôdent dans la nuit.

Neshoo enlace Sakari. En riant, ils se frottent le nez mutuellement jusqu’à ce qu’un irrépressible désir les envahisse. Yeux mi-clos, haletants, les jeunes amants perdent conscience du monde qui les entoure.

Surgi de nulle part, fou de rage et de jalousie, Kinok se rue sur le jeune couple. Déployant une force herculéenne, il empoigne les amants et les précipite dans l’abîme. Un énorme fracas déchire la nuit. L’immense coulée de neige qui recouvrait le précipice se liquéfie d’un coup, tout comme les champs de glace qui s’étirent en amont à des lieues à la ronde. Parmi les flots impétueux se forme un puissant courant qui emporte vers l’est, jusqu’à la mer, les deux corps toujours enlacés. Au même moment, la lumière d’une nouvelle étoile atteint notre galaxie, plus lumineuse que toutes les étoiles de la Petite Ourse. C’est l’étoile polaire.

Ainsi furent créés ce fleuve sauvage et ces chutes que les Innus ont appelé Mishtashipu (« grande rivière »), bien avant que, des millénaires plus tard, des Blancs les rebaptisent Hamilton, en 1839, et Churchill, en 1965 !

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.