Culture

À table avec Alain Lefèvre

Pendant le repas, ses doigts sont toujours en mouvement, que ce soit pour pianoter sur la table, composer un numéro de téléphone sur son portable, jouer avec son couvert ou caresser un komboloï, ce drôle de chapelet que les Grecs ont inventé pour se détendre. Entre les repas, de dix à douze heures par jour, ses doigts courent, virevoltent, bondissent, dansent ou effleurent le clavier d’un piano. Sans eux, que deviendrait-il ? Alain Lefèvre, avec qui je déjeune aujourd’hui, est virtuose à plein temps.

Pendant le repas, ses doigts sont toujours en mouvement, que ce soit pour pianoter sur la table, composer un numéro de téléphone sur son portable, jouer avec son couvert ou caresser un komboloï, ce drôle de chapelet que les Grecs ont inventé pour se détendre. Entre les repas, de dix à douze heures par jour, ses doigts courent, virevoltent, bondissent, dansent ou effleurent le clavier d’un piano. Sans eux, que deviendrait-il ? Alain Lefèvre, avec qui je déjeune aujourd’hui, est virtuose à plein temps. C’est un pianiste exubérant que les mélomanes d’une quarantaine de pays connaissent et ovationnent. Mais c’est aussi un homme de cœur, un ami fidèle, un Québécois si bien intégré qu’il en a oublié la France de ses origines.

Comme Lefèvre ne conduit pas, il fréquente surtout son quartier. Il me donne donc rendez-vous Chez Delmo –  pas celui que j’ai fréquenté pendant les années où je travaillais rue Saint-Jacques, mais un Delmo tout neuf, sis quelques mètres plus loin. Benoît

Dessureault, le propriétaire, n’est pas peu fier de redonner vie à un restaurant qui, trois quarts de siècle durant, régala de poissons et fruits de mer  des avocats, des juges et des banquiers qui en faisaient leur cantine. Dessureault a retrouvé l’enseigne d’origine et les fameux tabourets alignés comme des pions de chaque côté de la salle d’origine. Décapés, remis à neuf, leurs dossiers marqués des noms des plus célèbres clients du vieux Delmo, ils constituent désormais l’avant-garde d’une salle aux couleurs pâles et aux murs partiellement lambrissés de planches couleurs de bois de grève. Les nostalgiques de l’ancien Delmo retrouvent ici des serveurs qu’ils ont connus. Le chef de l’époque, Enzo Bertoli, y fait des visites régu-lières pour conseiller Patrick Vandal, qui a remis au menu le velouté de tomate et ses croûtons, le saumon poché, la morue et le doré poêlés, les crevettes Nantua et le homard sous toutes ses formes. Sitôt assis à une table jouxtant une grande baie vitrée, Alain et moi commandons en chœur le fameux velouté.

Où qu’il aille, il est évident que la réputation de mon invité a depuis longtemps dépassé nos frontières. Il pourrait se dispenser des émissions du dimanche à Espace Musique de Radio-Canada ou des visites dans nos écoles, mais son côté prosélyte l’incite à répandre le goût pour la musique, qui est toute sa vie. C’est ce même penchant qui lui a fait ressortir des cartons la musique d’André Mathieu pour la faire découvrir au monde entier. Son acharnement a aussi convaincu Luc Dionne de réaliser un long métrage sur le jeune prodige montréalais, qui avait donné à l’âge de sept ans un récital de ses œuvres à la salle Pleyel, à Paris.

Le 15 juillet, au festival de Lanaudière, dont il est l’ambassadeur, Lefèvre interprétera en primeur 24 préludes de François Dom-pierre, une des nombreuses façons qu’il a de marquer son attachement à son pays d’adoption – en plus d’avoir fait siens notre accent et même quelques-uns de nos jurons.

Malgré les apparences, Lefèvre est un angoissé. « Je n’ai aucune certitude. Avant chaque récital, j’ai un trac fou. » Même s’il s’est mis au piano à quatre ans, même s’il répète chaque jour jusqu’à plus soif, même si on l’applaudit ici comme aux antipodes, il ne tient rien pour acquis et donne chaque récital comme si c’était le dernier. C’est par cette musique qu’il joue, et parfois compose, qu’il exprime ses sentiments les plus intimes, dont cette angoisse permanente qui l’étreint.

Le velouté de tomate arrive sans ses traditionnels croûtons. Le chef, qui reprend du collier après quelques semaines de rénovations, ne s’est rendu compte que juste avant le coup de feu qu’il les avait oubliés. Nous savourons tout de même le potage que j’ai dégusté si souvent au vieux Delmo, et nous reprenons le dialogue sur les bonheurs et les joies de mon invité. S’il avait une voiture, je suis certain qu’elle arborerait une plaque proclamant « J’AIME MA FEMME ! », car il devient intarissable lorsqu’il parle de Johanne Martineau, « Jojo », sa conjointe également secrétaire, attachée de presse, imprésario, porte-bonheur et ange gardien. Voilà déjà 27 ans qu’elle joue tous ces rôles à ses côtés avec la même ferveur.

Sans être tout à fait indépendant de fortune, Alain peut désormais s’offrir ce qu’il appelle « ses petites joies ». D’abord des montres, dont il est grand amateur, et aussi des estampes japonaises fines et délicates, sans oublier les eaux de toilette « parce qu’elles sont si sensuelles ».

Petites joies aussi que les deux poissons qu’on nous sert maintenant. Alain a commandé un pavé de morue grillé et moi, un doré poêlé. En accompagnement de nos plats, une purée de pommes de terre moelleuse, des carottes glacées et quelques tiges de brocolette al dente. J’accompagne mon plat d’un verre de chardonnay, mais Alain se contentera d’un verre d’eau pour ne pas somnoler sur son clavier cet après-midi !

Lefèvre est un homme loyal et un ami fidèle. Il ne craint rien autant que les trahisons, les petites comme les grandes. En a-t-il connu ? Difficile à dire, car il déteste parler des autres, surtout de ses collègues musiciens, à moins que ce ne soit en bien. Il évoque Charles Dutoit, qui, les 22 et 23 juillet, à la tête de l’Or-chestre de Philadelphie, fera un grand retour au Québec en dirigeant deux concerts au Festival de Lanaudière. Alain n’a aucun doute que l’ancien chef de l’Orchestre symphonique de Montréal y recevra un accueil chaleureux.

Parmi les sentiments qu’il éprouve souvent et qu’il traduit dans sa musique, il y a les déceptions. Alain, par exemple, est déçu de vieillir… Il accepte mal qu’avec l’âge, le corps réponde moins bien. Ceux qui l’ont entendu au piano savent à quel point sa dextérité exige une condition physique impeccable. Lefèvre l’entretient du mieux qu’il peut par la marche et la course, mais il sait aussi qu’avec le temps, son corps finira bien par le trahir. Une trahison inéluc-table, celle-là…

C’est d’ailleurs pour garder la forme que mon invité renonce aux divers desserts qu’on nous propose. Nous terminons tous deux notre repas par un espresso, lui double et moi simple, mais bien serré.

S’il est une chose que l’âge atténue, ce sont les attentes. Sans être entièrement satisfait, Lefèvre a cessé de rêver à la gloire ou à la richesse. Ses attentes ne sont donc plus aussi vives, et il apprécie un peu plus chaque jour ce qu’il possède. Toutefois, celles qu’il entretient pour le Québec risquent fort d’être déçues tant elles sont ambitieuses. Quand on est aussi exigeant, n’est-on pas vulnérable aux désillusions ? Surtout que ses rêves concernent bien davantage le monde dans lequel nous vivons que sa propre personne.  Il souhaiterait plus de justice, moins de misère, plus d’amour, plus d’amitié, plus d’appétit pour la culture...

Alain a la nostalgie des chanteurs comme Dubois, Ferland, Brel, Ferré et tous ceux et celles pour qui le texte et la qualité de la mélodie avaient une importance capitale. Nostalgie aussi pour le temps, pas si lointain, où instituteurs et parents avaient des exigences, où les hommes politiques assumaient leurs responsabilités sans égard aux sondages. À l’automne, on inaugurera la nouvelle salle de l’Or-chestre, mais la musique occupe-t-elle pour autant la place qui devrait lui revenir ? Sur ce terrain, mon invité pourrait devenir intarissable… mais le temps le presse, il doit aller répéter.

Il se lève, m’embrasse, embrasse aussi le propriétaire, va à une table serrer les mains d’admirateurs qui l’ont reconnu, et quitte les lieux après avoir salué chacun des serveurs. Alain est un homme chaleureux qui aime les gens, et qui a grand besoin qu’on l’aime aussi. Un sentiment qu’on éprouve naturellement à son égard pour peu qu’on le connaisse. 

2 veloutés de tomate (sans les croûtons)
1 pavé de morue grillé
1 filet de doré poêlé
1 verre de chardonnay
2 cafés espresso
Pourboire 
Impossible de vous indiquer le montant de l’addition, le propriétaire me l’ayant subtilisée avant même que je puisse la voir.

Chez Delmo
275, rue Notre-Dame Ouest, Montréal — 514 288-4288

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