Énergie

À table avec André Caillé

 « Il y a au moins une chose dont on peut être certain : au Québec, nous serons les derniers en Amérique du Nord à exploiter les gaz de schiste ! » André Caillé émet un rire sonore qui cache mal sa contrariété. Si l’ancien président de l’Association pétrolière et gazière du Québec, à qui vient de succéder Lucien Bouchard, est un homme impatient, il est rare qu’il se laisse aller à des regrets. Mais notre avenir économique le préoccupe trop pour qu’il soit indifférent à nos tergiversations en matière d’exploitation de nos ressources naturelles.

 « Il y a au moins une chose dont on peut être certain : au Québec, nous serons les derniers en Amérique du Nord à exploiter les gaz de schiste ! » André Caillé émet un rire sonore qui cache mal sa contrariété. Si l’ancien président de l’Association pétrolière et gazière du Québec, à qui vient de succéder Lucien Bouchard, est un homme impatient, il est rare qu’il se laisse aller à des regrets. Mais notre avenir économique le préoccupe trop pour qu’il soit indifférent à nos tergiversations en matière d’exploitation de nos ressources naturelles.

André Caillé, qui vit à la campagne non loin de Waterloo, dans le comté de Shefford, me donne rendez-vous dans un charmant restaurant de Bromont dont Caroline Gaudelin et Arnault Rohr, tous deux originaires du Jura, en France, tiennent le gouvernail depuis huit ans. Lui est aux fourneaux, elle sert les clients avec une efficacité qui n’empêche pas les petites attentions. Quand j’arrive, mon invité m’attend déjà, sirotant un premier verre de pinot noir. « Mon vin préféré… et presque le seul que je puisse boire depuis qu’on m’a posé des endoprothèses coronaires, à l’Institut de cardiologie. » Que le lecteur ne s’en fasse pas trop pour lui, cependant, car André Caillé « pète le feu », comme on dit, et il a un bon patrimoine génétique : son père est mort à 91 ans, quasiment au volant d’un énorme tracteur moderne et suréquipé.

En son âme et conscience, André Caillé est convaincu qu’il n’y a pas de risques démesurés à exploiter les gaz de schiste. Pas plus qu’il n’y en a à exploiter le pétrole ou d’autres ressources souterraines, ce que l’on fait déjà depuis longtemps. En effet, plusieurs centaines de milliers de puits de gaz de schiste sont actifs partout dans le monde sans que l’on ait à déplorer d’accidents majeurs ou d’incidents malheureux. Et l’ancien PDG de Gaz métropolitain et d’Hydro-Québec n’est pas le premier venu en matière d’énergie : détenteur d’un doctorat en physicochimie, ancien sous-ministre de l’Environnement du Québec, ancien président du Conseil mondial de l’énergie, il est aujourd’hui conseiller stratégique de Junex, qui détient des droits d’exploration sur plus de six millions d’acres au Québec, et conseiller à la Banque mondiale et à l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) du Maroc. En Espagne et en Italie, il est conseiller en réglementation pour ENEL, le troisième groupe énergétique d’Europe.

Pendant que nous dégustons une crème de champignons que notre restauratrice a saupoudrée, comme il se doit dans tout bon restaurant, de poivre du moulin, André Caillé ne cesse de parler. Il en a long à dire sur cet immobilisme actuel que nous devons en bonne partie à un petit groupe de protestataires, presque toujours les mêmes, aux yeux desquels le statu quo a toutes les vertus. Il est convaincu que la société, à l’instar de l’humanité, n’a pas d’autre choix que se développer ou disparaître… mais il faut des leaders. « Nous avons un besoin criant d’hommes audacieux et rassembleurs comme René Lévesque ou Lula da Silva, l’ancien président du Brésil. Il nous faut retrouver l’esprit d’entreprise des bâtisseurs d’Hydro-Québec, qui connaissaient peu l’énergie électrique au moment de la nationalisation, mais ont rapidement acquis une expertise unique au monde. C’est grâce à eux que sont nées nos grandes sociétés d’ingénierie. Depuis, leurs connaissances en énergie hydraulique ont fait école aux quatre coins du monde.

Tout comme pour son ami Lucien Bouchard – leur amitié remonte à la crise du verglas de 1998 –, l’avenir de ses enfants et de ses petits-enfants est un souci qui ne quitte pas André Caillé. Leur vie, dit-il, est déjà suffisamment hypothéquée par notre importante dette publique pour que nous ne cherchions pas à faire fructifier toutes nos ressources. « Nous avons tout ce qu’il faut pour devenir, sinon la première province, l’une des plus riches du pays, mais il faut se retrousser les manches ! Cessons de chercher le risque zéro et travaillons d’arrache-pied ! »

Optimiste de nature, André Caillé pense que le « sur-place » tire à sa fin. Les jeunes qui prendront bientôt la relève n’ont pas les mêmes états d’âme. Et ils pourront toujours compter sur des hommes comme lui, car même à 67 ans, pas de retraite en vue. Son père, fermier de Saint-Jean-sur-Richelieu, a labouré la terre jusqu'à la fin de sa vie. Armé d’études de troisième année, il n’en avait pas moins réussi à ouvrir un abattoir et une conserverie. Grâce aux tomates Bijou, trois des fils Caillé ont pu poursuivre leurs études jusqu’au doctorat, chacun dans un secteur différent de la physique. Le cadet, lui, a repris les rênes de son père, faisant sienne la phrase qu’il répétait souvent : « J’ai pas de doctorat, mais j’ai jamais eu de T4 non plus ! » 

Au début du repas, mon invité me recommande le foie de veau, que je mange rarement au restaurant, la plupart des cuisiniers arrivant mal à le cuire tendre et juteux. Celui de La Pérouse se présente en deux tranches assez fines, garnies d’une persillade goûteuse, d’une pomme de terre nature et d’une appétissante salade de jeunes pousses et d’herbes germées. Dès les premières bouchées, je me félicite de ce choix.

Faut-il pour autant suivre André Caillé lorsqu’il prône l’exploitation des gaz de schiste ? Notre marché québécois du gaz – environ deux milliards de dollars actuellement – vaut-il tout ce branle-bas ? Mon interlocuteur n’a aucun doute à ce sujet. Pourquoi importer du gaz de l’Ouest canadien si on peut le produire et en faire bénéficier notre économie ? De toute manière, au rythme actuel, nous n’en produirons pas avant 2015, et il nous faudra plus d’une génération avant d’atteindre l’autosuffisance. Aujourd’hui très abondant, le gaz risque de se faire bientôt plus rare. « D’ici 2015, la Chine deviendra la première destination touristique du monde ; elle investit donc 200 milliards de dollars pour bâtir 45 nouveaux aéroports. Et comme on peut liquéfier le gaz pour en faire du jet fuel, il est évident que la demande augmentera de façon exponentielle. »

Plus que satisfaits du plat principal, nous refusons l’un et l’autre les desserts, que nous remplaçons par un autre verre de Pinot noir. J’en profite pour demander à André Caillé quelles sont les énergies de l’avenir. Sur un horizon d’une cinquantaine d’années, il prévoit que nous devrons continuer de compter sur une combinaison énergétique. Dans le cas du Québec, l’électricité prendra la part du lion, complétée principalement par le gaz, le pétrole et l’éolien. D’autres provinces, comme l’Ontario, continueront de développer l’énergie nucléaire. Par ailleurs, il est douteux que l’on puisse, en Amérique, se passer tout à fait de charbon. Mais pour mon invité, un demi-siècle, c’est vite passé, et il faut prévoir à plus long terme encore. Si l’humanité ne veut pas disparaître, mais continuer de progresser, elle devra, selon lui, en arriver à la fusion nucléaire, procédé qui n’a pas les inconvénients de la fission nucléaire et permet de produire de grandes quantités d’énergie à partir d’éléments aussi abondants que l’eau et le lithium. Là, on se projette au-delà de 2100…

Quand André Caillé parle de fusion nucléaire, il s’anime et ses yeux pétillent. Il entrevoit déjà des croisières interstellaires, comme si nous pouvions lui et moi y participer ! « Pas nous, mais des héritiers qui se souviendront encore de leurs aïeuls. Un siècle, ce n’est rien à l’échelle de la planète, c’est quatre générations ! »

Puisqu’il a mentionné plus tôt que nous avons besoin d’hommes de vision, de leaders qui voient loin, je lui demande s’il songe encore à faire de la politique, pensée qui l’a effleuré à quelques reprises. J’ai à peine terminé ma question qu’il nie aussitôt : « Je suis trop raide, pas assez diplomate. Je me vois bien plus comme une éminence grise que comme un élu. » A-t-il perdu de la crédibilité en défendant les gaz de schiste ? « Je ne le crois pas. À Saint-Hyacinthe et dans d'autres villes où nous avons tenu des séances d’information, plusieurs sont venus me serrer la main et me dire qu’au moins, moi, j’avais des couilles (sic) ! » Comme pour lui donner raison, des convives s’arrêtent pour le saluer avec respect avant de quitter le restaurant.

Il est plus de 15 heures, et madame Gaudelin doit aller chercher ses enfants à la garderie. Je raccompagne mon invité jusqu’à son pick up Ford 1950 dont il est très fier, rouge feu comme une Ferrari ! Bientôt, il fera peindre sur les portières le nom de sa petite ferme, La noiseraie, où 1 000 noyers importés produiront leurs premiers fruits l’été prochain. L’objectif : concocter de la liqueur de noix, pendant que son ami Lucien tentera de faire avaler les gaz de schiste à des Québécois méfiants...

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