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ALENA: reprises des négociations

La rhétorique chaotique de Donald Trump a imposé aux partenaires économiques des États-Unis le mode vigilance. Si les sévères diatribes du président américain contre les accords commerciaux relevaient certes de la tactique de négociation, le pli protectionniste du locataire de la Maison-Blanche n’en est pas moins réel. Le Québec et le Canada ne pouvaient rester les bras croisés ; un travail de terrain s’avérait plus que nécessaire pour maintenir les canaux ouverts avec le Congrès, les États et les entreprises pro-libre-échange.

Par Gérard Bérubé

«Il est important d’y être. Outre le président, cela concerne aussi le Congrès », déclare Alexandre Cusson, premier vice-président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Le maire de Drummondville a agi à titre de chef d’une mission menée à Washington à la mi-mai dans la foulée du déclenchement du cinquième conflit canado-américain sur le bois d’œuvre depuis le début des années 1980. Le 24 avril dernier, au terme de son enquête, le département américain du Commerce a annoncé un droit compensatoire moyen de 19,88 % sur les exportations canadiennes vers le sud de la frontière. Sauf pour quelques grandes entreprises, les États-Unis taxeront les exportations de manière rétroactive sur 90 jours. Une décision sur les droits antidumping est attendue le 23 juin.

« Nous avons rencontré des élus, des sénateurs de tous les partis et des représentants d’associations et de partenaires forestiers, tant parmi nos alliés que chez nos opposants. Le message de fermeture du président est loin d’être partagé. Chez les sénateurs que nous avons rencontrés, la principale préoccupation est l’incidence du programme de Donald Trump sur la consommation, avec, à la clé, la crainte d’une hausse des prix et d’une perte du pouvoir d’achat des ménages. »

Outre Alexandre Cusson, plusieurs membres du Comité sur la forêt de l’UMQ participaient à cette mission, dont la mairesse de Rivière-Rouge ainsi que les maires de Saint-Félicien, de Senneterre et de Val-d’Or. La délégation a pu compter sur l’expertise de John Parisella, ancien délégué général du Québec à New York. Au bilan positif s’ajoute un consensus sur « la nécessité, pour les deux pays, de parvenir à un nouvel accord négocié sur le bois d’œuvre résineux qui respecte les intérêts des communautés forestières des deux côtés de la frontière, plutôt que de laisser les tribunaux trancher », peut-on lire dans le communiqué de l’UMQ.

Mais Alexandre Cusson insiste : « Le programme du président américain pose problème, et Ottawa a plus que jamais besoin de ses alliés. Or, le président ne peut agir seul ; si Donald Trump faisait campagne en ne pensant pas remporter les élections, en tant que président, il doit rechercher le consensus. » Les discussions officielles sont menées entre capitales, ce qui n’empêche pas les trois paliers de gouvernement de se concerter dans la mobilisation québécoise contre les velléités américaines. « Nous nous parlons constamment. Nous agissons en synergie. Nous avons d’ailleurs reçu les conseils du premier ministre Justin Trudeau avant notre mission à Washington. »

Miser sur l’offensive

Si les municipalités se font plutôt proactives sur la scène internationale pour consolider les liens économiques et commerciaux ou encore ouvrir de nouveaux marchés, le gouvernement du Québec ne prône pas lui non plus l’immobilisme. Dans ses contentieux avec la nouvelle administration américaine, à peine Donald Trump venait-il de lancer les premières salves contre le bois d’œuvre puis contre l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) que Québec faisait appel à Raymond Chrétien, ancien ambassadeur du Canada aux États-Unis, pour le représenter dans cette première renégociation, et à Raymond Bachand, ancien ministre québécois des Finances, pour agir à titre de conseiller spécial dans la seconde.

« Nous gagnons à jouer un jeu offensif, à prendre les devants. » Dominique Anglade, ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, rappelle l’intention de son gouvernement. « Il est fondamental que les décisions à venir soient prises en fonction de faits concrets. » À propos de l’ALENA, en vigueur depuis le 1er janvier 1994, elle rappelle que « cet accord existe depuis longtemps. Les gens ont grandi avec cet accord, ils n’ont pas connu la situation antérieure. On ne mesure plus les bénéfices de l’ALENA, et cela, des deux côtés de la frontière. » La ministre suggère notamment aux Américains de comparer leur déficit commercial avant et après l’ALENA. Ils réaliseraient ainsi que « nous ne sommes pas la source des problèmes » dénoncés par Donald Trump, ajoute-t-elle, non sans insister sur « l’importance du Mexique pour nous ».

Sur un horizon plus large, le Canada et le Mexique ne se situent pas dans la même sphère que la Chine parmi les grands « adversaires » commerciaux des États-Unis. Selon les données de Bloomberg, les importations américaines comptent pour 51 % des échanges commerciaux avec le Canada et pour 56 % des échanges commerciaux avec le Mexique, mais pour 80 % de ceux avec la Chine.

Autre réalité, soulignée dans l’édition précédente du magazine Forces : Raymond Bachand y reprenait les données officielles faisant ressortir un excédent américain, hors énergie, dans les échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis en 2015. Et si les États-Unis accueillent grosso modo les trois quarts des exportations canadiennes, 70 % des États américains ont le Canada comme principal client, et 9 millions d’emplois américains dépendent des exportations vers le Canada. « Il n’y a pas que les échanges commerciaux. Il faut également considérer les investissements directs. Tout est devenu imbriqué, intégré », avait-il ajouté.

Une modernisation à faire

Cela étant, « il ne faut pas tenir les choses pour acquises », insiste la ministre Dominique Anglade. Elle reconnaît qu’une modernisation de l’accord s’impose, mais ajoute qu’il faut s’assurer de « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain ».

D’où la nécessité d’une mobilisation la plus vaste possible, débordant le politique pour inclure les acteurs économiques venant du monde syndical et de la communauté des affaires, des deux côtés de la frontière. En mars dernier, le gouvernement du Québec promettait une présence accrue sur le territoire américain, avec plus de 25 missions ministérielles aux États-Unis en 2017 et le déploiement de huit nouveaux attachés économiques au sein des représentations du Québec aux États-Unis.

D’où, aussi, la nécessité d’une action proactive. Dominique Anglade donne en exemple des représentations que Québec a dû faire dans un passé récent auprès des gouverneurs de l’État de New York et du Texas dans des dossiers liés au protectionnisme et à la politique du Buy American. Dans les deux cas « la réciprocité des retombées positives de nos échanges et notre intégration étaient reconnues ».

Philippe Fournier, coordonnateur de la Chaire d’études poli-tiques et économiques américaines et chercheur au Centre d’étu-des et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), reconnaît également l’importance d’une action proactive sur le terrain. Le mantra de Donald Trump, plaçant l’intérêt des Américains en priorité, se comprend. « Mais ce message est défavorable aux relations internationales et au -commerce. Il brouille les pistes, sème la confusion et met tous ses partenaires sur leurs gardes. »

Si, à ses yeux, les « coups de gueule » du président relèvent de la tactique de négociations, il reste que Donald Trump est clairement protectionniste et qu’il s’est entouré de gens partageant la même philosophie. Il s’en remet toutefois au Congrès, où le rapport de force entre les partisans du protectionnisme et ceux du libre-échange penche en faveur de ces derniers. Au bout du compte, le chercheur croit que « l’agenda ultra-protectionniste de la Maison-Blanche sera modéré par le Congrès, les grandes entreprises et autres groupes d’intérêt pro-libre-échange ».

Vulnérabilités

Avec en gros un poids d’exportations équivalant à la moitié de son PIB, le Québec est une économie ouverte sur le monde et un ambassadeur du libre-échange, souligne la ministre. Ce qui ne veut pas dire qu’il participera – indirectement – aux négociations qui s’amorcent sur l’ALENA en posture d’acceptation, même si 72,5 % des exportations québécoises vont vers les États-Unis. « Nous défendons les intérêts québécois bec et ongles, avec le soutien d’Ottawa. Nous sommes très clairs sur ce que nous ne voulons pas compromettre », martèle Dominique Anglade, évoquant notamment les enjeux spécifiques de l’exemption culturelle et de la gestion de l’offre en agroalimentaire.

Dans un document de travail, Philippe Fournier tente de cerner les secteurs les plus vulnérables. Parmi les industries ciblées, il pointe le secteur des télécommunications, les restrictions sur la propriété étrangère des entreprises canadiennes étant dans la mire des négociateurs américains depuis plusieurs années.

L’aérospatiale, secteur clé pour le Québec, est également exposée. « Si le secteur aérospatial québécois jouit d’avantages considéra-bles, il n’est pas entièrement à l’abri des mesures visant à améliorer la compétitivité des entreprises américaines, y compris la fiscalité, la déréglementation, la “pénalisation” des importations, les exigences en matière de contenu américain, et une variété d’autres mesures incitatives », écrit le chercheur du CÉRIUM. Avec, pour toile de fond, le lancement d’une enquête, le 18 mai, sur les allégations de Boeing voulant que Bombardier ait bénéficié d’avantages injustes pour la vente de ses avions CSeries.

Le modèle de gestion de l’offre aussi fait partie des plaintes et des revendications américaines. « Pour le Québec, l’enjeu est de taille. Selon une étude du Boston Consulting Group préparée en 2015 pour la coopérative laitière Agropur, avec la fin immédiate de la gestion de l’offre, 3 000 fermes ainsi que 50 % de la production de l’industrie laitière seraient mis en danger. »

Le ton est donné

Philippe Fournier retient cependant que le énième conflit du bois d’œuvre se veut un premier grand test, avec risque d’effet immédiat sur l’économie. S’y ajoute l’enquête de Washington à partir des plaintes de Boeing contre Bombardier, qui pourrait donner le ton pour la suite des choses.

Dans sa demande appuyant la réouverture de l’ALENA, le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a indiqué qu’« avec cette lettre, nous cherchons à informer le Congrès, et tous nos partenaires commerciaux, qu’un commerce libre et juste constitue la nouvelle norme pour les accords commerciaux des États-Unis ».

Quant au différend opposant la multinationale québécoise au géant Boeing devant la Commission du commerce international des États-Unis, il a indiqué que « même si nous nous assurerons de prendre une décision fondée sur les faits, nous [...] nous tiendrons debout pour les compagnies américaines et leurs travailleurs ». 5

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