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Enquête sur une disparition

Omniprésent, le sable est banal à nos yeux. Et pourtant, à part l’air et l’eau, l’humanité exploite cette ressource naturelle plus que toute autre… Et elle est plus rare qu’on le croit.

Par Paul Therrien

Avec l’explosion démographique et la hausse du niveau de vie dans les pays en développement, le sable utilisable pour les industries et la construction est englouti au point de disparaître à un rythme alarmant. La propagation des pénuries nourrit le marché noir, le pillage et la destruction des écosystèmes marins et des plages de la planète. À défaut d’une politique internationale concertée pour mieux le gérer et trouver des matériaux de remplacement, le grand sablier planétaire risque d’être épuisé bien avant la fin du siècle.

De multiples usages

Le sable est sans contredit l’une des ressources non renouvelables ayant le plus de valeur au XXIe siècle. C’est avec lui que le monde moderne construit ses cités. La liste des usages du sable est longue, car il est l’un des composants clés de nombreux produits et son coût, pour le moment, est relativement bas. Le verre, le plastique, les écrans de téléphones, les abrasifs utilisés pour déglacer les routes et nettoyer les pièces métalliques sont fabriqués à partir de sable. Ses précieux minéraux servent à produire les puces informatiques, les cosmétiques, la pâte dentaire, la peinture. Il joue le rôle de filtre dans les installations de traitement de l’eau, les fosses septiques et les piscines. Les foreurs de pétrole et de gaz en injectent de grandes quantités dans des formations rocheuses lors de leurs opérations d’extraction. Dans les fonderies, le sable sert à former les moules qui permettront notamment de créer des pales d’éoliennes. La fabrication de panneaux solaires à bas prix n’est possible que grâce au silicium contenu dans le sable.

Toutefois, le secteur qui en est le plus friand est la construction. Mélangé à du ciment, le sable devient du béton armé, le matériau de choix pour bâtir au plus bas prix possible. Ainsi, il faut autour de 200 tonnes de sable pour bâtir une maison de taille moyenne, 20 000 tonnes pour construire un hôpital, et presque 38 000 tonnes pour déployer un seul kilomètre d’autoroute…

Une part substantielle de l’économie mondiale repose sur le sable, dont 15 milliards de tonnes sont utilisées chaque année. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que l’extraction de cette ressource limitée est une industrie estimée à 70 milliards de dollars. Le sable étant « gratuit », les profits pour les exploitants sont gigantesques.

Châteaux de sable

Le Québec n’est pas près de manquer de sable. Plus de 86 millions de tonnes de gravier et de sable sont produites chaque année sur les 500 sites d’exploitation recensés de la province. Les chantiers de Montréal, certes nombreux, ne représentent qu’une petite fraction de ceux qu’engendre le développement gigantesque en Asie et au Moyen-Orient. Dans ces régions, les exemples de mauvaise gestion et de surexploitation de cette ressource non renouvelable abondent. Par exemple, de 2011 à 2013, la Chine a utilisé plus de ciment (agrégat à base de sable) que les États-Unis durant tout le XXe siècle ! L’Asie a été, et de loin, la principale source de la demande. Selon le Groupe Freedonia, de tout le sable extrait dans le monde l’an dernier, 70 % a été utilisé en Asie, dont la moitié en Chine.

Parmi les mégapoles, la cité-État de Singapour est de loin la plus gourmande en sable. Ayant construit pratiquement sur chaque mètre carré de son territoire, elle cherche à faire des gains sur la mer. Depuis son indépendance, acquise en 1965, Singapour a ainsi accru sa superficie de 20 %, gagnant 130 km2 grâce à des fondations en sable dans l’eau. D’ici 2030, l’ajout d’encore 100 km2 est prévu. Mais tout ce sable doit être extrait, et dans des pays voisins…

Un des endroits où la crise mondiale du sable est la plus frappante est Dubaï. Son boom de construction a totalement épuisé ses ressources de sable, à fort coût, notamment les terrains extravagants édifiés sur la mer, les îles artificielles Palm Jumeirah et The World. Cette carence peut sembler étrange, puisque la cité est entourée de désert. Mais ce sable, façonné par le vent, est composé de grains ronds et lisses. Trop fin, il ne convient pas à la majeure partie des utilisations commerciales. Le matériau de choix doit pouvoir s’agréger facilement, ce qui est le cas du sable marin ou façonné par l’eau. En conséquence, le gratte-ciel champion des hauteurs Burj Khalifa a été construit avec du sable d’importation australienne. Au Qatar également, on doit acheter à prix fort ce matériau en provenance de l’étranger.

Marché noir et sable mouvant

Afin de subvenir aux besoins sans limites des grands développeurs, des tonnes de sable sont prélevées chaque jour, toute l’année, des plages du monde. D’énormes opérations minières se déroulent dans l’illégalité. Et ce pillage mène à un véritable fiasco écologique.

En Indonésie, les vastes quantités de sable exportées vers Singapour ont causé la disparition de 25 îles de l’archipel. Le Cambodge, le Vietnam et le Myanmar ont dû suspendre toutes leurs exportations de sable vers la Cité-État, mais doivent lutter contre les opérations clandestines. Les Maldives affrontent une érosion galopante en conséquence de la disparition de son sable au profit du marché asiatique. En Inde, le sable commercialement utilisable est devenu tellement rare que les marchés sont dominés par les « mafias du sable », un système illicite pesant 2,3 milliards de dollars américains par an. En Sierra Leone, les villageois pauvres ruinent leurs propres rives pour la pêche en en vendant le sable à des groupes criminels. Le marché noir fait rage notamment en Malaisie, en Jamaïque, au Maroc, au Libéria, au Nigéria, au Kenya… En bref, le sable illégal représenterait 40 à 45 % de la consommation mondiale.

Chaque année, il devient donc de plus en plus difficile de se procurer du sable légalement, à bas prix, tout en respectant l’environnement. Son poids étant extrêmement élevé, il n’est généralement pas économique de transporter du sable sur une longue distance. Les réserves doivent donc être situées à proximité des zones de construction.

Plages en péril

Afin de remplir la demande croissante, les fournisseurs se tournent vers l’océan, principal marchand de sable. Des entreprises multinationales déploient d’énormes navires de drague pour littéralement aspirer la mince couche de sable qui couvre le fond marin. Chaque jour, entre 4 000 et 400 000 mètres cubes de sable sont ainsi extraits. Ce dragage est dénoncé par les écologistes, car il élimine la faune et la flore marine sur son passage. La vie sur le fond des mers étant à la base de la chaîne alimentaire océanique, cette pratique cause la perte de stocks de poisson.

Le dragage de sable, outre les inconvénients liés au marché clandestin, met en péril 70 à 90 % des plages sablonneuses du monde en accélérant le processus d’érosion : la nature compense ce vide de sable en mer en tirant vers le large les grains de sable du rivage. Des opérations de dragage ont lieu, surtout aux États-Unis, dans l’objectif de restituer le sable perdu des plages où les revenus touristiques sont vitaux pour l’économie régionale. Mais le processus doit être sans cesse répété. Les plages de Virginia Beach à elles seules ont dû être restaurées plus de 50 fois.

Ainsi, alors que les données indiquent une montée générale du niveau de la mer et une prolifération des tempêtes à cause des changements climatiques, des millions de personnes perdent leur principale barrière contre l’avancement des eaux en terre ferme. Et puisque de trouver des solutions de remplacement au sable pour ses usages nombreux et essentiels dans le monde moderne n’est pas une priorité politique, cette tendance risque d’aller en s’accélérant plutôt que l’inverse.

 

D’où vient le sable ?

Chaque grain de sable présent sur une plage est le résultat d’un très long processus. Cela commence par une roche qui s’effrite en terre ferme sous l’action de la glace, de l’eau et du vent. Il faut des centaines, voire des millions d’années pour qu’un grain de sable se rende jusqu’à la mer par la voie des ruisseaux et rivières. Or, 845 000 barrages obstruent les cours d’eau du monde. Ainsi, le passage vers l’océan de 25 à 50 % des réserves de sable se trouve bloqué.

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