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Utopique, la maison « autonome » ?

Par Paul Therrien

« Maîtres chez nous ». Cette phrase symbolique lancée par Jean Lesage lors des élections de 1962 résumait la promesse de la nationalisation de l’électricité, aujourd’hui l’une des plus grandes richesses et source d’énergie durable à bas prix. Mais cela n’empêche pas certains de rêver d’un avenir où leur maison serait « débranchée » du réseau. Autosuffisants chez nous ? C’est possible… à certaines conditions.

Comme dans les autres sociétés fortunées, l’intérêt des Québécois pour l’énergie solaire est indéniable. L’idée d’avoir le rayonnement du soleil comme source principale d’électricité enchante, avec raison… La facture d’installation des panneaux solaires photovoltaïques (PV) baisse de 10 % par an et la technologie ne cesse de s’améliorer, s’intégrant parfaitement aux habitations « intelligentes ». En fait, la construction d’une maison verte est pratiquement inimaginable sans le solaire. 

Le Québec fait bande à part

En Ontario, en Europe et en Asie, 95 % des particuliers bran-chent leur maison productrice d’énergie solaire au réseau na-tional. Ainsi, l’électricité excédentaire est injectée dans le réseau, et l’inverse se produit en cas de manque à combler. La croissance de l’énergie solaire dans ces territoires a été fortement stimulée par des incitatifs financiers de l’État. Grâce à son programme de subventions, de 1994 à 2003, le Japon a pris le leadership mondial, avec plus de 1,1 GW issus de PV en 2004. Quant à l’Allemagne, depuis 2000, elle a connu un essor remarquable en matière d’énergie solaire. Cette année-là, le parlement fédéral adoptait sa loi sur les énergies renouvelables (EEG) fixant les volumes d’achat d’électricité générés par les nouvelles énergies ainsi que les montants à verser aux producteurs d’énergies renouvelables par les exploitants du réseau, en fonction d’un contrat à taux forfaitaire sur 20 ans. En 2004, le tarif de subventionnement s’élevait à trois fois le prix de détail et huit fois le prix industriel, soit, en date de juillet 2014, 12,88 ¢/kWh pour des petits systèmes de toit. Ainsi, à la fin de novembre 2016, l’Allemagne se trouvait juste derrière la Chine et devant le Japon. Plusieurs pays (notamment l’Espagne, l’Italie, la Grèce, et la France en 2008) ont adopté des mesures fondées sur le succès obtenu par l’EEG.

En mai 2009, notre voisin ontarien, avec son Green Energy Act, mettait en place le premier programme de tarifs de rachat garantis pour les énergies renouvelables en Amérique du Nord, encore à ce jour le plus généreux du continent pour des projets de 10 MW ou moins avec des prix garantis de 0,802 $ par kWh pour du PV sur une période de 20 ans.

Au Québec, en comparaison, il n’existe pratiquement aucun incitatif financier directement lié au solaire, ce qui explique que le solaire, qui pèse 1 % de son bilan énergétique, tarde à s’y implanter.

Le coût de l’hydro-électricité est toutefois encore relativement trop bas pour que cette option soit profitable au Québec. « Pour le prix et les retombées environnementales, l’hydro-électricité est difficile à battre ! » lance Emmanuel Cosgrove, cofondateur et directeur d’Écohabitation, un organisme indépendant à but non lucratif de promotion de l’habitation écolo-gique. Il précise que les panneaux solaires PV classiques fournissent à 11 cents le kilowattheure (kWh) ce qu’un abonné résidentiel d’Hydro-Québec propriétaire d’une maison efficace paie 5,68 cents par première tranche de 30 kWh par jour. « Sans calculer les frais d’amortissement et les coûts environnementaux des batteries de stockage de l’énergie produite en été », ajoute-t-il.

Voilà pourquoi moins d’une centaine de propriétés dans la province sont munies d’un système d’échange entre leur production autonome au solaire – l’éolienne n’étant pas une option viable pour une maison – et le réseau d’Hydro-Québec. Se munir de PV sur un territoire alimenté à l’hydro-électricité (et non au charbon, au gaz et au nucléaire) n’est pas en soi un geste bénéfique pour l’environnement. Pourtant, même en l’absence d’avantages financiers ou écologiques, l’engouement est actuellement à son comble, selon les formateurs d’Écohabitation.

Indépendance loin des lignes

« La réalité québécoise, ce sont les systèmes autosuffisants, tandis que, partout ailleurs, c’est une partie infime de la croissance du solaire », confirme Jean-Pierre Desjardins, chargé de cours à l’UQAM en ressources énergétiques renouvelables et bâtiment sain. Phénomène rare, c’est donc du côté des régions isolées que le solaire fait le plus de gains au Québec. « Un nouveau propriétaire peut se trouver à payer entre 30 000 et 100 000 dollars pour faire prolonger une ligne de courant. L’installation de PV devient alors plus économique.

« C’est le seul cas où l’énergie solaire soit rentable, précise Jean-Pierre Desjardins. Notre climat fait en sorte que, pour le moment, l’autosuffisance énergétique n’est pas entière. « L’offre et la demande ne cadrent pas. Durant les mois de faible ensoleillement, les besoins en énergie sont au plus haut. C’est pourquoi toutes les maisons autonomes au Québec ont une génératrice », souligne-t-il. S’équiper en batteries de stockage en prévision des longs mois d’hiver serait trop onéreux. Et ce n’est pas Tesla, malgré le tapage qui entoure sa nouvelle gamme de batteries, qui fera des miracles économiques. « Les bonnes vieilles batteries acide-plomb à décharge profonde sont beaucoup moins coûteuses que les batteries lithium-ion de Tesla », confirme l’expert. Au Canada, l’installation d’un système Power-wall de Tesla coûte plus de 6 000 dollars.

Le «net zéro»

Selon Emmanuel Cosgrove, l’avenir rentable et écologique appartiendra aux habitations « nettes zéro », qui produisent de l’énergie au PV tout en étant branchées au réseau national. « Le coût des mégaprojets de barrages hydroélectriques et des rivières à aménager augmentant, on peut entrevoir le jour où les tarifs en hausse d’Hydro-Québec rejoindront ceux, toujours en baisse, d’une installation de système PV », prédit-il. D’ici là, Écohabitation recommande aux propriétaires et aux constructeurs soucieux de l’environnement et de leur portefeuille de réduire au minimum la consommation d’énergie consommée.

Il en coûte encore généralement moins cher d’investir pour économiser un kilowattheure que de le produire. « Avant de songer à une capacité d’autoproduction de son électricité, il faut s’assurer de maîtriser l’efficacité énergétique du bâtiment », indique le directeur de l’organisme. En premier lieu, cela implique d’aller bien au-delà des normes québécoises d’isolation, soit le double du minimum qu’exige le Code de construction en vigueur depuis 2012.

En attendant l’avènement de la parité énergétique, outre une meilleure isolation du bâtiment, le propriétaire d’une nouvelle maison doit adopter des systèmes de chauffage et d’éclairage gérés de manière responsable ainsi qu’un design visant un profit maximal de l’énergie solaire passive. « La base, c’est toujours l’enveloppe du bâtiment, confirme Jean-Pierre Desjardins. C’est seulement par la suite que l’on peut espérer faire des gains en allant vers des options avancées telle l’installation d’un équipement solaire. Au Québec, l’on estime que la parité pour une maison autonome reliée au réseau pourrait advenir vers 2020. » Quant à la véritable rentabilité de ce type de maison, elle serait atteinte potentiellement dans une vingtaine d’années. Cela dépendra en grande partie de l’offre future des technologies vertes et de la volatilité des prix des différentes sources d’énergie. 5

Le Québec profite d’un très bon degré d’ensoleillement. Selon la Société de l’énergie solaire du Canada, Montréal a un potentiel photovoltaïque annuel de 1 185 kWh, soit un peu moins que Rio de Janeiro (1  253 kWh). Ceci est enviable en comparaison avec Berlin (848 kWh), Londres (728 kWh) et Paris (938 kWh). Le rayonnement du soleil représente un bassin énergétique qui pourrait satisfaire 10 000 fois la consommation mondiale annuelle. 

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