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Peter Trent

Celui qui fut près de 18 ans maire de Westmount, Peter Trent, a tiré sa révérence en avril. Les Québécois se rappelleront notamment le champion antifusions forcées des municipalités et l’artisan des défusions. Mais l’on se souviendra aussi de lui pour ce qu’il n’a pas fait : dans une décennie marquée par le trafic d’influence et le magouillage des maires, le nom de Peter Trent n’a été associé à aucun scandale. Alors qu’il vient de passer le flambeau à sa successeure, il livre ses réflexions sur la politique, la corruption, et l’avenir de Montréal.

Par Stéphanie Marin

Chef d’entreprise durant 18 ans, conseiller municipal, puis maire, essayiste, militant, acteur à ses heures, les accomplissements de Peter Trent sont nombreux et diversifiés. Mais c’est à la saga des fusions municipales forcées que son nom est le plus fréquemment associé.

Selon Peter Trent, quelle est sa plus grande réali-sation ?

Son combat épique de 1999 à 2001, contre le projet péquiste, puis celui pour la défusion, est d’ailleurs ce dont il est le plus fier. Alors que le gouvernement du Québec veut réduire le nombre de municipalités sur son territoire, Peter Trent s’impose comme l’ardent opposant à cette politique, intitulée à Montréal « Une île, une ville ».

En vain : les fusions sont effectuées et le maire de Westmount voit son poste d’élu aboli en 2001. Peter Trent poursuit toutefois son combat à titre de citoyen, malgré les critiques affirmant haut et fort que la défusion équivaut à « rentrer le dentifrice dans le tube ».

Le nouveau défi exige une stratégie dont l’ancien maire est particulièrement fier : il décide de faire des défusions un enjeu électoral. Il rappelle avoir convoqué un point de presse en pleine campagne électorale pour forcer les libéraux à prendre position et à promettre la défusion. « Parce qu’une promesse faite pendant une période d’élections, ça vaut beaucoup plus. » La seule fois de sa vie où une stratégie a fonctionné à 100 %, se remémore-t-il : « ni avant ni après ».

Après l’élection de 2003, qui couronne Jean Charest, l’ancien premier ministre péquiste Bernard Landry affirme que cette promesse a fait gagner aux libéraux 20 sièges, rapporte Peter Trent. Une promesse que le gouvernement libéral n’a d’ailleurs pas entièrement respectée. « Ils ont mis en place pour le référendum des règles inédites, qui ont eu pour résultat un bien moins grand nombre de défusions que prévu », déplore-t-il, dans sa résidence de Westmount. Malgré tout, au total, 31 villes du Québec, dont l’opulente ville de Westmount, défusionnent le 1er janvier 2006.

Retour en arrière : pourquoi le maire de Westmount était-il si farouchement opposé aux fusions municipales ?

D’abord, parce qu’il réfutait l’équation que le gouvernement péquiste de l’époque établissait entre fusions et économies d’échelle et efficacité. « Une promesse frauduleuse, dit-il encore aujourd’hui, car les acteurs de l’époque savaient que ce n’était pas vrai ». La facture des citoyens n’a pas baissé, au contraire, soutient-il. En 2012, selon ses calculs, la fusion a coûté à Montréal 400 millions de dollars par année.

Mais l’essence de sa bataille, dira-t-il en entrevue, résidait dans la défense de la démocratie : les fusions forcées, non merci ! Les citoyens doivent choisir, soutient-il. « C’est un processus antidémocratique que de l’imposer. C’est là que le bât blesse. Le gouvernement a décidé d’user de son pouvoir. Et c’est ce qui m’indignait. »

Aujourd’hui, en 2017, Peter Trent croit toujours que tout ce programme de fusions était une erreur.

Que l’histoire doit-elle retenir de cette saga ?

« Malheureusement, le fait que les partis politiques peuvent nous induire en erreur », répond-il d’entrée de jeu.

Cet épisode représente aussi un échec de cette attitude condes-cen-dante de la classe politique envers la population. « C’était la mentalité selon laquelle les politiciens savent mieux que la population ce qui est bon pour elle, qu’elle est ignorante et ne peut tout comprendre. C’était une approche hautaine de la part du gouvernement et je crois que la population l’a ressenti. C’est la leçon à retenir. »

Une conséquence fâcheuse ?

Peter Trent évoque également le fait que les fusions ont mis en place des conditions favorables à la corruption. Certes, il ne fait pas de lien simpliste entre les fusions et la corruption, car cette dernière avait cours bien avant 2002, dit-il. « Mais il devenait plus intéressant pour les criminels de pratiquer la collusion puisque la cagnotte était devenue beaucoup plus volumineuse », explique-t-il. Et puis, ils n’ont plus à traiter avec 29 villes, mais avec une seule. « C’était plus facile », souligne l’ancien politicien de 71 ans.

Les partis politiques font-ils partie du problème ?

« Avant les fusions, beaucoup de municipalités ne comptaient pas de partis politiques. Mais c’est le cas aujourd’hui. Alors, il y a toujours la question du retour d’ascenseur : lorsqu’on a besoin de recueillir des fonds pour un parti politique, on crée des dettes envers certains. » L’ancien maire ne cache d’ailleurs pas son animosité envers les partis politiques : « Je les déteste », répétera-t-il en entrevue, avec l’élégance du gentleman, mais d’un ton ferme. « Comme je le disais, donc, on peut arguer que les fusions ont encouragé la corruption », réitère-t-il, citant en exemple le scandale des compteurs d’eau comme preuve du fiasco des fusions. Selon lui, pareil contrat n’aurait jamais été approuvé par une petite municipalité.

Inévitable, la corruption ?

« Selon moi c’est comme la mauvaise herbe. On peut appliquer l’herbicide de temps en temps, mais c’est une pratique continuelle. »

Grâce aux lois adoptées, dans la foulée de la Commission Charbonneau, sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, un certain espoir est permis, mais « il ne faut jamais dire qu’on a gagné la bataille », avertit le politicien. Peter Trent, qui se dit en accord avec 80 % des recommandations du rapport Charbonneau, est toutefois déçu que la -Commission n’ait pas mis l’accent sur la qualité des travaux : « Quand on est capable de tricher sur les prix, on est capable de tricher sur la qualité », lance-t-il.

L’homme, qui n’a jamais été écorché par des allégations de corruption, dit avoir appliqué des normes très élevées. Parmi ses conseils pour éviter la corruption au niveau municipal, il propose une piste de solution.

« Ce qui m’inquiète le plus, et qui me frustre le plus, c’est qu’aujourd’hui, nous avons des femmes et des hommes politiques qui n’ont jamais eu d’autre carrière. » Les politiciens de carrière, c’est très dangereux, soutient l’homme qui a cofondé l’entreprise PBI/Plastibéton, qu’il a dirigée avec un associé pendant près de 20 ans.

« Le fait est que j’étais en mesure de dire : je quitte la politique demain matin. Je pouvais dire “bye” si je n’étais pas à l’aise dans une situation. » Certains élus peuvent avoir tendance à laisser aller des choses, ou faire des compromis, pour rester en poste. Au-delà de l’argent, c’est aussi une question de prestige, souligne le chef d’entreprise retraité.

Il est aussi d’avis que la structure actuelle – et la taille, soit 64 élus – du conseil municipal de la ville de Montréal rend plus difficile d’attirer des personnes qualifiées. « Croyez-vous qu’une personne d’affaires souhaite être un membre parmi 64 ? Ils n’ont aucun pouvoir. »

Comment assurer l’avenir de Montréal ?

« Le plus grand problème de Montréal, c’est Québec », lance sans ambages Peter Trent. Toutes les lois y sont votées, et le ministre des Affaires municipales s’y trouve aussi. « Pour eux, Montréal, c’est une drôle de bibitte qu’ils ne comprennent pas. »

Alors, faudrait-il déménager l’Assemblée nationale quelque 250 km à l’ouest ?

« Je n’irais peut-être pas jusque-là, s’amuse-t-il. Mais cette incompréhension de la part de l’Assemblée nationale est un problème sérieux. » Peter Trent offre plutôt un plaidoyer en faveur de la région métropolitaine : c’est là que se trouve l’avenir de Montréal. Depuis 10 ans, elle comporte plus d’habitants à l’extérieur de l’île de Montréal que sur l’île elle-même, rappelle-t-il ; il faut donc penser de façon régionale.

Selon le champion des défusions, le problème n’était pas qu’il y ait eu trop de municipalités, mais qu’il y avait trop de structures. En effet, Montréal est « charcutée ». Une kyrielle de structures empêchent de créer « le sentiment d’appartenir à une région », juge-t-il, citant les 5 régions administratives, les 14 MRC (Municipalités régionales de comté), les nombreuses sociétés de transports collectifs et les régions touristiques, entre autres entités.

Il est tout aussi urgent de donner plus de leviers économiques à Montréal. Car le gouvernement provincial n’a pas encore compris que la région métropolitaine de Montréal représente 54 % du PIB du Québec, déplore-t-il. « Il ne faut pas traiter Montréal comme une région comme les autres : Montréal, c’est le moteur économique du Québec. Si Montréal va au diable, tout le Québec suivra », résume-t-il.

Et pour la suite ?

L’homme a quitté sa mairie – après cinq mandats, toujours élu sans opposition – parce qu’il voulait partir avant de perdre son enthousiasme. Il se dit convaincu de laisser derrière lui une maison bien en ordre. En tant que maire de Westmount, Peter Trent a réalisé des projets dont il se dit fier, tels que la restauration de la bibliothèque de la ville, qui a aussi doublé de taille sous sa gouverne. Il a vu à la protection de ses édifices patrimoniaux et y a fait construire la première patinoire-aréna souterraine du monde – son idée – et a ainsi pu recouvrir le terrain de verdure.

L’homme né en Angleterre et arrivé au Canada à l’âge de 10 ans ne sait pas encore ce qu’il fera de son avenir. Il parle de recommencer à écrire. Peut-être.

En effet, la saga des fusions a donné en 2012 naissance à un ouvrage signé de sa plume : La folie des grandeurs – fusion et défusions sur l’île de Montréal, une brique de près de 800 pages, qui fut finaliste pour un prix du meilleur livre politique canadien cette année-là. Il pense à un autre essai… et, pourquoi pas, à un ouvrage de fiction. Pas de politique provinciale ni fédérale, toutefois. « J’ai déjà fermé cette porte-là il y a longtemps ! » Il affirme – à nouveau – qu’il n’aime pas les partis politiques. Et puis, pas besoin d’être un élu pour accomplir des choses, dit-il, rappelant que sa plus grande réussite, il l’a obtenue à titre de simple citoyen luttant pour les défusions.

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