Québec

Bibliothèque Saint-Sulpice - Centenaire et Abandonnée

Alors que Montréal tente de se positionner parmi les métropoles des Amériques, un joyau de son patrimoine est laissé à l’abandon. Or, la Bibliothèque Saint-Sulpice serait le lieu tout désigné pour accueillir une « Maison des Amériques » qui réunirait des organismes qui ont des activités en relation avec les Amériques.

Si la Grande Bibliothèque de Montréal célèbre ses 10 ans de succès en 2015, l’édifice de la défunte bibliothèque Saint-Sulpice, inauguré il y a 100 ans, cherche à écrire les prochains chapitres d’une existence précaire. Rue Saint-Denis, au cœur du Quartier latin, cet immeuble classé patrimonial est abandonné depuis 10 ans. Quel avenir pour un joyau architectural qui fut l’un des piliers de l’entrée du Québec francophone dans la modernité ?

« La bibliothèque de Saint-Sulpice sera l’une des plus complètes sur ce continent », affirme à La Presse son conservateur, Ægidius Fauteux, en août 1915. L’ancêtre direct de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) est la première bibliothèque publique francophone d’importance au Québec. Elle changera de vocation au fil des décennies, mais continuera, jusqu’en 2005, d’abriter des collections et des archives nationales.

Au début du 20e siècle, à la demande de la congrégation des Sulpiciens, l’architecte Eugène Payette et le conservateur Ægidius Fauteux, respectivement avocat et ancien rédacteur en chef de La Presse, s’inspirent des meilleures pratiques dans le monde pour donner naissance à une bibliothèque francophone publique de premier plan, au cœur du Quartier latin.

La transmission de la connaissance de l’histoire de cet édifice consacré à la culture francophone est en bonne partie le fruit du travail de Jean-René Lassonde, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale du Québec. Celle-ci logea dans l’édifice Saint-Sulpice de 1971 jusqu’à sa fermeture, en 2005, année où Jean-René Lassonde et la vingtaine d’employés encore actifs dans l’immeuble migrèrent dans les locaux de la Grande Bibliothèque.

Auteur d’un ouvrage de 400 pages consacré aux années sulpi-ciennes, soit de 1915 à 1931, Jean-René Lassonde rappelle que « les Sulpiciens ont souvent joué le rôle d’un ministère de la culture pour la ville de Montréal. Ce sont des hommes d’Église, mais ce sont également des hommes d’études. Cette bibliothèque publique est de type universel, couvrant donc tous les sujets de recherche. Moins de 10 % des ouvrages y sont classifiés comme religieux, alors que l’on retrouve des éditions d’époque de L’encyclopédie de Diderot et des ouvrages de d’Alembert, de Voltaire ou de Rousseau », explique-t-il.

Ce caractère moderne s’exprime également par la fonction même du lieu, que l’on qualifierait peut-être aujourd’hui de -complexe multimédia. Outre son architecture emblématique et ses collections destinées aux universitaires comme au grand public, l’espace, dès son ouverture en 1915, offre manifestations culturelles, concerts, colloques, ou encore, soirées littéraires. Des vernissages et des expositions (Ozias Leduc, Marc-Aurèle Fortin, Elzéar Soucy) y mettent en exergue l’art du Québec et d’ailleurs ; des conférences, des rassemblements et des réunions contribuent à la progression de la pensée, donc à l’évolution de la société. « On peut certainement parler d’un incubateur d’éveil culturel », analyse Jean-René Lassonde, évoquant ces conférences offertes en après-midi dans une salle d’une capacité de près de 900 personnes. Cet espace multivocationnel fait également office d’école de culture populaire – un lieu où les femmes, souvent plus libres à cette période de la journée, sont d’ailleurs bienvenues –, favorisant l’émergence de nouvelles communautés, plus riches de savoirs et de connaissances.

Ainsi, contrairement à certaines images parfois véhiculées, monsieur Lassonde parle du caractère avant-gardiste des Sulpiciens, qui n’hésitent pas, à titre d’exemple, à rendre disponibles des ouvrages mis à l’index, et ce, grâce à une dérogation papale.

Malheureusement, les plus belles histoires ne préservent pas toujours les plus beaux édifices du temps qui passe. Aujourd’hui retraité, Jean-René Lassonde est d’avis que le lieu mérite de préserver ses racines de savoir et de culture. Selon lui, même la Grande Bibliothèque ne serait actuellement pas assez vaste pour abriter toutes les collections. Il évoque au passage la manière dont Phyllis Lambert a réussi à sauver la maison Shaughnessy en donnant naissance au Centre canadien d’architecture. « Elle a su encadrer et mettre en valeur la richesse et l’intérêt patrimonial du lieu pour le transformer d’une façon exceptionnelle », rappelle-t-il.

Dans une lettre publiée en 2014 dans Le Devoir, monsieur Lassonde rappelait que « Tel qu’il était à son classement comme monument historique en 1988, l’édifice de la bibliothèque Saint-Sulpice présente la même image qu’à son ouverture : son mobilier de chêne, ses luminaires de bronze, ses magnifiques vitraux sont toujours en place, tout comme les étagères du magasin des imprimés pouvant accueillir jusqu’à 300 000 documents ».

On ignore quel est l’état des lieux aujourd’hui, une demande de visite auprès du ministère de la Culture et des Communications n’ayant pas eu de suite favorable. Au-delà des qualités architecturales de l’édifice situé au 1700, rue Saint-Denis, adresse aujourd’hui plus connue pour être voisine du bar Saint-Sulpice, le lieu symbolise une percée de modernité dans un Québec francophone en éclosion sur les plans intellectuel et culturel. Si l’édifice emblématique du Quartier latin est chargé de souvenirs, il est vide de contenu et pour l’heure, dépourvu d’avenir.

QUEL AVENIR ?

Plusieurs propositions ont été évoquées depuis sa fermeture, dont celle de transformer l’espace en centre culturel. Mais rien ne s’est concrétisé depuis 10 ans. Les coûts, ceux de réfection, mais également ceux liés à l’entretien et à l’exploitation d’un bâtiment patrimonial de cette envergure, expliquent sans doute ce qui semble devenir une patate chaude. C’est tout le paradoxe de ces bâtiments classés patrimoniaux dont on protège… la lente agonie. « Il faut une volonté et une personne qui a les moyens, intellectuellement, de faire bouger les choses », lance Jean-René Lassonde, retraité de la BAnQ en 2013.

Après avoir communiqué auprès de six différents intervenants affectés aux communications de la BAnQ et du ministère de la Culture et des Communications du Québec, personne n’a été en mesure de répondre à cette seule et simple question : « Quel avenir pour l’édifice ? » En octobre 2014, la ministre de la Culture, Hélène David, déclarait au quotidien La Presse qu’un appel d’offres serait bientôt lancé pour trouver une nouvelle vocation culturelle à la bibliothèque Saint-Sulpice. « C’est un lieu et une rue dont il faut s’occuper », confiait alors la ministre au journaliste Mario Cloutier. Sept mois plus tard, impossible de savoir si ce dossier est en progression. Puis, quelques heures avant de mettre sous presse, Forces apprenait sans plus de détails la mise en vente de l’édifice par le gouvernement. Pourquoi ne pas en faire la maison des Amériques ?

Vocation internationale

Alors que Jean-René Lassonde préconise une approche fidèle à la mission initiale de la bibliothèque, il est permis d’imaginer un nouvel éclairage pour cet édifice, notamment à l’aube des célébrations du 375e anniversaire d’une ville qui a très rarement l’occasion de convertir ses prétentions de Ville Unesco de design en réalité concrète.

Les exemples réussis d’intégration de compositions architecturales modernes à des édifices patrimoniaux ou encore l’arrimage de vocations créant des ponts entre passé et futur montrent qu’il est possible de convertir des lieux en pôles de savoirs et de créativité, par exemple en espace à vocation internationale, inspirant et rassembleur, qui, tout en s’ancrant dans les racines du passé, braque les projecteurs sur l’avenir.

À souhaiter qu’existent des solutions envisageables entre le pic des démolisseurs, une lente et discrète dégradation intra-muros ou le développement d’une nouvelle annexe au bar voisin. D’autant plus – et ceci ouvre un autre dossier – que cet édifice est au cœur d’un quartier qui a besoin d’un plan de relance. 

Quartier Latin : de Paris à Montréal

Le Quartier latin doit son appellation à son grand frère parisien, secteur désigné du savoir où les enseignements sont alors prodigués en latin. L’utilisation de cette expression s’est transposée à Montréal avec l’implantation de la filiale montréalaise de l’Université Laval en 1876, incubateur de ce qui deviendrait l’Université de Montréal 45 ans plus tard. Au début du 20e siècle, l’École polytechnique, l’École des hautes études commerciales et la bibliothèque Saint-Sulpice consolident la vocation de ce secteur aujourd’hui essentiellement contenu dans la zone avoisinant la rue Saint-Denis, entre la rue Sherbrooke et le boulevard René-Lévesque. Dans les années quarante, le Quartier latin est un secteur cossu de Montréal, avant de perdre son vernis à la suite du déménagement de l’Université de Montréal et de la migration de l’intelligentsia francophone vers des quartiers comme Outremont.

Aujourd’hui, l’UQAM, le Cégep du Vieux Montréal et la Grande -Bibliothèque perpétuent le rôle originel du Quartier latin, qui a subi la récente fermeture de la CinéRobothèque de l’Office national du film (ONF) et connaît les incertitudes d’une Cinémathèque au destin -fragile. Le Centre Pierre-Péladeau et le Théâtre Saint-Denis perpétuent le rôle de diffuseur culturel, tout comme le Cineplex Odeon Quartier Latin, dans une certaine mesure.

BIBLIOTHÈQUE SAINT-SULPICE : de 1915 à 2015

Fondée à Montréal par les Sulpiciens, la bibliothèque Saint-Sulpice est inaugurée en 1915. Elle occupe alors, sur la rue Saint-Denis, un nouvel édifice conçu par l’architecte Eugène Payette. Son premier conservateur est Ægidius Fauteux. L’institution joue alors un rôle de bibliothèque publique et connaît un essor remarquable pendant ses dix premières années d’existence. De nombreuses activités culturelles s’y greffent ; c’est ainsi qu’elle héberge, entre autres, les activités du Cercle Ville-Marie et celles de la Société historique de Montréal. À partir de 1925, elle connaît des difficultés financières qui l’amènent à réduire progressivement ses activités jusqu’à sa fermeture, en 1931. Après son acquisition par le gouvernement du Québec en 1941, elle rouvre ses portes au public en 1944. En 1961, elle est rattachée au ministère des Affaires culturelles et devient, en 1967, la Bibliothèque nationale du Québec. L’édifice ferme ses portes en 2005, au moment du déménagement de ses collections, de ses archives et de ses employés dans les locaux de la Grande Bibliothèque.

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.