Québec

Henry Mintzberg - La Société Plurielle

Henry Mintzberg enseigne la gestion à l’Université McGill depuis 45 ans. La renommée de ce Montréalais d’origine dépasse les frontières du Québec et du Canada. Iconoclaste avéré, le pro-fesseur Mintzberg aime quitter les sentiers universitaires battus pour emprunter des chemins moins fréquentés, des chemins parfois même marqués « à gauche ».

Le magazine britannique The Economist a déjà écrit à son sujet : « Henry Mintzberg est un universitaire canadien anticonformiste qui semble parfois vouloir saper l’industrie pour laquelle il travaille. » En dépit de cela, The Economist le classe parmi les 50 plus importants penseurs en gestion dans le monde.

Moins connu parmi les gestionnaires francophones, il est devenu célèbre en 1975 en publiant dans le Harvard Business Review une étude exhaustive sur le temps que les gestionnaires gaspillent au bureau, article qui eut l’effet d’une bombe.

En 2004, il a publié Managers, not MBAs, une mise en accusation des programmes de maîtrise en gestion des affaires. Le MBA, dit-il, ne prépare pas les gens à gérer quoi que ce soit. « C’est la synthèse, et non pas l’analyse, qui est au cœur du processus de gestion. Or, le MBA enseigne seulement l’analyse. » Un autre pavé dans la mare.

Il y a un an, Henry Mintzberg a, une fois encore, fait parler de lui en publiant un essai dont le sujet va bien au-delà du monde de la gestion. Rebalancing society : Radical Renewal Beyond Left, Right, and Center (une traduction française est en chantier). À 76 ans, le professeur Mintzberg a décidé de partager son cri du cœur pour une société qu’il estime en perdition.

Certains, comme moi, resteront bouche bée : le professeur Mintzberg, qui n’a jamais défendu le capitalisme pur et dur, nous guide cette fois vers une troisième voie au-delà du socialisme et de la dictature du capital et propose des choix radicaux.

Le livre est sorti en 2014, en version originale anglaise. A-t-il fait des vagues ?

Oui, certes, mais ce n’est pas devenu un phénomène viral comme je l’aurais souhaité. Par contre, un article que j’ai écrit pour le Globe and Mail sur l’affaire Volkswagen et une entrevue que j’ai donnée à la CBC sur le livre ont eu beaucoup d’échos. Quand les gens sont confrontés à mes idées, ils ont tendance à les aimer.

Quel est le lien entre le scandale VW et votre thèse ?

Le monde de l’automobile est aux prises avec des problèmes de corruption, mais il n’est pas le seul : dans les banques, en politique, la corruption s’est infiltrée partout. D’un problème, c’est devenu un syndrome. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, le monde a perdu son équilibre et penche de plus en plus du côté du secteur privé. Depuis, nous assistons au triomphe du capitalisme sauvage qui domine de plus en plus les gouvernements et la société au grand complet. Il faut retrouver l’équilibre.

Francis Fukuyama a écrit que la chute de l’URSS signalait que l’histoire arrivait à sa fin, que le capitalisme avait triomphé et que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Quelle idée ! Notre avidité aurait sauvé le monde ? Comme je l’ai écrit dans le Globe and Mail : « Attention ! À moins de régler nos problèmes, nous pourrions bien nous retrouver face à la véritable fin de l’histoire ! » La vérité, c’est que le communisme gardait le capitalisme sur la bonne voie. Nous avons mal lu la chute du communisme. L’équilibre a été rompu.

Avez-vous écrit ce livre pour le public américain ?

En partie. On parle beaucoup de la corruption au Brésil, mais on voit bien pire aux États-Unis. Surtout de la corruption légale. Les ingénieurs et les dirigeants de GM qui ont fabriqué et approuvé les démarreurs défectueux de Pontiac et de Chevrolet responsables de la mort de 124 personnes n’iront jamais en prison (deux cadres ont été congédiés, ndlr). Il aura fallu dix ans pour que GM effectue un rappel !

Heureusement, le Canada n’est pas les États-Unis et le Québec, encore moins. Nous vivons dans une société en équilibre, nous avons le sens de la communauté, notre gouvernement est un des plus militants en Amérique du Nord. Nous avons un secteur privé fort et un « secteur pluriel » fort.

Le Canada, tout comme les pays scandinaves et l’Allemagne, n’a pas de graves problèmes de corruption ; « mais les choses ont dégénéré sous Stephen Harper. Il s’est souvent moqué du Parlement, et, pour ce qui est du Sénat, le problème va bien au-delà des allocations de dépenses : les nominations elles-mêmes constituent de la corruption légale. »

Qu’est-ce que le secteur pluriel ?

Il faut trois piliers pour soutenir la société : le secteur public, le secteur privé et le secteur pluriel.

L’idée d’un secteur pluriel n’est pas nouvelle. Dans le livre, je cite Tocqueville : « Si les hommes sont destinés à devenir ou à demeurer civilisés, nous devons miser sur l’art de s’associer. » Le secteur pluriel comprend les coopératives, les ONG, les syndicats, les ordres religieux en plus des mouvements sociaux et des initiatives citoyennes. Bref, les associations qui ne sont ni la propriété d’un gouvernement ou d’une entreprise privée.

On les retrouve au cœur du phénomène grandissant qu’on appelle « l’économie sociale ».

Le renouvellement de nos sociétés doit passer par le secteur pluriel : il aide non seulement à garder le système en équilibre, mais aussi, et surtout, le secteur pluriel peut et doit mener le processus de rééquilibrage dont nous avons désespérément besoin.

Les ONG ne sont pas toutes bienveillantes, et les syndicats tombent facilement dans le corporatisme que vous dénoncez. N’importe quel organisme peut devenir trop gros.

Le secteur pluriel n’est pas parfait. En fait, chaque secteur souffre d’un grave défaut. Les gouvernements peuvent s’avérer grossiers, les marchés, bêtes, et le secteur pluriel se refermer parfois sur lui-même, au point d’en devenir xénophobe.

En 2009, The Economist a dit de vous que vous vouliez saper l’industrie pour laquelle vous travaillez, c’est-à-dire le monde des affaires. Est-ce vrai ?

Non. Je veux le réformer, pas le déstabiliser. J’aime les affaires, mais je ne veux pas que ce domaine vienne se mêler de politique et de société. Les entreprises doivent maintenir une dignité sociale.

Souhaitez-vous la mort du capitalisme ?

Pas du tout. L’essentiel, c’est de le garder à sa place et de reconnaître ses limites. Pour cela, il faut aller au-delà d’une lecture gauche-droite de la société. Il faut retrouver l’équilibre.

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j'ai meme avis que M. Mintzberg. A mon avis les boites privees doivent donner la chance ( c'est a dire le temps necessaire) aux employees pour prendre part dans le secteur pluriel.

zafer berkman ( Ph D student in Organizational Studies, Bogazici University Istanbul)