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Hybride Technologies fait toujours de l’effet

Piedmont, dans les Laurentides. Ne cherchez pas de logo d'entreprise : ici, rien ne signale que derrière la façade de cette maison d’apparence commune, nichée à flanc de montagne, se relaient une batterie de créateurs et de spécialistes. Sur deux quarts de travail, ils s’activent à terminer, dans des délais serrés, des effets spéciaux destinés à des superproductions internationales. Bienvenue chez Hybride Technologies, la plus importante société québécoise spécialisée en effets visuels numériques.

Une simple note sur la porte principale invite les visiteurs à emprunter le côté du bâtiment. La réception évoque une auberge champêtre avec salon, foyer, cuisine. Après que la directrice des communications, Sylvie Talbot, nous a fait signer des ententes de confidentialité, le scénario change. Une visite des lieux nous fait découvrir un bâtiment plus grand qu’il n’y paraissait, muni de rallonges, d’escaliers, de couloirs, de postes de travail, d’une cafétéria. Une structure à échelle humaine de 1500 mètres carrés qui, à l’image d’Hybride Technologies, prend de l’ampleur depuis 20 ans.

Hybride et ses dirigeants soignent leur discrétion. Pourtant, les noms des employés de cette société hors norme s’inscrivent au générique de blockbusters tels Avatar, Predators, Sin City, la franchise Spy Kids, 300, Voyage au centre de la terre, Napoléon ou encore The Art of War. Discrets, peut-être, mais ils sont connus des producteurs de la planète à la recherche d’effets spéciaux, soit 90 % de la clientèle de l’entreprise.

En entrant dans le bureau de Pierre Raymond, on remarque deux œuvres insolites : une affiche encadrée et une statuette représentant Tintin. Le président d’Hybride est depuis longtemps un admirateur invétéré du héros reporter. Selon lui, le film de Spielberg « représente le mieux le talent inouï de ce réalisateur pour raconter une histoire. Il a respecté l’essence de Tintin et le travail d’Hergé, dont les dessins, contrairement à l’analyse que font certaines critiques, montrent la grande importance qu’il accordait à l’action. »

Derrière son profil de boxeur, Pierre Raymond, 57 ans, conjugue le propos calme et le verbe passionné. Placide, l’homme carbure à la technologie, à la créativité et à l’ingénierie. Une simple question, et le voici intarissable.

Tintin a été créé grâce à la motion capture, technique de capture des mouvements d’un acteur, ensuite intégrés dans un environnement virtuel. Lorsqu’il scrute les horizons technologiques, Pierre Raymond voit loin. « La motion capture permet à des acteurs performants d’interpréter des personnages, sans avoir nécessairement le physique qui correspond normalement au personnage. Je crois que ça peut grandement démocratiser le star system, qui souvent consiste à vendre la personnalité d’un acteur plutôt que son talent. »

Aujourd’hui, certains acteurs font numériser leur corps, acquérant la propriété des droits sur leur « personnalité numérique ». Ainsi, de nouvelles productions mettant en vedette George Clooney pourraient voir le jour en 2280 ! Et même bien avant, en fait. Sans parler de la possibilité de faire renaître des acteurs du passé. « Il existe suffisamment de films et de photos de Marilyn Monroe pour permettre à un studio de la recréer sous toutes ses facettes, puis de la faire jouer dans un film. »

Au moment de notre rencontre, la ruche Hybride s’activait à mettre la touche finale aux effets spéciaux destinés à The Hunger Games, du réalisateur Gary Ross (Pleasantville, Seabiscuit, Big), en salle depuis le 23 mars. Pierre Raymond évoque l’énorme pression qui pèse sur ses équipes. « Nous sommes actuellement en fin de projets, et les coordonnateurs des studios américains ont le doigt sur la gâchette. Si, lorsqu’ils t’appellent, tu n’as rien à leur montrer ou que tu ne rappelles pas très rapidement, la shot sera donnée à un concurrent. Pour un projet comme celui-ci, on échange au moins 4000 courriels. »

Retour vers le futur

1991 sonne l’année de fermeture du mythique Groupe André Perry, alors l’employeur de Pierre Raymond. Avec ses acolytes Michel Murdoch, Daniel Leduc et Sylvie Talbot, il fonde Hybride. L’infographie numérique, à ses premiers balbutiements, est à cette époque surtout destinée à la télévision, la technologie limitant sa pleine exploitation sur grand écran.

Pierre Raymond perçoit pourtant le grand potentiel des technologies de pointe, prenant conscience de leur impact futur dans un secteur promis à une fulgurante éclosion. Bien avant les voitures, le mot « Hybride » symbolise alors la passerelle entre créativité et technologie.

Plusieurs concours de circonstances amènent la petite équipe d’Hybride – initialement fondée pour développer des technologies destinées à la revente – à non seulement tester ses produits, mais aussi, à livrer des productions au Québec (habillage d’antennes, effets pour documentaires et téléséries). « Ce qu’on n’a pas vu venir, c’est qu’en construisant nos petites installations, nous sommes devenus propriétaires de la première structure de montage entièrement numérique au Québec », souligne l’entrepreneur. Les contrats s’enchaînent, Hybride a le vent dans les voiles. Trois ans après sa création, elle délaisse totalement son département de recherche et développement et met le cap vers un nouvel avenir. Entre autres stratégies, elle investit massivement dans des technologies de pointe, ce qui lui permet de réaliser ses exploits pour le cinéma, industrie désormais avide de ces effets qui décuplent l’expérience de divertissement. « Nous venions de nous libérer de nos chaînes », dit Pierre Raymond, évoquant la nouvelle capacité technologique de sa société. En 1997, Hybride signe des effets pour Mimic, du réalisateur Guillermo del Toro. L’aventure internationale commence.

Si, dans l’univers du cinéma, les contrats sont moins nombreux qu’en publicité, chaque mandat est colossal. À titre d’exemple, il n’est pas rare qu’une douzaine d’employés s’investisse trois mois durant pour créer et mettre au point une séquence de quelques secondes à l’écran. Les clients d’Hybride étant majoritairement situés à l’extérieur du pays, l’entreprise ira jusqu’à concevoir un logiciel sophistiqué de gestion de plans à distance, qui permet à l’entreprise de fonctionner à des milliers de kilomètres de Hollywood. Cette installation maison est tellement appréciée qu’Hybride en permettra l’utilisation à son fabricant, qui la vend maintenant partout dans le monde.

Effet papillon

Les succès s’accumulent et déjà, dès les années 2000, la société est courtisée par d’éventuels acquéreurs. C’est Ubisoft, solidement installée à Montréal, qui tire le numéro gagnant en 2008. À Piedmont, rien ne semble avoir changé, en apparence du moins, pour l’entité aujourd’hui filiale de la géante française des jeux vidéo. Si les quatre actionnaires ont récolté des dividendes au passage, ils demeurent à la tête des cinq unités de production des services créatifs et techniques, qui comprennent notamment l’animation 3D, le montage et la composition numérique.

La nouvelle a suscité chez une partie du personnel une certaine inquiétude, sentiment aujourd’hui dissipé. « Nous leur avons expliqué que l’une des raisons motivant la vente était de leur offrir un avenir qui ne reposerait pas uniquement sur la présence de quatre personnes. » Évoquant la concurrence, les enjeux et les pratiques d’une industrie assujettie au changement perpétuel, Pierre

Raymond a vu en Ubisoft un complément naturel, muni d’un levier financier puissant.

D’un côté, Hybride fait ainsi bénéficier Ubisoft de sa capacité à concevoir des effets pour les jeux vidéo, de l'autre, d’être partie prenante de productions cinématographiques. Ubisoft peut de son côté s’appuyer sur une expertise complémentaire, tout en consolidant l’inévitable synergie du divertissement, entre l’industrie du cinéma et celle des jeux vidéo. « Nous avons rejoint Ubisoft parce que nous voulions devenir une société de production plutôt que de services. Avec Ubisoft, nous avons la chance de pouvoir moduler Hybride vers cette nouvelle avenue. » En 2009, cette convergence se traduit par le lancement de la série Assassin’s Creed Lineage, réalisée par Yves Simoneau et produite par Pierre Raymond. Le succès sur Internet se chiffre en millions de visionnements pour chaque épisode de ce jeu vidéo parmi les plus populaires de l’histoire.

Effet boomerang

Au chapitre de la concurrence, celle des pays émergents comme l’Inde ou la Chine modifie le tableau. Hybride sous-traite parfois en Inde, là où les salaires sont évidemment moins élevés. Pierre Raymond s’inquiète peu de la progression de ces nouveaux manufacturiers du 21e siècle. « Les gens y pensent rarement, mais contrairement à la technologie qu’on pourrait qualifier de courante, la technologie haut de gamme n’est pas stagnante. Nous nous ferions rattraper si notre industrie était statique, mais nous évoluons constamment. Ce qu’on fait aujourd’hui, on ne le faisait pas il y a à peine cinq ans. »

Pierre Raymond continue de promouvoir l’ambiance de travail qui règne au sein de son équipe, essentiellement composée de jeunes et surtout, on s’en doute, d’hommes, passionnés d’écrans, de films, de jeux. Certains rôles demeurent bien campés : les communications, l’accueil et les services de coordination sont assurés par des femmes, « elles sont mieux organisées ! » dira en riant la directrice des communications, actionnaire et conjointe de Pierre Raymond, Sylvie Talbot.

Hybride est une affaire d’esprit de famille, qui continue de faire les choses différemment : « Chez nos concurrents américains, on observe une certaine rudesse, l’environnement de travail est rough, on le voit tout de suite quand nous avons des rencontres avec eux, notamment dans la manière dont ils communiquent entre eux. Je ne permettrais jamais ça ici ! La différence est telle que nos nouveaux clients doivent presque s’adapter à notre rythme. Mais avec le temps, je crois qu’ils sont plus à l’aise dans un environnement comme le nôtre. »

Un des ingrédients de la réussite d’Hybride est la polyvalence de ses employés, répartis dans cinq unités de création. « Ils sont très hybrides ! Nous sommes en mesure de réaliser une production à 100 personnes au lieu de 300, grâce à une approche encourageant la multidisciplinarité chez les employés. C’est en partie ce qui nous permet de tirer notre épingle du jeu. »

Effet générationnel

Travailleur acharné durant la majeure partie de sa vie, Pierre Raymond est un acteur de l’évolution technologique. « Je n’ai pas lu de roman depuis 25 ans. Je ne lis que des trucs techniques ! Une de nos caractéristiques est que nous sommes une boîte entièrement autonome du point de vue de l’ingénierie. Personne de l’extérieur n’est jamais venu installer quoi que ce soit ici. On achète les pièces d’équipement et les logiciels, c’est envoyé ici, puis on fonctionne de façon complètement autonome. » Il est alors facile d’imaginer qu’avec un président qui connaît les coûts et la capacité de la mécanique, les investissements technologiques sont optimaux.

Toute cette quincaillerie ainsi que la confidentialité des projets requièrent une sécurité substantielle. « Nous travaillons à des projets qui ne nous appartiennent pas. Plusieurs producteurs exigent que nous ne dévoilions jamais une production en cours, ce qui nous frustre parfois. Mais avec Internet, la donne a changé : auparavant, il aurait fallu défoncer la porte pour avoir accès aux images, alors qu’aujourd’hui, nous subissons environ 3000 attaques quotidiennes de pirates qui rêvent d’en diffuser en primeur. En révélant le nom de nos productions, nous augmentons les risques d’attaques, dont certaines sont assez musclées. »

Pierre Raymond a suivi l’évolution de plusieurs générations d’employés. Le taux de rétention chez Hybride serait parmi les meilleurs de l’industrie. Pierre Raymond s’interroge cependant sur la notion d’effort. « Même s’ils ne sont pas toujours bons en mathématiques, certains jeunes sont bons pour calculer l’effort. Mais le talent ne suffit pas : tu vas te faire planter par quelqu’un de moins talentueux, mais qui consacre le temps et l’énergie nécessaires. Si un athlète olympique décidait de mesurer ses efforts, c'en serait fini pour lui. » Pierre Raymond est d’avis que dans son industrie, les Américains font là encore les choses différemment. « Aux États-Unis, si un employé n’est pas prêt à consacrer 90 à 100 heures par semaine à un film, il va prendre la porte. Quand il entre en production, il quitte sa famille pour six mois. Les Américains étant nos concurrents, il nous faut trouver une façon d’assurer une qualité de vie à l’interne, tout en faisant comprendre aux employés qu’ici, ce n’est pas Télé-Québec, que nous sommes une entreprise privée. »

Quant à la relève, Pierre Raymond y réfléchit avec lucidité. « Étre à la tête d’une telle entreprise demande une gymnastique de l’esprit et une gestion de l’ego qui viennent plus facilement avec l’âge. » En repensant aux grands pans de l’histoire d’Hybride, son fondateur relève des éléments charnières. « Le premier a été de choisir de s’installer à Piedmont, ce qui a contribué à constituer notre ADN. » Au nombre des autres facteurs de son succès, celui d’avoir su offrir des services intégrés et une grande indépendance opérationnelle. Dans cette maison anonyme des Laurentides, l’avenir semble prometteur. 

Philippe Théroux voit le monde en 3D

Originaire des Laurentides, dégaine d’éternel adolescent, Philippe Théroux est arrivé chez Hybride il y a un peu plus d’une quinzaine d’années. Il dirige aujourd’hui la trentaine d’employés du service d’infographie 3D. Son équipe se divise en différentes unités, chacune attitrée à un volet spécifique. Nous sommes loin de ce qu’on désignait auparavant sous le vocable de « trucages ». Des environnements, des univers, des personnages, des actions entières sont complètement conçus et fabriqués par ces employés, au service de la création et de la technologie.

Dans quel type d’ambiance évoluez-vous ?

Nous sommes de grands enfants… À la blague, nous surnommons parfois nos bureaux « la garderie ». Mais nous sommes aussi chargés de grandes responsabilités. On nous confie des superproductions, à livrer dans des échéanciers très serrés.

Comment faites-vous pour préserver la motivation de vos employés ?

Certains projets interpellent davantage certains créateurs. Par exemple, lorsque nous avons travaillé sur Avatar, l’équipe était carrément électrisée. Les gens se battaient pour avoir des shots. Parfois, certains projets ou certains types de scènes sont moins tentants, mais tous ne peuvent travailler sur une même scène… L’important, c’est d’être équitable.

Quel est votre principal objet de fierté ?

On rêvait de travailler dans le cinéma, mais aussi de pouvoir le faire au Québec. Notre défi était de trouver le moyen de travailler et de développer des relations, notamment avec Hollywood et avec Robert Rodriguez (réalisateur de la série Spy Kids, basé au Texas). Quand je regarde la cinquantaine d’affiches dans notre salle de projection privée, je crois que nous avons prouvé notre capacité à y parvenir. En même temps, à chaque nouvelle production, nous avons le devoir de nous remettre en question. Une de nos grandes réussites, c’est sans doute d’avoir démontré que nous ne sommes pas obligés d’être à Los Angeles ou à Londres pour réussir dans ce domaine. À ce titre,  je crois que nous pouvons dire « mission accomplie ».

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