Culture

L’Art au Québec Les Impressionnistes de l’ère du numérique

Il est fascinant de voir à quel point la science-fiction et les bandes dessinées anticipent les développements technologiques.

Le dessin animé Tintin et le lac aux requins, sorti en 1972, est un cas d’espèce. Le professeur Tournesol y invente une imprimante tridimensionnelle dont une crapule cherche à s’emparer pour reproduire des œuvres d’art volées dans de grands musées. Douze ans plus tard, les premiers brevets sur les imprimantes 3D étaient déposés.

 

En 2016, le musée Rembrandt, à Amsterdam, réalise la reproduction d’une toile du peintre par impression 3D. Le choix de cette technologie numérique s’imposait, car les tableaux du grand maître sont composés de plusieurs couches de peinture superposées les unes aux autres, l’épaisseur variable créant un relief sur la toile. L’algorithme développé pour l’occasion par une équipe d’historiens de l’art et d’informaticiens reflétait la palette des clairs-obscurs qui caractérise l’œuvre de Rembrandt et la topographie du tableau, ce qui a permis de produire une copie d’une étonnante similitude avec l’œuvre originale.

La même année, une copie identique du buste de la reine d’Égypte Néfertiti conservé au Neues Museum de Berlin a été réalisée grâce à la numérisation et à l’impression 3D. L’Allemagne résiste depuis toujours aux pressions de l’Égypte, qui réclame la restitution de cette œuvre magnifique vieille de plus de 3 400 ans, découverte il y a une centaine d’années par une équipe d’archéologues allemands. Réalisée à partir des données numériques d’un numériseur clandestin, cette réplique exacte est maintenant exposée à l’université américaine du Caire, au grand dam de la direction des musées allemands. Plus près de nous, le Musée d’art de Joliette a présenté l’été dernier une exposition des œuvres de l’artiste autrichien Olivier Laric, qui jouit d’une grande notoriété pour la qualité de ses reproductions de statues grecques et romaines classiques réalisées avec des imprimantes 3D.

Aujourd’hui, les grands musées ont pour politique de produire leurs propres numérisations 3D de haute qualité à des fins de conservation et de reproduction. Afin de favoriser l’appropriation des collections par le public, l’Art Institute de Chicago, le Metropolitan Museum of Art de New York, le British Museum et plusieurs autres institutions muséales offrent aux visiteurs la possibilité de photographier, de numériser et d’imprimer en trois dimensions les œuvres exposées. La fiction est devenue réalité.

L’impression 3D: un processus de fabrication révolutionnaire

La fabrication additive fait appel à une catégorie émergente de technologies pour fabriquer des objets par l’ajout contrôlé de couches successives d’un matériau. Cette technique de fabrication par impression 3D ne laisse rien au hasard. La première phase consiste en un traitement informatique de la maquette numérique d’un objet physique tridimensionnel créé à l’aide d’un outil de conception informatisée ou d’une image numérique, ou encore représenté par une équation mathématique. Le logiciel de l’imprimante 3D découpe cette maquette numérique en tranches horizontales qui servent à fabriquer l’objet en superposant, avec une extrême précision, de fines couches du matériau – plastiques, polymères avancés, poudres métalliques ou céramiques, habituellement – pour produire une pièce complète en trois dimensions.

Le procédé est particulièrement attractif pour la fabrication de pièces alvéolaires, car, avec l’impression 3D, il suffit de superposer les couches de matériau autour du noyau laissé vide. Il s’agit donc d’une technologie de fabrication économe qui ouvre la voie à l’optimisation topologique des pièces et produit très peu de déchets. Elle diffère en cela de la méthode traditionnelle de fabrication « par soustraction » consistant à usiner les pièces, c’est-à-dire à retirer le matériau superflu afin d’obtenir le produit fini.

Pour l’industrie, les trois principaux attraits de cette technologie potentiellement « de rupture » sont l’allègement des pièces par l’optimisation topologique des pièces autrefois usinées, la réduction importante du nombre de pièces nécessaires à la fabrication des composants, et l’élimination des stocks physiques de pièces de rechange nécessaires au service après-vente de l’équipement. Par exemple, un accoudoir d’Airbus A320 fabriqué selon ce procédé sera, à résistance équivalente, 40 % plus léger. GE rapporte que le nombre de pièces de son nouveau moteur turbopropulseur, qui entrera en service avec le nouvel avion d’affaires Cessna Denali, a ainsi été réduit de 30 %, et la consommation de carburant, de 15 %, par rapport aux moteurs actuels. Mercedes-Benz permet maintenant à ses clients de reproduire un grand nombre de pièces de ses camions de marchandises par impression 3D.

L’art et le design rencontrent l’impression 3D

On associe rarement la technologie de fabrication additive au domaine de l’art. Pourtant, elle y trouve de plus en plus d’applications. Quelques artistes et joailliers ont intégré à leur processus de création cette technologie qui les affranchit de certaines contraintes grâce à sa précision et à sa capacité de réaliser des formes très complexes. En effet, la possibilité de réaliser des pièces de toutes tailles et de formes abstraites inusitées à partir de divers matériaux crée de nouvelles esthétiques et ouvre de nouveaux champs de création.

Nicolas Baier et Patrick Coutu, deux Québécois qui, selon le Musée des beaux-arts du Canada, comptent parmi les quelque 150 artistes marquants de l’histoire de l’art au Canada1, maîtrisent ce nouvel outil. À un moment où le gouvernement du Québec s’efforce de promouvoir l’innovation et l’adoption des nouvelles technologies numériques dans nos entreprises, il est intéressant d’apprendre comment Nicolas et Patrick se sont approprié cette technologie non seulement en tant qu’outil pratique, mais aussi en tant que médium artistique en soi.

De la reproduction à la création

J’ai rendez-vous avec Patrick à son atelier de Rosemont. Nous montons à l’étage où se situent son bureau et l’équipement informatique servant à modéliser les pièces et sculptures qu’il conçoit et à transmettre à l’imprimante 3D les fichiers numériques nécessaires à la réalisation de ses travaux d’impression. Je m’attarde à observer son imprimante 3D en cours de fabrication du prototype d’une nouvelle pièce par le procédé « dépôt de filament fondu », en couches superposées de 1 micron à la fois.

Patrick énumère les étapes de fabrication des pièces en métal qui composent ses sculptures. Outre le talent artistique, la conception de l’œuvre fait appel aux mathématiques et à l’informatique. Assistée d’un informaticien, la modélisation tridimensionnelle donne à l’artiste le moyen de visualiser rapidement les effets physiques de modifications apportées aux équations mathématiques. Ainsi, il n’y a aucune perte entre l’idée et sa réalisation finale. Ces sculptures aux formes inédites et complexes seraient difficiles, voire impossibles à fabriquer au moyen des méthodes traditionnelles.

Connaissant l’attrait pour Patrick de la notion de paysage naturel, particulièrement les éléments organiques, je mentionne son Jardin du sculpteur, que j’apprécie particulièrement. Installée sur le toit d’une section du Musée national des beaux-arts du Québec, cette œuvre, constituée d’un assemblage de petits cubes de bronze, évoque une végétation aux formes variées et évolutives. Cela nous ramène à la phase de création, à la modélisation informatique et à l’apport des algorithmes mathématiques au processus de transposition des principes qui régissent l’organisation des formes géométriques que l’on trouve dans la nature. C’est le cas, par exemple, du phénomène de spirale observé dans la structure du tournesol, de l’ananas, de la pomme de pin, dans la disposition des feuilles ou des pétales sur certaines plantes, ainsi que dans la formation des coquilles, telle celle de l’escargot, qui correspond exactement à la proportion géométrique obtenue en utilisant le nombre d’or pour dessiner une spirale.

Avant de quitter son atelier, Patrick m’invite à visiter le rez-de-chaussée, où il fabrique ses sculptures en métal. C’est ici qu’il a assemblé l’œuvre d’art public Géologique, installée près du stade de soccer de Montréal. Cette œuvre, conçue au moyen d’un modèle mathématique, évoque un massif rocheux sédimentaire avec ses intrusions et ses strates. Et Patrick de me raconter – avec une pointe d’humour – l’épopée du transport de cette sculpture monumentale de plus de 10 mètres de hauteur composée de 4 800 morceaux de profilé d’acier intempérique.

Le couple Art et Mathématiques

Sur le chemin du retour, je réfléchis à l’influence des mathématiques sur l’art. Ce couple, en apparence mal assorti, perdure depuis l’Antiquité. N’est-ce pas le cas du nombre d’or, cette proportion géométrique que l’on observe sur la façade du Parthénon à Athènes, dans les œuvres de Léonard de Vinci, ou encore dans l’architecture de Le Corbusier ? Je pense également à Henri Poincaré, qui fonda la topologie algébrique et qui, pour comprendre l’espace et le temps, participa à l’élaboration de la géométrie non euclidienne, essentielle aux travaux d’Einstein. Inspirés par ses écrits, désormais libérés des contraintes tridimensionnelles, et poussés par le principe de Robert Delaunay selon lequel « tant que l’art ne se libère pas de l’objet, il reste description2 », quelques peintres de l’époque – dont Georges Braque et Pablo Picasso – donnent l’élan à un nouveau mouvement artistique, le cubisme, qui sera suivi du surréalisme de Salvador Dalí, Joan Miró, René Magritte et Marc Chagall, notamment, dont les œuvres ont marqué l’histoire de l’art par leur profondeur et leur beauté.

L’intelligence artificielle qui voulait être un artiste

Je prends rendez-vous avec Nicolas Baier, dont j’ai également visité l’atelier. D’entrée de jeu, Nicolas m’informe qu’il possède maintenant neuf imprimantes 3D en plus d’une machine à fraiser CNC à 3 axes. C’est sans compter la panoplie d’ordinateurs et de scanneurs qu’il utilise pour numériser des images et des objets en 2D et en 3D.

Nicolas s’intéresse beaucoup aux découvertes de la physique des particules et de l’astrophysique. D’ailleurs, son retour à la peinture, effectué en 2014, était inspiré par les diagrammes de diffraction résultant des innombrables collisions proton-proton provoquées dans l’accélérateur de particules du CERN, qui ont permis de découvrir le boson de Higgs.

Nicolas, un des pionniers de la numérisation au Québec, a réalisé plusieurs œuvres à l’aide de cette technologie ainsi que de l’impression 3D. Je mentionne Autoportrait, un ouvrage monumental exposé sur la plaza extérieure de la Place Ville-Marie qui représente une salle de réunion d’aujourd’hui avec table, chaises, ordinateur, téléphone intelligent, mais aussi des objets des années 1960, comme un petit projecteur et les lunettes rondes de l’architecte I. M. Pei, qui a conçu la PVM. Nicolas m’explique que l’idée consistait à reproduire les objets à l’identique en les reconstruisant minutieusement avec des moyens similaires à ceux utilisés lors de leur création, d’où le recours « intensif » à la numérisation de chaque objet. Photographe, il utilise également des scanneurs pour fixer le canevas numérique d’objets qu’il retravaille afin d’alimenter ses imprimantes 3D pour former une nouvelle réalité.

L’intérêt du créateur pour les technologies de pointe est moins d’ordre technique que conceptuel, car celles-ci jettent un nouvel éclairage sur le monde dans lequel nous vivons. Son corpus d’œuvres Réminiscence illustre bien son approche artistique. Fruits d’une modélisation fondée sur des données climatologiques et des photographies numérisées prises au-dessus d’un horizon nuageux, les tableaux réalisés par impression haute définition à jet d’encre numérique se veulent une illustration artistique, mais aussi plausible, du début de la formation de notre planète. Nicolas déclare : « Je veux voir avec les yeux de la machine, sculpter avec ses mains, dessiner avec sa perception. » Cette volonté exprimée n’est pas farfelue : en utilisant un programme informatique qui combine réseaux de neurones et « algorithmes génétiques », il est possible de produire des modèles de formes 3D imprimables. Cette technique est particulièrement adaptée à une approche artistique conceptuelle dont l’esthétique est difficile à matérialiser. Par exemple, quelle forme émergerait d’une imprimante 3D couplée à un ordinateur qui traiterait les millions d’images numériques de la métamorphose de la flore d’un sous-bois au printemps avec des algorithmes d’apprentissage profond particulièrement efficaces pour le traitement de données massives ? Nul ne le sait ni ne peut le prédire.

Notre conversation aborde l’influence qu’aura sur la société l’intelligence artificielle. Nicolas est manifestement préoccupé par les transformations économiques, les conséquences sociales et les risques découlant du déploiement de cette nouvelle technologie. Après réflexion, je crois que Nicolas pèche par excès de pessimisme… et moi, par excès d’optimisme. Quoi qu’il en soit, nul besoin d’imaginer un univers dystrophique pour -comprendre que le débat qui s’amorce sur les enjeux éthiques de cette nouvelle technologie, les façons de baliser son développement – et son utilisation, puisqu’elle ouvre la porte aux abus – et de favoriser un déploiement responsable, est un débat des plus essentiels qui nous interpellera au cours des prochaines années.

Conclusion

Témoin de son époque, la tradition artistique a su, tout au long des âges, s’adapter aux progrès technologiques. L’arrivée de l’appareil photographique a obligé la peinture à s’éloigner de la représentation figurative des objets et des personnes ; la photographie a depuis acquis ses lettres de noblesse, ayant atteint le statut de huitième art. L’impression 3D a la même vocation. Il ne s’agit pas seulement d’un nouvel outil visant des gains d’efficacité et de flexibilité dans les phases de conception et de production. À la croisée du réel et du virtuel, ce nouveau médium, source d’inspiration et de nouvelles idées, constitue une puissante matrice de nouvelles perspectives en matière d’esthétique et de représentation. Nicolas et Patrick l’ont parfaitement compris. 5

 

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