Québec

Michel Bouvier

Vous êtes adolescent, vous adorez les sciences, vous êtes curieux, travailleur et résilient ? Vous avez tout ce qu’il faut pour devenir chercheur. Vos études seront longues, intenses, et vous devrez en effectuer une partie à l’étranger en comptant sur des bourses modestes. Avec un peu de chance, vous entrerez ensuite dans un laboratoire où le salaire sera quelconque, les heures interminables et les échecs, plus nombreux que les réussites.

Vous êtes adolescent, vous adorez les sciences, vous êtes curieux, travailleur et résilient ? Vous avez tout ce qu’il faut pour devenir chercheur. Vos études seront longues, intenses, et vous devrez en effectuer une partie à l’étranger en comptant sur des bourses modestes. Avec un peu de chance, vous entrerez ensuite dans un laboratoire où le salaire sera quelconque, les heures interminables et les échecs, plus nombreux que les réussites.

À part vos collègues immédiats, peu de vos parents et amis -comprendront ce que vous faites. Même si vous expliquez que les récepteurs couplés aux protéines G que vous scrutez des journées entières jouent un rôle clé dans des processus aussi divers que la neurotransmission, le métabolisme, la croissance cellulaire et les réponses immunitaires, il y a de fortes chances que votre interlocuteur change rapidement de sujet de conversation.

Vu par un profane, le monde de la recherche semble aussi monotone que mystérieux. Pourtant, l’homme assis devant moi au restaurant Le Cercle de hec Mont-réal n’a pas du tout l’air de s’ennuyer. Il parle vite et abondamment, rit de bon coeur, et ses yeux bleu gris pétillent comme ceux d’un adolescent. Michel Bouvier aurait pourtant des raisons d’être maussade. Président-directeur général d’iricor, chercheur principal en pharmacologie moléculaire et professeur titulaire de biochimie à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, ce scientifique de 54 ans travaille plus de 80 heures par semaine, doit voler du temps pour jouer au squash, et voit les fonds gouvernementaux alloués à la recherche se réduire comme peau de chagrin. L’été, il lui reste un peu de temps pour jardiner et parcourir quelques trous de golf.

Mais qu’il évoque le financement ardu, les frustrations inhérentes à la recherche, la concurrence féroce entre laboratoires ou qu’il mentionne le peu de débouchés qui s’ouvrent aux jeunes et les bourses au compte-gouttes, il répète que « malgré tout, on ne peut pas se plaindre ! »

Né sur le Plateau Mont-Royal et enfant unique d’un père camionneur, mort d’un infarctus à 39 ans, il devra à l’obstination de sa mère la poursuite de longues études. En quatrième année du secondaire à l’école Le Plateau, il n’a d’yeux et d’oreilles que pour son prof de chimie. Sa première expérience – la synthèse du chlore – détermine son orientation : il sera chimiste. Il n’en songe pas moins brièvement à la médecine après la mort prématurée de son père, qui souffre sans le savoir de grave hypertension.

Les meilleurs cours de chimie se donnent loin du Plateau, au Collège de Bois-de-Boulogne. Qu’à cela ne tienne, madame Bouvier s’exile dans le nord de la ville pour éviter à son fiston de longues heures de transport. Après une heureuse période de proximité, son parcours scolaire le mène à un doctorat en sciences neurologiques à l’Université de Montréal, puis à un « post-doc » à l’université Duke de Caroline du Nord, quatre années éprouvantes – surtout pour sa femme, jeune Française originaire des Hautes-Pyrénées, qui rédige sa thèse de doctorat à Montréal pendant que son amoureux sue sang et eau aux États-Unis.

Ses études à l’université Duke restent cependant inoubliables. Bouvier n’a pas gagné le Nobel de chimie, mais c’est tout comme. L’an dernier, il accompagnait à Stockholm les gagnants du Nobel de chimie, Robert Lefkowitz et Brian Kobilka, deux chercheurs avec qui il a fait équipe à Duke. La même année, honoré par la Société canadienne pour les biosciences moléculaires, il est proclamé l’un des meilleurs chercheurs du pays.

Toutefois, pour lui, le comble de la satisfaction, c’est de faire une percée significative dans son domaine de recherche ou de savoir que sa découverte sauvera ou prolongera des vies. Une meilleure compréhension du fonctionnement des récepteurs couplés aux protéines G, son champ de recherche et celui de ses mentors du prix Nobel, rendra les médicaments actuels plus efficaces et permettra d’en élaborer de nouveaux. Quand sa mère meurt du cancer, la motivation de Michel est décuplée. Même si l’administration absorbe un temps croissant, il ne veut abandonner ni la recherche fondamentale ni la recherche clinique.

Cependant, son temps de recherche se rétrécit inexorablement. L’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie et iricor, le rejeton chargé de commercialiser la recherche qu’il dirige, emploient 400 personnes, abritent 29 équipes de recherche et 14 chaires. Considéré comme l’un des tout premiers du pays, le laboratoire joue un rôle crucial dans le traitement du cancer et la formation des oncologues. Partie intégrante du complexe biomédical et pharmaceutique de l’Université de Montréal, il fut construit grâce à un don exceptionnel de 12,5 millions de dollars de la Fondation Marcelle et Jean Coutu. Au-delà des qualités du chercheur, Michel Bouvier possède la capacité de s’indigner. Pas l’indignation passagère ou momentanée, non, celle qui fait que l’on n’abdique ni devant la maladie, ni la mort. Une indignation qui ressemble à celle de l’écrivain Stéphane Hessel, décédé à la fin de février, et qui désigne l’indifférence comme la pire des attitudes.

Si Michel Bouvier a choisi la chimie plutôt que la médecine, c’est qu’il ne veut ni soigner ni traiter, mais guérir et éloigner la mort. « C’est le fonctionnement du corps, la vie elle-même qui me fascinent », dit-il. Au-delà de la complexité de la science, j’ai le sentiment que pour lui, la compréhension de la vie et du fonctionnement du corps est très simple, et qu’il pourrait m’en ouvrir l’accès.

Si l’informatique a changé notre vie, elle a complètement transformé celle des chercheurs. Ils peuvent suivre leurs pairs partout dans le monde, colliger et comparer en un tournemain une infinité de données, communiquer instantanément avec tous les continents…. Les chercheurs d’aujourd’hui avancent à pas de géant. Sans l’informatique, jamais on n’aurait établi le séquençage de l’adn du génome humain. C’est la pierre angulaire de la recherche médicale actuelle.

À table, alors que je rappelais à mon hôte les mots du général de Gaulle « des chercheurs, on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche ! », Michel Bouvier me cite un aphorisme de Socrate. Au café, je lui demande si le philosophe grec fait partie de ses maîtres à penser. Faisant signe que non, il nomme sans hésiter Louis Pasteur. Un des grands savants de l’histoire, un chercheur dont les travaux sont toujours orientés vers des applications pratiques.

Outre Lefkowitz, Bouvier conserve une grande admiration pour Marc Caron, professeur de biologie cellulaire à l’université Duke, ainsi que pour le docteur Jacques de Champlain, décédé prématurément en juillet 2009, et qui fut l’un des premiers chercheurs à envisager une corrélation étroite entre le système nerveux et la régulation de la tension artérielle.
Tout jeune, Michel Bouvier a suivi les cours de diction de Liette Duhamel - maman veut s’assurer qu’il parle un français impeccable. Il a même fait du théâtre au secondaire. Aujourd’hui, toujours épris de culture, il ne s’endort jamais sans lire. Des biographies, mais aussi des romans… Il cite spontanément Milan Kundera et Franz Kafka.

C’est avec regret que je quitte mon -compagnon de table. Son monde reste pour moi un mystère, mais sa bonhomie et son affabilité m’ont donné l’impression de ne pas en être tout à fait exclu. ×

Restaurant

Le Cercle
6e étage de HEC Montréal
3000, chemin de la Côte-Sainte-Catherine
514 340-7170

Ouvert le midi seulement

2 veloutés de champignon
1 salade de confit de canard
1 mijoté d’agneau
1 verre de Barbera
1 verre de Cabernet Sauvignon
1 espresso allongé
1 espresso court
TOTAL 70,71 $ (taxes et service compris)

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